Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, Gallimard. Lu par Marc Kuszel

Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, "Tel", Gallimard, janvier 2014, 392 pages.


« Absconse, d'une froide aridité technique qui la rend presqu'illisible, la philosophie de Wittgenstein ne saurait émouvoir quiconque et seuls les spécialistes aguerris et inconditionnels de cette pensée pourront y trouver leur compte » : c'est à peu près de cette façon qu'on pourrait résumer les préjugés dont la pensée wittgensteinienne est victime dans nombre de consciences aujourd'hui encore, et que la récente réédition des Recherches philosophiques chez Gallimard ne contribuera pas peu, espère-t-on, à dissiper.

On se souvient que les Philosophische Untersuchungen de Wittgenstein avaient paru une première fois en langue française chez Gallimard en 1961 sous le titre de Investigations philosophiques : traduites de l'allemand par Pierre Klossowski, elles faisaient suite au texte du Tractatus logico-philosophicus préfacé par Bertrand Russell. En 2004 nous arrive une traduction nouvelle et collective de ce texte important à laquelle ont participé Françoise Dastur, Maurice Elie, Jean-Luc Gautéro, Dominique Janicaud et Elisabeth Rigal, et cette dernière fait précéder le texte proprement dit d'un avant-propos puis le fait suivre d'un apparat critique remarquable dont la complétude le dispute à la précision. Les Recherches philosophiques sont un texte évidemment posthume et constituent une œuvre maîtresse de ce que l'on a appelé la « seconde manière de Wittgenstein » : comme le remarque E. Rigal, il s'agit bien d'un texte difficile à suivre ; un résumé en est chose inconcevable, une lecture suivie en serait presqu'impensable à son tour. Et pourtant, nous aimerions nous efforcer de relever quelques idées dont l'importance nous semble décisive et qui sont de nature à imposer, si ce n'est provoquer la réflexion. Ce qui frappe dès l'abord est sans doute le langage dont Wittgenstein fait usage en déployant sa pensée en l'espèce : langage délibérément banal, langage courant au sens rigoureux du terme, le langage des Recherches a peu à voir avec un langage philosophique à caractère technique. Pourtant, c'est déjà toute une vision de la philosophie et de son orientation elle-même qui est engagée là et ce faisant: les véritables questions philosophiques, qu'elles soient grammaticales, logiques ou conceptuelles, s'inscrivent dans la quotidienneté ; c'est donc du langage de la quotidienneté que la philosophie a intérêt à faire usage, ce qui suppose une analytique de l'usage quotidien du langage ordinaire pour résoudre les difficultés spécifiques à la philosophie. Pourquoi y a-t-il des problèmes philosophiques ? Parce qu'il y a des confusions conceptuelles à la racine même du langage et de l'usage que nous en faisons.


Démarrant de la conception augustinienne du langage qui se déploie en Confessions I,8 et qu'il entend réfuter en tant qu'elle lui semble réductrice, Wittgenstein suggère que le sens des mots ne dépend pas tant des objets que les mots désignent que de la manière dont nous en faisons usage, ce qui suppose une aptitude de l'homme à en faire usage qui elle-même ne peut prendre corps et sens que dans un contexte social et culturel à la fois. Cela le conduit à développer notamment le concept de jeu de langage pour montrer de quelle manière nous faisons des mots un usage nécessairement multiple selon le contexte dans lequel ils sont utilisés et qui déterminera d'autant leur sens. La question de la publicité du langage sera abordée de même lorsque l'auteur s'interroge sur la question de savoir s'il peut exister quelque chose comme un langage essentiellement privé. Il semble que l'idée d'un langage privé résulte d'un malentendu, dans la mesure où quelque chose comme la signification n'est possible qu'entre des hommes faisant effectivement usage du langage : la dimension sociale est donc essentielle au langage et les mots constitutifs d'un langage privé seraient difficilement utilisables comme tels. En conséquence, un langage privé n'est pas un langage au sens rigoureux du terme. D'où la philosophie de l'esprit qui en résultera : il n'est de pensée humaine qui ne soit nécessairement liée au langage ; nos états de conscience, nos états d'âme, nos sentiments et autres processus internes nécessitent des critères externes à savoir essentiellement l'environnement dans lequel le sujet humain s'inscrit, agit et évolue et cet environnement, au départ comme à l'arrivée, est un environnement linguistique.


Sans doute serait-il intéressant de resituer le texte des Recherches en se demandant s'il invalide ou non la pensée wittgensteinienne qui se déployait notamment dans le Tractatus ;certainement serait-il pertinent de s'interroger sur l'apport nécessairement conflictuel ou négatif des Recherches à la pensée behavioriste, aux sciences cognitives ou encore à la phénoménologie. Nous ne pensons certes pas que cet article en soit vraiment le lieu ; en revanche, l'essentiel qui nous tient à cœur semble se situer ailleurs, à savoir dans la dimension universaliste qui nous paraît orienter les Recherches et qui fait toute la beauté de la démarche wittgensteinienne, du moins son exemplaire originalité. Wittgenstein ne fait pas état des termes d'un problème philosophique ou d'un autre, ou de ses diverses approches possibles pour en proposer enfin un élément de solution rationnelle qu'il cherchera à justifier. Nombre de remarques sont rédigées sous la forme d'un dialogue fictif qui suppose et implique la participation active du lecteur aux recherches dans lesquelles Wittgenstein lui-même s'engage. Il en résulte que loin de constituer des arguments allant dans le sens de ses propres théories, les Recherches de Wittgenstein sont une invitation faite au lecteur à parvenir à élucider par soi-même des difficultés philosophiques parfois des plus redoutables.


En conclusion, c'est bien un texte à tous égards décisif qui est réédité là. Ce texte parlera aux spécialistes de Wittgenstein qui souhaitaient une traduction nouvelle des Recherches en langue française accompagnée d'un apparat critique rigoureux, complet et clair. De même, ne manquera-t-il pas de passionner tout philosophe qui aime en particulier la philosophie du langage et les problèmes qu'elle peut véhiculer. Enfin et peut-être surtout, ce livre touchera tout homme qui voit dans la pratique de la philosophie un acte de liberté auquel un auteur de premier plan, le grand Ludwig Wittgenstein, veut faire participer activement chacun de nous.


Marc KUSZEL