Histoire de la philosophie

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28 mars 2017

Eric Delassus, Spinoza, « Connaître en citations », Ellipses, 2016, lu par Antony Dekhil

Eric Delassus, Spinoza, « Connaître en citations », Ellipses, 2016, lu par Antony Dekhil.

    La collection « Connaître en citations » des éditions Ellipses ne cesse de s'enrichir : en septembre 2016, deux volumes sont sortis, sur Bergson et Sartre ; en novembre 2016 deux autres sur Arendt et Kant. Ces ouvrages sont des outils pédagogiques précieux pour le professeur, dans la mesure où ils permettent d'étudier un point particulier de doctrine à partir d'une citation, sans pourtant perdre de vue la systématicité des œuvres étudiées, ni le contexte philosophique dans lequel celles-ci ont été écrites.

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14 mars 2017

Béatrice Delaurenti, La contagion des émotions, Paris, Classiques Garnier, 2016, lu par Nicolas Combettes

https://www.ehess.fr/sites/default/files/publication/couverture/la_contagion_des_emotions.jpg     Delaurenti, La contagion des émotions. Compassio, une énigme médiévale,  Paris, Classiques Garnier, 2016

Le livre de Béatrice Delaurenti  propose une étude de la notion de compassion, envisagée non pas en termes d’ invariant culturel, mais comme concept pluriel et objet d’une double énigme, dans un champ encore peu exploré par les historiens, celui des émotions dans l’ Occident médiéval des XIIIe et XIVe siècles.

Le terme latin de « compassio » appelle en effet deux sens : le premier, courant, renvoie à ce que nous entendons aujourd’hui par empathie ou partage de la douleur d’autrui. Le second, plus technique, engage une compréhension plus large du concept  où se trouvent en jeu des réactions psychiques ou corporelles d’ imitation involontaire d’un comportement. L’intérêt de ce second sens de la compassion réside dans sa diffusion énigmatique : produite par la culture savante à l’ occasion de la traduction en latin, en 1260, d’un texte attribué à Aristote, les Problemata physica , traduction que prolonge, 50 ans après, un commentaire de Pietro d’ Abano, cette notion est reconnue rapidement dans le monde universitaire européen (ce qui lui vaut de jouer le rôle de « moment fondateur » selon l’auteur), sans pourtant être reprise par la culture scientifique susceptible de relayer cette innovation : la médecine scolastique ou la philosophie naturelle.  

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10 mars 2017

Fichte, La destination du savant, Vrin Paris, 2016, lu par Florence Salvetti

http://www.vrin.fr/bookpict/2711626733.jpg     Fichte, La destination du savant, Vrin, Bibliothèque des textes philosophiques, Paris, 2016

    On connaît le célèbre mot de Bernard de Chartres rapporté par Jean Salisbury au livre III de son Metalogicon, mot d’après lequel « nous sommes comme des nains assis sur les épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux ». Fichte doit sa hauteur à deux géants. Le premier est Kant envers qui il est redevable de sa notoriété. Rappelons qu’en 1792, le penseur de Königsberg vient en aide à Fichte connaissant des difficultés financières en pressant son propre éditeur de publier l’Essai d’une critique de toute révélation de Fichte et de le payer immédiatement, ce qui est fait. Mais l’éditeur publie l’ouvrage sans nom (probablement en vue de recueillir un bénéfice plus intéressant d’un livre qui passerait pour un nouveau chef-d’œuvre de Kant plutôt que pour l’essai d’un philosophe inconnu). Ceci explique la méprise générale et initiale sur l’auteur de l’Essai, méprise à laquelle Kant ne tarde pas à remédier en intervenant dans le numéro 102 du 22 août 1792 du Journal Littéraire Universel d’Iéna, rendant ainsi à Fichte son mérite. Deux ans plus tard, Fichte, qui a pour habitude d’envoyer ses écrits à son maître, lui envoie La destination du savant qui rassemble cinq conférences du cours inaugural du philosophe entrant à l’université de Iéna pour y prendre la succession du rationaliste Reinhold, et que les éditions Vrin présentent aujourd’hui  dans la Bibliothèque des textes philosophiques. Mais comme souvent, le geste de Fichte ne trouve pas de répondant, car Kant pressé par l’âge, préfère consacrer son temps à finir son œuvre que de le perdre à lire celle d’autrui.

