Andréa Wulf, L’invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt, Les éditions noir sur blanc, 2015, trad. Française, 2017 Lu par Gilles Barroux

Andréa Wulf, L’invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt, Les éditions noir sur blanc, 2015, trad. Française, 2017 Lu par Gilles Baroux

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Le dernier ouvrage d’Andréa Wulf se présente comme un véritable voyage sur les traces de Alexander von Humboldt (1769-1859) et constitue une véritable somme aussi précieuse que complète. La vie et le contexte historique de Humboldt, tour à tour célébré et oublié, se trouvent restitués en un ouvrage de plus de 600 pages composé en cinq parties réparties en 23 chapitres, suivis d’un imposant corpus de notes et de sources bibliographiques et iconographiques

Plusieurs mots clés évoluent autour de ce personnage : encyclopédisme, voyage, expérience, observation, poésie, engagement, valeurs… Autant de signifiants qui expriment d’abord un fort éclectisme autour d’une figure dont, aujourd’hui, on a un peu oublié à quel point elle était, de son vivant même, universellement reconnue et célébrée. Peu de scientifiques font aujourd’hui l’objet d’un tel engouement, à l’heure où sont plutôt célébrées en grande pompe les stars du show biz : le centenaire de sa naissance fut célébré partout dans le monde, dix ans après sa mort, en particulier en Amérique du nord, avec des rassemblements parfois de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Andréa Wulf nous rappelle à la singularité de ce personnage et nous invite à plonger dans une période charnière entre les dernières décennies du XVIIIe siècle et la première moitié du siècle suivant. Il faut donc commencer par avoir à l’esprit que le rayonnement scientifique qui l’anime provient de cette position de témoin actif des mouvements qui traversent les sciences de la vie et de la matière.

Né l’année qui a vu le retour de Bougainville d’une de ses grandes expéditions, Humboldt meurt l’année de la publication de l’Origine des espèces d’un certain Darwin qui, lui-même, n’a cessé de marcher sur les pas du grand explorateur allemand.

Si le terme d’éclectique n’est pas utilisé par l’auteure de cet ouvrage pour constituer une clé d’accès à l’œuvre du savant, Humboldt n’était assurément pas un homme de secte ni de frontières et, plus que tout, aimait à faire surgir des liens entre des objets, des matières et des domaines en apparence étrangers les uns aux autres. Il n’y avait pas, pour lui, de raison pertinente à établir ou maintenir quelque frontière étanche entre le monde des machines et des techniques et celui des êtres vivants, pas plus qu’entre animal, végétal et minéral. De même ne distinguait-il nullement science et poésie, description précise et représentation artistique, en effet, la nature doit être décrite avec une précision scientifique « sans la dépouiller du souffle vivifiant de l’imagination » (Cosmos) (cf. A. Wulf. P. 351). Ces liaisons opèrent de manière résolument efficiente dans ses œuvres à l’exemple de Tableaux de la nature, Relation historique du Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent et, œuvre monumentale et plus tardive, Cosmos. Sans nul doute, s’arrêter au terme d’éclectisme pour qualifier son œuvre resterait faible pour préciser la nature des liens qu’opère Humboldt entre les différents objets de ses recherches, car la géographie de Humboldt ne se contente pas de présenter des lieux, des villes, des régions, des particularités en termes de végétaux, d’animaux, de minéraux ; Humboldt propose une géographie animée de la terre, tel un être vivant dont il s’agit de présenter l’anatomie en même temps que la physiologie.

En effet, c’est bien, comme le fait Andréa Wulf, de cette notion de lien qu’il faut partir pour saisir la philosophie de Humboldt. Cet attachement à voir des liens se tisser jusque dans les endroits les plus improbables de l’univers et de la science, il le doit en premier lieu à l’un de ses maîtres :  Johann Friedrich Blumenbach. Cette personnalité scientifique du XVIIIe siècle proposait une philosophie de la nature fondée sur le modèle d’une force dynamique, la vis essentialis. Loin de l’inertie des machines héritée d’une appréhension mécaniste de la nature, représentation dominante jusqu’aux débuts du XVIIIe siècle, émergent plusieurs ensembles doctrinaires décrivant un principe vital à l’origine de tous les phénomènes vivants, à l’origine du monde lui-même, susceptible pour certains auteurs de s’appliquer au végétal, à l’animal et même au minéral. De ces différentes formes de vitalisme, il apparaît qu’Humboldt, loin de se contenter de recevoir tel quel cet héritage, ne cesse de le transformer, à l’appui de ses voyages, dans toute l’Europe dans tous les sens, mais, principalement, en Amérique du sud, dont, par ses notes volumineuses, il devient l’un des plus grands connaisseurs de son temps, et, plus tard, en Russie orientale.

