L’invention de l’hystérie au temps des Lumières (1670-1820), Sabine Arnaud, EHESS, 2014. Lu par Gilles Barroux

Comment s’invente une maladie ? Une telle question peut heurter, non pas seulement les adversaires opposés à toute lecture constructiviste de l’histoire des maladies et de la médecine plus généralement, mais un sens commun qui veut que la maladie désigne un état, et sa désignation un discours.

Comment s’invente une maladie ? Une telle question peut heurter, non pas seulement les adversaires opposés à toute lecture constructiviste de l’histoire des maladies et de la médecine plus généralement, mais un sens commun qui veut que la maladie désigne un état, et sa désignation un discours. On connaît la querelle autour de ce que Bruno Latour avait énoncé au sujet de Ramsès : le célèbre pharaon ne pouvait, contrairement à des thèses récentes, être mort de la tuberculose, cette maladie n’ayant été découverte qu’au XIXe siècle…  Que signifie l’idée que l’hystérie fut inventée « au temps des Lumières », énoncé qui compose le titre d’un ouvrage de plus de trois cents pages sur ce sujet ? Les éléments d’une réponse à cette interrogation sont patiemment et méticuleusement apportés par Sabine Arnaud, l’auteure de ce même ouvrage.

Le titre attire d’entrée de jeu notre attention car, qu’il s’agisse de romans, d’essais ou autres traités, ce dernier constitue justement la première invitation à entrer plus en profondeur dans l’ouvrage. L’invention de l’hystérie au temps des Lumières (1670-1820) suggère une manière de reprendre l’histoire de cette maladie en déployant une approche critique de l’histoire de la médecine. Retenons d’abord la méfiance ou la prudence envers toute acception naturaliste de la maladie, en l’occurrence d’une maladie qui occupe dans l’histoire de la médecine une place particulière : l’hystérie. La facilité consisterait à en accepter une naturalité qui, dès l’époque d’Hippocrate, se trouve régulièrement évoquée. Qu’est-ce qui fait inventer, se réinventer, se transformer sans cesse une entité nosologique si difficile à cerner et à traiter en conséquence ? La périodisation choisie par l’auteure est d’importance : le « temps des Lumières », entendu ici comme une période qui  s’étend, au-delà des acceptions les plus communes, bien en amont et en aval du XVIIIe siècle. D’abord parce que les Lumières, aux dires de nombreux historiens et philosophes, trouvent leur éclosion dès le XVIIe siècle, et connaissent divers prolongements au-delà du siècle suivant. Ensuite, parce que l’histoire de la médecine connaît un rythme qui ne rentre pas nécessairement dans les grilles de datation relatives à une histoire événementielle (grandes découvertes, inventions, coups de théâtres, révolutions), et cette distension, qui est une des formes principales de l’histoire de la médecine, offre un prisme à partir duquel relire les Lumières. À l’intersection de la tradition et de la modernité (médecine issue de l’hippocratisme et médecine contemporaine des Lumières), du physique et du moral (manifestations et affections corporelles, manifestations mentales, imagination), du normal et du pathologique (entre mode, affectation et affection, maladie, entre manière d’apparaître, d’exister auprès d’autrui et souffrances), enfin de différentes maladies ou affections (manie, mélancolie, vapeurs, etc.), l’hystérie offre un prisme pertinent pour reprendre une histoire de la médecine et des maladies.

Outre la démarche originale et personnelle de l’auteure, qui jamais n’enferme la thématique dans une grille de lecture réductrice, le choix des textes permet de prendre la mesure de l’importance considérable de la littérature médicale portant sur l’hystérie (plus de 280 auteurs recensés dans la bibliographie primaire avec souvent plusieurs ouvrages par auteurs). Six chapitres composent le corps de l’ouvrage : De l’usage des diagnostics, des divisions du savoir – Les métaphores ou comment donner figure à l’indéfinissable – Mises en écrit d’une maladie et pratiques de diffusion. L’emprunt de genres rhétoriques – Code, vérité ou ruse ? Descriptions littéraires de troubles en quête de lecteurs – Mise en récit de cas et création d’énigmes. Les fonctions du narratif – Jeux de rôle et redéfinition de la médecine. L’une des articulations les plus particulièrement travaillées sous différentes facettes porte sur les liens entre maladie, discours, en posant la question de comment s’énonce, des points de vue du médecin et du patient, la maladie. Dès l’introduction, le problème des noms de la maladie se trouve posé, pour le sortir d’une pure question de sémantique, pour faire vivre aussi, telle une tradition qui trouve à chaque époque à se régénérer, une vive association, parfois symbiose entre sémantique et sémiotique, entre sens et signe, signification et symptôme. Et sur ce plan, l’histoire des racines ne saurait se réduire à une affaire de langue ou du moins, cette dernière devient elle-même une dimension à part entière de l’arsenal thérapeutique. Bien avant l’invention de la psychanalyse, les médecins font l’expérience de la puissance de la parole et des informations qui peuvent en être tirées et exploitées. Si la question  de l’importance de l’énonciation de la maladie (hystérie) selon les points de vue du médecin et du patient apparaît et se confirme au fur et à mesure que l’on se rapproche de la fin du XVIIIe siècle, d’autres facteurs remarquables signent la spécificité de cette affection dans l’ordre des classifications alors établi entre les maladies. Ainsi, l’hystérie, comme l’énonce Sabine Arnaud, déjoue la frontière classiquement établie entre médecins et patients, ces derniers soumettant hypothèses et observations face à des médecins souvent désemparés. Plus que dans bien d’autres contextes, le malade est souvent sujet de sa maladie et se confie à des expérimentations à partir de sa propre volonté. Le cas des vapeurs, habituellement associées à l’univers de l’hystérie, auquel l’auteure consacre de nombreuses pages, regorge d’exemples d’expériences auxquelles se prêtent les personnes qui y sont sujettes, la plupart du temps des femmes ; voici l’exemple d’un mal chronique avec lequel doit apprendre à vivre celle ou celui qui en est atteint, apprendre à le contrôler. Vapeurs, hystérie, affections dites nerveuses, l’ambivalence – entre mort et vie, santé et maladie – caractérise tous ces troubles à des niveaux plus ou moins remarquables. Certaines affections entraînent des formes aiguës de catalepsie, laissant le sujet pour mort, et le bon médecin sera celui qui « sait voir la vie là où la majorité voient la mort », d’autres, comme les vapeurs, paraissent être jouées par une patiente qui instrumentaliserait sa sensibilité, et le bon médecin saura y décerner la pathologie.

Sabine Arnaud s’attache, tout au long d’un ouvrage érudit, à montrer, au travers de nombreuses évocations, comment la maladie met en œuvre autant qu’elle fait se déployer plusieurs niveaux de discours, invitant à de nouvelles appréhensions, au-delà de l’hystérie, d’une histoire de la médecine et de la maladie : « Ce livre, écrit-elle en conclusion, présente une histoire des sciences qui est, avant tout, une histoire du savoir en formation. Il identifie à la fois un mouvement de cohérence de l’insertion de cette catégorie médicale et les ruptures constantes de cette cohérence à travers mésinterprétations, contextualisations diverses, et le redéploiement stratégique de narration ».

 

 

                                Gilles Barroux.