 

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03 mars 2017

Claire Crignon, Locke médecin. Manuscrits sur l’art médical, Classique Garnier, 2016 Lu par Gilles Barroux

Claire Crignon, Locke médecin. Manuscrits sur l’art médical, Classique Garnier, 2016 Lu par Gilles Barroux

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Que John Locke fut attaché à la médecine par sa formation, qu’il eut écrit des textes consacrés à cette matière, ou encore que cette formation initiale put constituer un laboratoire pour ses productions ultérieures, ce sont des informations connues et évoquées de manière récurrente, tant par les historiens de la philosophie que des sciences (exemple des travaux de François Duchesneau). Il manquait cependant un travail conséquent et exhaustif sur cette période de l’histoire de la formation de la pensée de Locke, ce maillon manquant est désormais comblé par l’ouvrage de Claire Crignon, Locke médecin. Manuscrits sur l’art médical paru en 2016.

Ce volume de plus de cinq cents pages comprend une étude aussi conséquente que fouillée des manuscrits du philosophe, de leur gestation en lien avec les enjeux épistémologiques de l’époque. S’y trouvent revisités les rapports entre médecine et philosophie, interrogée la « fabrique du vivant », restitués les débats relatifs aux méthodes dans l’évaluation des maladies, interrogée la critique de l’anatomie, et relaté le cas d’une affection particulière. Ce développement est suivi par la traduction des manuscrits de l’auteur dont Anatomia et De arte medica.

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28 février 2017

Gérard Lebrun, Pascal. Tours, détours et retournements, édition et traduction par Francis Wolff, Editions Beauchesne, Collection "Le grenier à sel", 2016, lu par Laurence Harang

En 1983, le livre de Gérard Lebrun à propos de Pascal est publié en portugais sous le titre Pascal. Voltas, desvios, y reviravoltas. Rappelons que Gérard Lebrun fut professeur de philosophie à l’Université de Sao Paulo à partir de 1960 et d’Aix-en-Provence en 1966 : il fut un grand maître dans l’art d’enseigner l’histoire de la philosophie ; et, pour ses étudiants, il fut un homme d’une grande exemplarité par ses exigences, sa rigueur et son immense érudition.

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25 novembre 2016

Norman MALCOLM, Wittgenstein, un point de vue religieux ? Suivi d'une réponse de Peter Winch ; traduit et postfacé par Michel Le Du ; éditions de l'éclat, philosophie imaginaire, 2014 Lu par Marc KUSZEL.

Norman MALCOLM, Wittgenstein, un point de vue religieux ? Suivi d'une réponse de Peter Winch ; traduit et postfacé par Michel Le Du ; éditions de l'éclat, philosophie imaginaire, 2014 Lu par Marc KUSZEL.

La philosophie de Wittgenstein a sans doute été négligée et longtemps méconnue des philosophes de langue française. On se souvient du travail monumental accompli par Jacques Bouveresse pour la tirer de l'oubli ou encore des travaux remarquables de Christiane Chauviré allant dans un sens analogue. Depuis quelque temps, il semble que la tendance s'est heureusement inversée et qu'une inflation de livres consacrée à la pensée wittgensteinienne a fait son apparition. Dans cet ordre de grandeur, nous parvient en l'espèce un livre consacré au point de vue religieux de Wittgenstein, signé Norman Malcolm, dont le nom n'est certes pas étranger à quiconque s'intéresse à la pensée du maître de la philosophie analytique. Il y a bien longtemps déjà, Malcolm rédigeait un véritable petit livre d'une grande clarté en guise de postface au Cahier bleu et le cahier brun, et peu avant sa mort, cet ancien professeur de philosophie à l'Université Cornell puis au King's College de Londres tournait un dernier regard global en direction de la philosophie wittgensteinienne sous un aspect quelque peu insolite : le point de vue religieux de Wittgenstein. C'est de cet opus ultime dont nous nous efforcerons de rendre compte ici et l'enjeu est d'autant plus important que l'ouvrage lui- même fait l'objet d'une réponse de Peter Winch, collègue et ami proche de l'auteur mais également éditeur dudit ouvrage. La traduction française de ces travaux est due à Michel Le Du, maître de conférences à l'université de Strasbourg qui signe également en l'espèce une postface suivie d'une annexe. Il est aisé dans de semblables conditions de deviner que l'important volume paru aux Éditions de l'éclat promet d'être foisonnant.  