 Tout circule au sein de l’univers, tout se tient. Humboldt reste fidèle à cette forme de holisme s’imposant avec plus de force à l’occasion de chacune de ses expéditions. Découvrir de nouveaux prodiges par l’expérience et l’observation, c’est aussi déceler une nouvelle modalité des liens qui tissent l’ensemble de l’univers. Une métaphore de ces multiples liens donnant sens et vie à chaque entité, à chaque phénomène l’un par rapport à l’autre pourrait trouver une illustration, lors de son périple en Amérique du sud, lorsque Humboldt, accompagné de son fidèle compagnon et scientifique Bongrand, se met à la recherche d’un canal naturel, le Casiquiare censé relier l’Orénoque à l’Amazone, deux pôles séparés par des milliers de kilomètres, qu’il finit, non pas par découvrir puisque certaines populations connaissaient son existence, mais par mettre en évidence sur des cartes toujours plus précises. Cette représentation d’une nature toujours en mouvement, combinaison incessante et infinie de liens entre chaque composante, trouve une élaboration qui ne cesse de s’affiner et se retrouve dans son ouvrage tardif, véritable synthèse de ses recherches, hypothèses et connaissances précédentes : Cosmos (terme emprunté au grec Kosmos dans sa signification première d’ordre et de beauté, cf. A. Wulf p. 355), ouvrage en cinq volumes au succès retentissant, unanimement accueilli dès sa première édition et de nombreuses fois réédité. Il y est évoqué « un monde régi non seulement par l’équilibre et la stabilité, mais aussi par un changement continuel et dynamique […] Chaque espèce fait partie d’un tout, et est liée à la fois au passé et à l’avenir, plus sujette au changement que « fixe », devait-il écrire » (A. Wulf p. 331).  La nature est un flux, « un tout agité de l’activité perpétuelle des forces animées » ou encore « un tout vivant dans lequel les organismes se lient entre eux en « un tissu complexe comme une toile » (Cosmos), un monde dont le divin qui s’exprime dans la complexité de son organisation doit sa part royale, plutôt qu’à un deus creator, à « un merveilleux réseau de vie organique » (Cosmos).

Mais Blumenbach n’est pas le seul maître, la seule influence. Une relation amicale et intellectuelle conséquente relie le jeune Humboldt à une autre figure à l’éclectisme dynamique et fécond, Johann Wolfgang von Goethe à qui Humboldt doit l’idée d’une forme archétypale, urform, à partir de laquelle se déploieraient en une infinie combinaison de multiples variantes de cette matrice originaire. Une telle hypothèse fut déjà suggérée par Diderot dans son ouvrage Pensées sur l’interprétation de la nature. La compagnie du naturaliste est loin de s’arrêter à ces deux autorités, il se lie de manière inégale avec François Arago, Louis-Joseph Gay-Lussac, il rencontre Alessandro Volta, correspond avec Charles Lyell, conseille Charles Darwin. Une seule rencontre, mais une correspondance importante relie ces deux savants et il convient, comme le fait l’ouvrage dans l’un de ses chapitres, de s’arrêter plus particulièrement sur l’influence du premier sur le second. « Humboldt forma l’esprit de Darwin à une nature vue comme un système écologique » (A. Wulf p. 309) et, du point de vue des approches méthodologiques des différents phénomènes, une parenté qui se concrétise de la manière suivante : « Humboldt et Darwin avaient tous les deux la rare faculté de se concentrer sur les plus petits détails – une parcelle de lichen, un petit coléoptère –, puis, de prendre de la distance pour les considérer dans leur contexte et établir des comparaisons. Cette flexibilité d’échelle et de point de vue leur donna une approche tout à fait nouvelle du monde » (A. Wulf p. 310). Cette communauté d’intérêts, cette proximité d’hypothèses suffisent-elles à faire de Humboldt un « darwinien pré-darwiniste », formule qu’on retrouve dans un discours d’Emil Dubois-Reymond à l’Académie de Berlin, et idée reprise par Alfred Wallace aussi ?

Humboldt était aussi un homme attaché à des valeurs d’humanité, ne cessant de pourfendre l’esclavage, qu’il n’hésite pas à dénoncer en présence de Thomas Jefferson, alors président des Etats-Unis. Il insuffle le désir de revenir en Amérique latine et de la libérer des colons espagnols au jeune Simon Bolivar qu’il fréquente à Paris. Il occupe une position ambivalente au sein de l’échiquier politique prussien : attaché aux services des rois Frédéric Guillaume III puis Frédéric Guillaume IV, il ne cache pas sa sympathie envers les aspirations réformatrices (plutôt que révolutionnaires) qui secouent l’Europe des années 1848-50. Enfin, la préoccupation de l’avenir de la planète et de l’influence néfaste de l’activité humaine, agricole et industrielle, revient de manière récurrente dans son œuvre, notamment sa correspondance : « Lorsqu’on détruit les forêts comme les colons européens le font partout en Amérique avec une imprudente précipitation, les sources tarissent entièrement ou deviennent moins abondantes… » (cf. A. Wulf, p. 94). C’est à un autre poète et savant de la nature, Ernst Haeckel, que l’on doit l’une des premières définitions de l’écologie comme « science des relations d’un organisme avec son environnement » (cf. A. Wulf, p. 414) en un prolongement assumé avec la pensée de Humboldt. Cette préoccupation écologiste a influencé également, Georges Perkins Marsh, lequel publiera un ouvrage, Man and Nature (1864) mettant en évidence les interactions entre progrès technique, développement des monocultures, industrialisation et disparition de micro milieux naturels et d’espèces végétales et animales. Assurément, cet ouvrage inspirera les premiers mouvements de protection de la nature.

L’ouvrage d’Andréa Wulf communique, au fil de ses pages, l’envie de lire ou relire Humboldt, ne serait-ce que pour comprendre qu’il existe de nombreuses voies pour évoluer dans l’univers des sciences, en défendre la légitimité à une période où, si souvent, comme à l’époque où Darwin était violemment attaqué sur ses thèses, les discours se font nombreux pour en pourfendre la légitimité. Humboldt ne serait sans nul doute pas de trop pour attirer l’attention sur la réalité du réchauffement climatique.

 

 

                   Gilles Barroux