Gaston Bachelard, L'intuition de l'instant, Poche 1994, lu par Adda Meharez Frey

https://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/414TeHYGuxL._SX306_BO1,204,203,200_.jpgGaston Bachelard, L'intuition de l'instant, Le Livre de Poche, Paris, 1994 (154 p.).

On dit qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre.  Je fais aujourd’hui, et ce n’est pas la première fois, l’expérience heureuse et vraie de cet adage après la lecture de l’essai de Bachelard (1884-1962) L’intuition de l’instant.

Quelle est la ligne défendue par  Bachelard et en vertu de quelles interrogations ?

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours. »

                          Lamartine, Le lac.

 

Qu’il me soit permis, dans une première perspective,  de retracer les pistes et quelques arguments avancés par Bachelard pour les replacer, dans une deuxième perspective, dans l’horizon d’une réflexion  sur la notion de temporalité et peut-être même des temporalités.

Il ne s’agira pas tant pour moi d’explorer les aspects scientifiques d’une telle problématique, dont les enjeux ne sont que trop évidents à l’aune du tout numérique, que de proposer quelques pistes et réflexions que m’inspire cet essai de Bachelard. C’est donc en tant que professeur que je me livre à cet exercice heureux de mise en perspective d’une pensée originale et sans doute déroutante par certains aspects.  C’est aussi en tant que citoyen que j’accueille ce texte comme la possibilité de donner une nouvelle impulsion aux enjeux de notre de notre modernité concernant les modalités d’apprentissage, souvent, trop souvent, masqués par les conditions d’enseignement.

 

Bachelard avait lié de longue date une amitié au sens le plus noble du terme, à savoir une relation  dans laquelle deux êtres participent d’une même communion de pensée et par laquelle chacun éprouve une émulation joyeuse à toujours se surpasser dans les débats qui sont offerts à cette amitié. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » disait en son temps Montaigne[1] marquant par là le statut de cette amitié indéfectible avec La Boétie.  

 Gaston Bachelard (1884-1962) et Auguste  Roupnel (1871-1946) sont amis et collègues (l’un professeur de philosophie, l’autre d’histoire) à l’université de Dijon. Le premier a une destinée universitaire davantage mise en lumière que le second dont pourtant les réflexions sont la marque d’un précurseur.  Bachelard, dans un même mouvement d’amitié et d’adhésion intellectuelle, fait sortir de l’ombre une thèse centrale développée par Roupnel dans son ouvrage Siloé (1927).

 

Une longue tradition philosophique fait reposer la notion de temps sur celle d’un fleuve qui poursuit continuellement son cours et emporte tout sur son passage.  « Tout s’écoule » dit le présocratique  Héraclite[2].  Bachelard, à partir d’une lecture minutieuse de Siloé, sort de son silence et d’une sorte de « sommeil dogmatique »[3] pour rompre avec cette conception du temps comme fleuve et décide, dans L’intuition de l’instant, de se baigner, et nous baigner, dans une autre eau que celle qui, jusque là, a poli notre conception du temps, et par là même, tout ce qui en découle.  C’est aussi l’occasion pour lui de régler ses comptes avec toute la philosophie bergsonienne du temps.

 

D’un mot, Bachelard rompt avec la thèse de Bergson (1859-1941) selon laquelle le temps véritable c’est la durée car ce que nous appelons communément « temps » n’est que le découpage artificiel (nous préciserons pourquoi) de nos actions, de nos entreprises humaines, à toutes les échelles et sur tous les plans, dans un certain espace.  Le temps, c’est le découpage du réel à partir des exigences de la vie qui nécessite de choisir pour œuvrer, transformer. Autrement dit, le temps n’est que  la partie superficielle de toute la véritable mélodie qui se joue dans le flux intérieur et ininterrompu de notre conscience.  Cette mélodie, qui structure notre être et notre rapport aux choses, est ce que  Bergson appelle la durée. Autrement dit encore, la durée est ce qui va donner consistance et effectivité à la notion de temps. Le temps n’existe comme temps qu’à partir de cette dimension fondatrice qu’est la durée.

 

Bachelard récuse et refuse cette notion de durée, comme fondatrice du temps, pour lui préférer celle d’instant. Et, à partir de cette rupture conceptuelle, c’est tout une conception du temps qui est aussi réinterrogée pour être réétablie  à partir de ce concept d’instant.  Le temps n’est pas la marque objective et imparfaite d’une continuité indivisible dont  seule la durée peut rendre compte, mais il est au contraire un flux discontinu (l’expression est paradoxale)  marqué par des instants successifs. Quels sont les soubassements d’une telle révolution métaphysique quant à l’essence du temps ? Et quelles en sont les conséquences théoriques et pratiques ?

 

Nous jugeons et appréhendons toutes nos expériences vécues sur le terrain  d’une certaine durée et nous nommons toutes ces expériences à partir d’adverbes qui nous font croire en cette durée. Pendant, parfois, de temps en temps…Nos vies s’accomplissent dans une espèce  de tissu douillet   dont nous ne nous pouvons jamais saisir ce par quoi il est constitué mais dont nous pressentons que c’est cette étoffe qui englobe et donne épaisseur  à nos choix et à nos actions.

