Siri Hustvedt, les mirages de l'incertitude. Essai sur la problématique corps/esprit, Acte Sud, 2018, lu par J.B. Chaumié

Siri Hustvedt, les mirages de l'incertitude.  Essai sur la problématique corps/esprit, Acte Sud, 2018, 355 pages

 Siri Hustvedt est connue comme  romancière, mais a déjà publié plusieurs livres ayant pour objet les neurosciences, la philosophie et la psychologie. L’auteur livre dans une longue parenthèse à la page 38 du livre le sens de son travail : «  j’espère parvenir à bousculer quelques unes de ces convictions fondamentales ou prémisses confuses en posant des questions qui n’ont pas de réponses toutes faites, je souhaite aborder quantité de sujets les uns connus, d’autres plus obscurs, qui, au minimum, feront connaître au lecteur le fait que beaucoup reste inconnu pour ce qui est de l’esprit et de sa relation au corps et au monde. J’avoue que je me suis aussi donné pour mission de démonter certains truismes dont j’ai été assaillie de toutes part depuis des années, qu’il s’agisse du naturel , de l’acquis, des gènes, des études sur les jumeaux, et du cerveau assimilé à un disque dur. Je suis lasse des affirmations complaisantes sur les hormones et les différences sexuelles psychologiques, des déclarations carrément sommaires de la psychologie évolutionniste et de certains fantasmes qui se retrouvent en toute lettres dans l’intelligence artificielle.» L’objectif du livre est donc d’interroger les présupposés et résultats de la « psychologie de l’évolution », qui s’impose dans les universités et les médias (plutôt dans le monde anglo-saxon) et qui ont pour point commun la réduction de tout comportement humain au génétique ou/et au neuronal. 

Le livre est composé d’une suite de courts chapitres sur l’inné/l’acquis, dénonçant  la tendance à faire d’hypothèses non véritablement établies des vérités (ceci explique le titre), notamment dans des publications à grand succès, telles que Comprendre la nature humaine de  Steven Pinker, ou le célèbre gène égoïste de Richard Dawkins ; à prendre des corrélations pour des causalités et à user de termes et d’analogies trompeuses. Il s’agit pour l’auteur de rappeler que l’épigénétique montre que l’environnement peut affecter le gène,  et que le modèle du « programme » ne peut aucunement suffire à rendre compte du développement du génome. L’auteur dénonce le réductionnisme consistant à localiser telle ou telle disposition psychologique (la moralité par exemple) à telle ou telle partie du cerveau. En effet, écrit-elle plutôt que de parler de « boussole morale » dans la région du cerveau à la jonction temporo pariétale, «  il serait plus exact de dire que, parce que la moralité comprend nécessairement nos relations avec autrui, cette région du cerveau paraît impliquée, entre autres choses, dans ce que nous appelons la compréhension éthique »( p. 67). Il faut donc prendre le cerveau humain comme « un organe dynamique qui demeure en interaction avec tout ce qui se trouve au delà de lui ».

 

 Mais quelle est  alors la part véritable d’inné, indépendante du contexte ?  Les longues enquêtes effectuées sur les jumeaux (enquêtes assez étranges à vrai dire) ne réussissent pas à établir une part de comportement et de dispositions psychologiques innées qui se retrouveraient chez les deux parents malgré leur différences d’éducation. De même, s’en prenant à tout une littérature cherchant à faire le lien entre la présence de testostérone le caractère masculin, soulignant au passage que dans ce domaine de recherche on a facilement tendance à « voir ce que l’on  s’attend à voir ». Enfin, et surtout, il s’agit de rappeler que dans ce domaine, on établit au mieux des corrélations, mais  que « l’obscurité règne en ce qui concerne les causes »  car «  même lorsqu’un caractère est nettement héritable, les influences environnementales peuvent encore jouer un rôle de médiateur de l’influence des gènes sur le comportement » ( p. 91) .

 

