août 5

Il y une justice !... Tardive.


 

                Honoré Boudbilat, peu connu du public, est une personnalité hors du commun. Courtisé par les Grands et flatté par les femmes bien mariées, il a traversé le siècle à la force de son esprit.

Autodidacte acharné, notre cher Honoré a gravi un à un les échelons qui le firent passer d’élève pâtissier à conseiller politico- financier « secret » des plus hauts chefs d’état des tout petits états de l’Amérique dite latine. Cela lui permit de s’acheter un énorme diamant qu’il porte dans le nombril depuis qu’il a été décoré de la légion d’honneur –française ! La rosette est discrète, le diamant trop voyant, surtout en chevalière décorant le pouce de la main droite- et de s’autoproclamer Roi des Linotons, habitants d’une charmante petite île en face du Paraguay. Ses quatre épouses successives, juvéniles Linotonnes aveuglées par son charme de conquérant de la vieille Europe, lui ont donné quinze enfants en tout, dont cinq fils belliqueux qui se querellent déjà pour la succession. Les fillettes ont toutes été fort bien mariées à des amis intimes et il est déjà dix-sept fois grand-père. Sa dernière petite fille, métissée à souhait, vient de fêter ses douze ans et le vieux lion bedonnant s’est promis d’attendre ses quatorze ans avant d’en faire sa cinquième épouse officielle.

C’est elle la raison de son voyage à Paris, ce 15 avril 1982. On lui a parlé des Demoiselles de la Légion d’Honneur et du Couvent des Oiseaux, il est venu sur place étudier les possibilités. Il la veut bachelière et Française, moderne et disciplinée, érudite, reconnaissante et soumise – On rêve !

       Cet après-midi-là, à 14 heures 35 – Honoré Boudbilat n’est plus un matinal depuis fort longtemps-, le destin de la petite fille élue, le destin de la famille Boudbilat et celui des habitants de Linota ont connu un destin tragique – enfin surtout tragique pour les Linotons qui devront faire face à l’implacable guerre de succession des fils Boudbilat et aux massacres qui en résulteront.

Honoré Boudbilat, cet après-midi-là donc, redingoté de prêt, rosette en aval et diamant caché dans le repli boudiné de son nombril démesuré, décide de voir de plus près le fameux Café de Flore, des fois que des fantômes y traîneraient et qu’il serait enfin reconnu pour le grand démiurge qu’il est…Probable d’ailleurs que ce fut le cas…

Voyant l’enseigne, son cœur palpite. Ses doigts boudinés sortent hâtivement de sa poche de pantalon un grand mouchoir de baptiste bien blanc avec lequel ils épongent le front du mercenaire qui a présumé de ses forces septagénaires, presque octogénaires. Le front sec et le regard enfin clair, les mains bouffies n’ont plus qu’à rabattre la mèche noir corbeau sur le crâne rosi et dégarni du guerrier en bedaine. Le torse bombé, Honoré Boudbilat a traversé la rue.

Le chauffeur d’autocar ne l’a pas reconnu et l’Espace venant en sens inverse n’a pas dû le voir non plus.

       Honoré Boudbilat, ignoré du grand public, est mort tout connement en traversant la rue.

       Santé !

août 4

Partage

 

 

Les herbes d’Amérique tournoient dans le blizzard

Les os blanchis d’Afrique marquent un nouveau désert

Que devient la gazelle conçue dans le hasard

Si un aigle étoilé prévient la lionne amère ?

 

 

 

Quand il pleut sur Soho, quand l’Angleterre ruisselle

Et qu’en haut de l’Irlande se lève le brouillard

Il se peut qu’un enfant finisse à la poubelle

Ou rougisse de son sang un curieux étendard.

 

 

 

On peut fuir la chaleur au cœur de la Provence

On peut se calfeutrer dans une villa d’Alger

Il y aura toujours une fleur qui porte pas chance

Et qui reniera le sang des égorgés.  

 

 

"Moi quand je serai grande..."

Moi quand je serai grande, je serai un garçon

Je dirai des choses bêtes pour embêter les filles

Et je ferai du bruit avec mon grand avion

-Taratatata- Et maman aura peur, elle deviendra gentille.

 

 

 

Je serai tellement grand que je boirai le ciel

Et il fera plus beau, plus jamais, sur la terre

Et les gens pleureront pour que je rend’ le ciel

-Non. Non . Non !- Et maman sera triste, je lui donnerai la mer.

 

 

 

Je serai si terrible que ça s’ra moi le chef

Alors je command’rai et je f’rai qu’est-c’que j’veux

J’irai plus à l’école parc’que c’est moi le chef

-Bang.Bang.Bang- Et maman s’ra d’accord, elle dira « comme tu veux ».

 

 

 

Et puis j’mettrai des bombes pour qu’tous les profs y meurent

Y’aura plus le collège, y rest’ra qu’ma maison.

Et les gens y diront que j’suis plus déshonneur

-Hip.Hip.Hip. Hourra- Et maman elle s’ra fière de son nouveau garçon.

 

 

 

Les gens ils m’aim’ront tant que ma maman aussi

Quand j’aurai tout cassé, ils verront qui je suis

Et ils regretteront de m’avoir tant traitée

Et p’têtre que ma maman elle voudra bien m’aimer.

Oralité

 

 

 

Je me souviens d’un chant qui n’a plus de paroles

Qui dit Lalalala sur un air tristounet.