Bachelard s’oppose à cette psychologie douillette dont il nous dit qu’elle est un refuge qui nous empêche de saisir la véritable nature de nos actes et nous empêche aussi de saisir ce qu’est, sinon la véritable nature du temps, du moins ce qui  en constitue un des éléments fondamentaux, à savoir l’instant.

Disons le clairement,  Bachelard soutient et défend la thèse selon laquelle le temps n’est pas un flux continu mais qu’il est au contraire discontinu. Plus encore, ce qui marque et justifie cette discontinuité, c’est qu’elle repose sur des instants, indépendants les uns des autres, par définition, et dont pourtant ils vont être les assises à partir desquelles une temporalité est possible, et même effective, et productrice de vie.

En quoi l’instant se distingue-t-il de la durée ? Et si l’instant est, selon le langage courant, ce qui fuit et ne dure pas, comment peut-il investir une épaisseur de vécu et donner corps à nos existences, alors même que toutes nos expériences semblent lutter contre cet éphémère qu’est l’instant ? Il nous faut ici convoquer quelques arguments majeurs avancés par Bachelard et surmonter ce qui légitimement déroute et, disons-le déjà, instaure une rupture psychologique et métaphysique quant à notre rapport au temps ; celui qui passe et dont nous disons qu’il dure plus ou moins selon nos états affectifs ; et celui qui matérialise et structure toutes les strates de nos relations ; celui aussi qui organise toute notre conception de la Vie, qu’elle soit biologique, physique, spirituelle.

 

Pour dire les choses simplement, Bachelard fonde ses arguments à partir de deux grands axes. Un axe qui relève de l’expérience vécue et un autre à partir de développements scientifiques.

Notre expérience quotidienne nous fait ressentir, non pas de la durée, mais des instants. Et cette illusion de durée repose sur le fait que nous croyons que les choses et nous-mêmes sommes emportés dans un flux, comme si nous n’existions pas indépendamment des choses.  Cette notion de durée, qui ne devient chez Bachelard qu’une hypothèse, trouve ses limites que Bachelard résume ainsi : « Ayant triomphé en prouvant l’irréalité de l’instant, comment parlerons-nous du commencement d’un acte ? Quelle puissance surnaturelle, placée en dehors de la durée, aura donc la faveur de marquer d’un signe décisif une heure féconde qui, pour durer, doit tout de même commencer ? » Autrement dit, la notion de durée rend impossible tout acte et donc toute nouveauté puisque nier l’instant c’est refuser de voir que nous agissons continuellement et que nos actes ont chacun leur individualité propre qui leur confère justement cette nouveauté et cette fraîcheur qui sont la marque de la Vie elle-même.

 

Vivre ce n’est pas se répéter stérilement, même si nous avons l’impression d’un « éternel retour »[4], car en réalité, il vaudrait mieux parler d’une « éternelle reprise ».  Bachelard reprend à son compte la formule de son ami tant il lui semble vrai et incontestable que, sans cette « éternelle reprise », les notions de changement, de progrès, n’auraient pas de sens. Vivre c’est donc être sous l’impulsion de ces élans infinétisimaux mais réels que sont les instants.

Notre vie intérieure, dès lors que nous voulons la saisir dans sa spécificité, sa singularité, n’est pas marquée par de la durée mais des instants qui se succèdent et nous façonnent continuellement.  Si je prends le temps de me pencher sur ma tristesse, sur ma joie, je ne découvre pas des sentiments diffus et confus. Un peu d’attention me fait au contraire éprouver et expérimenter le fait que mon humeur varie d’un instant à un autre et que ma tristesse ou ma joie ne sont jamais tout à fait les mêmes parce qu’elles ne sont pas emportées dans ce flux artificiel qu’est la durée, mais toujours réinventées par mon désir de perséverer, d’être moi-même, à chaque instant ou moment de mon existence. « On se souvient d’avoir été  et non pas d’avoir duré » nous dit Bachelard.

Pour fortifier, légitimer davantage cette psychologie et cette métaphysique de l’instant, Bachelard convoque aussi un argument majeur, tiré des sciences et en particulier de la conception einsteinienne du temps.  D’un mot, ce qui ressort de cette révolution scientifique qu’est la formulation de la théorie de la relativité restreinte et générale, c’est que le temps des choses n’est pas le temps des hommes ; ou plus précisément, il y a un temps des choses et un temps des hommes. Ces deux temporalités ne peuvent se fondre, comme le morceau de sucre se fond dans l’eau, l’une dans l’autre, comme l’autorise la notion de durée, car c’est nier là aussi la possibilité d’évolution et de compréhension de la Vie à toutes les échelles.

La notion de durée fossilise la vie alors que celle d’instant, soutenue et confirmée par l’objectivité scientifique (il y a un temps objectif, extérieur à nous), rend possible tout changement,  tout mouvement, tout progrès.

 

C’est cette notion de progrès qui termine l’essai de Bachelard et dont il me semble qu’elle offre des perspectives de réflexion quant au sujet général qui gouverne le thème de la revue.  Les « multiples temporalités » sont évidemment une donnée et un enjeu pour quiconque s’attelle à cette tâche qu’est enseigner.