   Les choses se compliquent encore si  l’on se penche sur les mystères des effets placebo et nocebo (maladie contactée par suggestion), dont l’auteur montre qu’ils servent clairement la thèse d’une complexité du rapport âme /corps qui devrait nous rendre plus prudents dans toutes les affirmations donnant la primauté au corps, à un « programme » génétique ou à la chimie d’une manière générale qui, si elle est toujours présente dans ces phénomènes,  ne  jamais clairement pas le rôle de cause.  Il en va de même en ce qui concerne la différence entre les sexes, question à laquelle Siri Hustvedt consacre plusieurs chapitres, relativisant les « effets » supposés sur le comportement du à la présence de testostérone, qui peut agir « en tant que cause, conséquence, voire médiatrice de l’agression » (p. 110)  et pour quoi en fin de compte  « comme pour tant d’autres questions concernant la neuroendocrinologie, nous n’avons pas de réponse claire »( p. 112). Plus largement « nous ignorons ce qu’est la relation entre les facteurs psychologiques et neurobiologiques.  C’est un chaînon manquant énorme. Toute référence à des corrélats, des substrats et des fondements  neuronaux pour la peur, l’amour, la mémoire, la conscience ou n’importe quel autre état suppose ce trou béant dans la compréhension des processus esprit/cerveau » (p. 116). On trouve en effet de nombreux cas qui renversent la relation entre le cerveau et l’esprit, par exemple un cas de cécité guérie par psychothérapie, «  en réponse à des changements de personnalité, ce cas montre que le cerveau à  la faculté d’empêcher  au niveau cortical  le premier processus visuel » (p. 126).

 

   Après l’exploitation du darwinisme,  c’est le modèle de l’information  et du programme  qui  a donné un nouvel essor aux positions réductionnistes. L’information ( programme )  forme la matière et peut se transmettre et se diffuser par elle. Nouveau Platonisme, la cybernétique ne voit plus dans la vie qu’un « concept ». Il s’agit alors, ce qui constitue en quelque sorte la seconde partie du livre d’examiner ces nouvelles analogies entre esprit et ordinateur, le numérique et la pensée, qui se rattachent et prolongent aisément aux thèses de la sociobiologie : l’esprit est alors défini comme « un ensemble de machines de traitement de l’information mis au point par la sélection naturelle afin de résoudre des problèmes d’adaptation auxquels étaient confrontés nos ancêtres chasseurs-cueilleurs » ( p. 180).

 

   Ce modèle qui tend à reproduire l’idée d’un savoir inné sous forme de « modules mentaux », ne rend pas compte de l’expérience subjective. L’auteur en appelle ici à Thomas Nagel  ( qui publia un article célèbre en 1974 intitulé Quel effet cela fait, d’être une chauve-souris et  la phénoménologie, pour rappeler que « toute expérience est l’expérience de quelqu’un » (p. 187), c’est le contenu, la singularité de cette expérience, qui échappe à toute description purement neuronale ou génétique. Le vécu n’est pas le vivant.  L’auteur reprend en détail tous les débats et confrontations autour du computationnalisme depuis les années cinquante, opposant ceux qui pensent que la reproduction artificielle de l’esprit humain n’est qu’une question de temps, rien n’échappant aux lois de la physique et donc tout pouvant potentiellement être numérisable et les autres qui estiment cela impossible principalement du fait de l’importance de l’expérience vécue dans ce qu’on appelle l’intelligence humaine.

 

  Siri Hustvedt  se réfère à la phénoménologie pour  montrer que l’esprit ne peut se comprendre sans la perception d’une part, et sans la relation à autrui  d’autre part( c’est ici la psychanalyse qui est plutôt invoquée ). Il s’agit alors de comprendre les raisons cachées ou inconscientes des fantasmes d’une « humanité 2.0 » quasi immortelle et aux  capacités intellectuelles décuplées qui se produirait selon  Kurzweil ( auteur d’un best seller publié en 2007  intitulé Humanité 2.0, la bible du changement) en 2045. Elle voit dans ces perspectives biotechnologiques une nouvelle haine du corps et de ses dépendances physiques et affectives qui rapproche ses propagandistes de nombreux utopistes du passé.

 

 Extrêmement riche en références et en exemples, l’auteur déploie tout au long de ce livre dense une argumentation rigoureuse et suggestive. On s’interrogera peut-être l’usage qui est fait de la référence à Descartes, dont le concept d’animal-machine en fait le repoussoir idéal et un peu systématique pour toute pensée qui veut – à juste titre sans aucun doute – réintroduire la place du corps percevant et du psychisme dans la pensée. ( On est un peu perplexe de voir parmi tant de pages brillantes la remarque suivante : «  Descartes perdit très jeune sa mère et devint un penseur  qui fit naître la vérité dans la chambre solitaire de sa propre tête. Voilà qui n’est certainement pas dépourvu de signification ». p. 344) Ce penseur solitaire avait pourtant bien signalé que « l ’âme n’est pas comme un pilote en son navire », et compris la complexité du rapport entre le corps et l’esprit. Par ailleurs, à insister sur le fait que la pensée est toujours en « situation » et comprise dans l’expérience d’une personne, on se demande si le risque n’est pas de verser dans un subjectivisme interdisant tout jugement universalisable, et laissant de coté la notion de raison, peu interrogée dans cet ouvrage.