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08 novembre 2016

Sigmund Freud - Benedictus de Spinoza : Correspondance 1676-1938 Gallimard NRF, mars 2016, lu par Jean-Baptiste Chaumié

Les lecteurs de Spinoza connaissent cette fameuse formule de l’Ethique selon laquelle « les hommes se croient libres par cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent » (Ethique, III, scolie de la proposition 2). De là, on fait parfois un peu rapidement de Spinoza  un précurseur du fondateur de la psychanalyse.

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30 septembre 2016

Chantal Jaquet, Sub specie æternitatis - Étude des concepts de temps, durée et éternité chez Spinoza, Classiques Garnier, 2016, lu par Eric Delassus

Quels sont les rapports entre la durée et l’éternité dans la pensée spinoziste ? Le livre de Chantal Jaquet, Sub Sub specie aeternitatisspecie æternitatis – Étude des concepts de temps, durée et éternité chez Spinoza, répond à cette question en montrant et en démontrant comment l’esprit peut concevoir l’existence actuelle des choses de manière spatio-temporelle selon la durée et sub specie æternitatis. La traduction de cette expression est cependant difficile et pose le problème de savoir comment les modes finis peuvent partager l’éternité avec Dieu qui existe nécessairement alors qu’eux ne jouissent que d’une nécessité d’exister. La question de l’articulation entre durée et éternité est donc abordée ici comme une porte d’entrée pour mieux comprendre le rapport entre la substance et ses modes. Cette question n’est pas sans incidences sur le plan éthique puisqu’elle permet de mieux comprendre le rapport entre les lois éternelles et les enseignements temporaires de la religion, ainsi que la nature du lien entre la joie, qui s’inscrit dans la durée en tant que passage d’une perfection moindre à une perfection plus grande, et la béatitude qui est la perfection même et provient de l’accès à l’éternité par la puissance de l’entendement.

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27 septembre 2016

Élodie Cassan, Descartes et Bacon, Genèses de la modernité philosophique, Paris, 2014, lu par Max Hardt

Élodie Cassan (dir.), Descartes et Bacon,Genèses de la modernité philosophique, Paris, ENS éditions, 2014

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Cet ouvrage explore les différentes facettes des deux figures-clefs de la modernité philosophique que sont Francis Bacon et René Descartes. L’idée directrice est de proposer une analyse critique des points de convergence et de divergence de leurs pensées, dont, d’après l’article d’introduction rédigé par Élodie Cassan, la réception a eu tendance à simplifier ou homogénéiser le contenu.

En effet, le rayonnement exceptionnel de ces deux philosophes, leur geste de rupture radicale avec la tradition, et le projet de constitution d’un savoir autonome qui semble se trouver au fondement de leurs pensées respectives, ont incité la postérité à les percevoir comme les deux facettes d’un même mouvement, d’une même posture philosophique, fût-ce au détriment d’une juste approche de leurs spécificités irréductibles. Comme l’explique Élodie Cassan, il existe une « mythologie » de la modernité philosophique, et Bacon comme Descartes y font conjointement figures d’incarnation d’une science nouvelle, promouvant la maîtrise de la nature par le recours à une technique philosophiquement réévaluée.