Une donnée car tout professeur, quelle que soit sa discipline, entre en scène et en rapport avec des élèves qui sont déjà marqués par de multiples temporalités externes et internes. Comment dès lors investir et faire jaillir, peut-être pas une autre temporalité, mais une autre modalité des ces temporalités existantes ? Comment sortir de ce cercle où l’enseignement, dans bien des cas, dans sa forme comme dans son contenu, s’organise de manière horizontale au sens où tout est pris sur une même ligne uniforme qui empêche toute prise en compte de la spécificité « rugueuse » et particulière de chaque élève ?  L’essai de Bachelard a le mérite d’articuler ces deux questions et d’offrir une autre lecture plus pédagogique de cette révolution temporelle.

 

Révolution car la rupture que Bachelard propose nous invite à penser le temps non plus de manière horizontale, selon de la durée, mais de manière verticale à partir d’instants successifs. Si la comparaison est permise, le renversement opéré par Bachelard est équivalent au renversement opéré par Galilée nous faisant passer du géocentrisme à l’héliocentrisme.

 Chaque professeur, et j’en suis évidemment, sait qu’il y a toujours une distorsion  chez les élèves entre les heures passées assis dans une classe et le moment où quelque chose a véritablement été appris parce que compris. On peut passer des heures dans un cours de philosophie ou de mathématiques et il n’y aura peut-être que quelques minutes où une leçon (au sens de tirer un enseignement de quelque chose) aura marqué l’esprit, c’est-à-dire lui aura permis de se dire, «  j’ai compris ». Et comprendre veut dire ici prendre avec soi et pour  soi, c’est-à-dire progresser dans la compréhension de ce dont il est question. Rompre avec l’horizontalité habituelle, et on sait combien les habitudes répètent aussi les échecs, pour s’engager dans une verticalité productrice de sens et de nouveauté, c’est là un tournant prometteur et nécessaire parce que les nouvelles technologies numériques nous enjoignent de réinterroger le statut des différentes temporalités.

 

J’ai commencé mon propos en disant l’intérêt que j’avais trouvé à lire l’essai de Bachelard. Intérêt philosophique (oserais-je dire que cela a ravivé mon questionnement sur le temps en m’échappant des sentiers battus ?) Et intérêt pédagogique aussi. On ne cesse de répéter, peut-être avec raison, que les nouvelles technologies développent une temporalité du zapping, de l’immédiat et que c’est là la raison pour laquelle il devient difficile d’enseigner. Le temps horizontal, par lequel nous autres professeurs avons été façonnés, et dans lequel nous avons baigné, ne se conjugue pas avec cette verticalité numérique qui caractérise les nouvelles temporalités dictées par le tout numérique. Mais, au lieu de penser ce désaxement comme une négativité, ni le porter aux cieux de manière dogmatique, pourquoi ne pas y voir, à la manière indirecte qu’autorise le texte  de Bachelard, une opportunité pour prendre la mesure de ce zapping ? Les heures de cours, les emplois du temps, sont rythmés selon un découpage extérieur en heures, minutes, trimestres ou semestres. Et si cette notion d’instant invitait à repenser ce découpage horizontal ?

 

Nous partons souvent de l’idée que tout, se construit sur le temps long. Mais, et c’est là une véritable leçon que nous offre à méditer Bachelard, le temps long n’est pas le temps qui dure c’est-à-dire celui qui se nourrit de lui-même sans égard à ce qu’il est censé porter en son sein.  Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de passé ou de continuité ; cela veut surtout dire que le passé est d’abord un élan pour réinterroger, se réinterroger, un peu à la manière dont les instants se succèdent en réinventant à chaque fois les mailles qui tissent la vie. Il ne s’agit donc pas d’être dans une pédagogie de la sédimentation mais trouver une pédagogie qui soit, non pas dans la nouveauté, mais dans une manière neuve de considérer les élèves, et    par là même les professeurs.

 

Parions sur cette « utopie réaliste » où la  classe pourrait devenir le lieu où se jouent des instants féconds : peut-être que ce zapping, qui semble métaphysiquement inhérent à toutes les nouvelles générations, pourrait être l’occasion de rebondir en créant des liens avec les différentes temporalités. Une philosophie de l’instant pourrait être une piste pour faire jongler ces différentes temporalités (sociales, familiales, intimes, scolaires) et ainsi construire un savoir et des connaissances qui s’enrichissent de cette diversité temporelle. Ce serait peut-être là un chemin pour créer une cohésion entre ce qui s’enseigne et ce qui se vit, c’est-à-dire au fond, renouer avec cette ambition philosophique que préconisait Nietzsche «  devenir soi ».

 

Adda Meharez Frey

 

 

 

 

[1] Montaigne (1533-1592) Essais

[2] Héraclite (544 av JC-480 av JC) Fragments

[3] Kant (1724-1804) Critique de la raison pure, seconde préface.

[4] Nietzsche (1844-1900) Ainsi parlait Zarathoustra.