La terre dure de l’hiver accouche de rigoles

Qui craquelle la boue dans un bruit de rouet.

 

 

 

Bien sûr qu’il y a le sang de ceux qu’on égorgea

Mais il s’éteint déjà caché dessous la glace

Bien sûr qu’il y a la laine de celle qui tissa

Pour ne pas voir, au jour, les corps jonchant la place.

 

 

 

Le matin était sale, les cadavres étaient gris

Mais Rosita chantait pour son chat Mistigri

Pour son enfant à naître, elle disait Lalala.

 

 

 

Elle n’était pas poète, ne s’est jamais servi

De l’immortalité pour avoir un sursis ;

Mais ce soir je suis là, et je vois, Lalala.

 

Encore

Il y aura d’autres danses, on pourra dire encore,

D’autres matins d’été, de nouvelles moiteurs,

Des odeurs délirantes dans le pli de nos cœurs

Nous feront soupirer et repousser la mort.

 

 

 

Tu verras mon amour qu’on renaîtra encore

Liés à tout jamais par les jambes par les bras

Dans un lit infini il y aura d’autres ébats

Nos rires étincelants repousseront la mort.

 

 

 

Parc’ qu’on est barbouillés de pleurs et de salive

Que nos nez sont bouchés, je pars à la dérive…

Transmets-moi ton odeur pour repousser la mort.

 

 

 

Mets ta main sur ma joue pour manger mon profil

Ton doigt est dans ma bouche, je le dévore, une île

Si je deviens ta plaie je me rends à la mort.

"L'homme trépasse..."

L’homme trépasse

Et laisse une place

 

 

 

Rien ne se casse

Jamais ne passe

 

 

 

Le vrai jacasse

Mentir l’enlace

 

 

 

Vertu bavasse

Mais vice est ma race

 

 

 

Sur une paillasse

Naît une rosace…

 

 

 

Tristesse me lasse

Gaieté m’agace

 

 

 

Le temps qui passe

Ma laisse de glace

J'étais...

J’étais un petit saule, coupée la dernière branche

Je pleurais quelquefois mais la vie était là

Me voilà un sapin, vieillard rafistolé

Je n’ai plus rien de vert car mes branches ont brûlé.

 

 

 

On se raccroche encore :-mais c’est le dernier deuil !

Tout en sachant qu’au fond refleuriront les feuilles

Qu’on n’en finira pas de perdre des lambeaux

De soie. Un jour bientôt il n’y aura plus de peau,

Et c’est peut-être là que je verrai enfin

Intacte et préservée, tout droit sortie du bain,

Une jolie gamine sans seins les yeux crevés

Qui rira aux éclats et montrera du doigt

Tous ces vieux répugnants à la laideur ancrée

Dont je ferai partie…l’enfant qui était moi.

Parler d'L

 

 

 

Elle a souvent rêvé de défier tous ceux-là

-Elle a connu la lutte et le sang sur ses mains-

D’être celle qui jamais ne perdit et gagna

D’être enfin la première à dire Non à demain.

 

 

 

Mais celle qui connaissait le sourire des combats

Le goût du sang séché et l’odeur des grands rois

Un matin a dit non à sa belle cuirasse

Au matin a dit « passe. Il n’y a plus de chasse. »

 

 

 

Ce fut le soir, je crois, qu’agenouillée et nue

Devant le grand Tiba, à côté de l’entrée,

Elle a baissé la tête pour dire : « je n’en puis plus »

Et ses bras sont tombés devant cett’ vérité.

 

 

 

« Ce soir,

Je suis prête à subir les tout derniers outrages

Vaincue par leur présence maint’nant qu’ils ne sont plus

Regarde, mes mains, mon œil éteint t’encouragent

Mon glaive ne tient plus droit, j’ai l’orgueil abattu. »

"Elles ont vidé le fil..."

Elles ont vidé le fil qui attachait ma vie.

Je pouvais m’éloigner ou bien le remonter

J’étais rivée à lui, il était ma survie

Mes hiers-aujourd’hui, mon seul laissez-passer.

 

 

 

Il a fallu du temps pour qu’il se coupe enfin

Cesse de me nourrir et me laisse échouée

Dans cet ailleurs aride que je ne voyais point

Au milieu de ces folles au sourire édenté.

 

 

 

C’est mon crâne sans poils et cette main ridée

Lourde comme un gibet ne saisit que du vide,

Je n’ai rien à broyer sinon des fleurs fanées.

 

 

 

Quand je ferme les yeux parfois je sens le fil

J’ai son goût dans la bouche avec le manque en plus

J’accouche d’un squelette en fixant mon nombril.

Et quand les dieux se fâchent...

 

 

 

Comme un bel accident…

Le pied a fait un trou

On nage dans du sang

Mais on crée le vaudou !

 

 

 

Des grains de sable qui crissent

Les fils qui étranglent

Des araignées qui tissent

Des filons et des sangles

 

 

 

Le sable est un caillou

Qui écrase les têtes

Et il est le caillot

Qui tue pendant les fêtes

 

 

 

La trace crée des montagnes

Il faut tuer Babel

La vallée est le pagne

Qui broie les tourterelles

 

 

 

Et quand les dieux se fâchent

Ils sont impitoyables

Ils oublient d’être lâches

Quand leurs jeux sont de sable.

- page 1 de 2