 

 

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13 septembre 2016

Pierre Macherey Études de « philosophie française » - De Sieyes à Barni Ed. Publications de la Sorbonne 2013 Lu par François Fine

Pierre Macherey Études de « philosophie française » - De Sieyes à Barni Ed. Publications de la Sorbonne 2013 Lu par François Fine

Les Études de philosophie « française» sont, comme d'autres ouvrages de Pierre Macherey, constituées d'un recueil d'articles publiés sur une quinzaine d'années, mais ce recueil permet de saisir l'unité de ce travail d'histoire de la philosophie, unité révélée par l'avant-propos qui en trace le cadre général. Les 17 chapitres sont consacrés pour l'essentiel à des auteurs souvent considérés comme « mineurs » (parmi eux, seul Auguste Comte apparaît au programme des classes de Terminale) dont Macherey montre l'inscription dans l'histoire « majeure » de la philosophie en les faisant dialoguer avec Spinoza, Kant, Hegel ou Marx. Avec l'avant-propos, deux chapitres centraux, consacrés à la notion d'idéologie et à celle de « rapports sociaux », permettent de saisir l'enjeu de l'enquête de Macherey, qui semble être de construire une généalogie non seulement des concepts, mais aussi des problèmes et de la pratique de la philosophie en France, en jetant un regard attentif sur ce dix-neuvième siècle qui leur a donné naissance. Il s'agit de montrer que nous héritons de ces auteurs souvent peu lus aujourd’hui (Destutt de Tracy, Bonald, Saint-Simon, Cousin, Barni...) jusque dans nos pratiques d'enseignement et nos problématiques professionnelles.Car c'est au XIXe, entre Siéyès et Barni dont les deux noms encadrent ces études que la philosophie est « devenue à un certain moment comme française », privilégiant certaines questions, en même temps qu'elle s'est instituée comme discipline scolaire. C'est ce que souligne l'avant-propos, qui se termine par la question, inévitable pour tout professeur de philosophie, de savoir si la philosophie est susceptible d'enseignement. Ce qui conduit Macherey à cette question est une réflexion historique sur la manière dont il faut comprendre l'adjectif français du syntagme « philosophie française ». Si les guillemets sont indispensables, c'est que loin d'être une nature la « francité » de la philosophie est le fruit d'un processus historique, inséparable des conséquences sociales et politiques de la Révolution Française. Écartant l'idée que la langue donne à la pensée une couleur nationale, Macherey porte son attention sur les conditions institutionnelles du discours philosophique.  L'hypothèse à l'arrière-plan du livre, explicitée dans l'avant-propos, c'est que la philosophie est devenue « française » (en même temps qu'elle devenait ailleurs allemande ou anglaise) avec l'avènement des États-nations après la Révolution. En France, cela a signifié en même temps une « intense politisation du discours philosophique » (conduit à faire de la réalité politique et sociale un des ses principaux objets, mais aussi à devoir penser ses effets politiques) et une professionnalisation de la démarche philosophique. Le philosophe a du se penser comme éducateur, au moment où l'enseignement devenait affaire d’État, et l’État, affaire d'enseignement. Faire de la philosophie en France, cela a désormais signifié « prendre position dans la forme républicaine », forme qui s'inventait avec la participation directe des philosophes. C'est là qu'apparaît la figure du philosophe-professeur, dont Victor Cousin sera le symbole, assumant la nouvelle fonction de former des citoyens. C'est dans ce contexte que s'est constituée une nouvelle rhétorique philosophique, spécifiquement française. Ces thèses très générales sont développées par Macherey en s'appuyant sur l'histoire de l'institutionnalisation de la philosophie dans la France post-révolutionnaire, depuis L'École normale de l'an III, inspirée par les Idéologues jusqu'à la IIIe République avec Barni.. Cet angle d'analyse permet à Macherey de montrer comment nos problèmes se sont constitués sur ce sol, celui de savoir ce que devait être l’École de la République. C'est ainsi qu'on voit surgir la question du rapport de la philosophie à la littérature, de la philosophie aux sciences, de la philosophie à la sociologie, comme autant de questions qui naissent lorsque la philosophie devient une matière d’enseignement. La philosophie, attirée sur la place publique depuis la Révolution, prise en tenaille entre sciences, littérature, et discours idéologiques n'aura de cesse de retracer des lignes de partage. Il ne s'agit pas pour Macherey de pointer de faux problèmes, mais bien de montrer comment sont apparues les tensions qui habitent aujourd'hui l'enseignement comme le discours philosophique en France.

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