Jean-Luc Giribone, Qu'est-ce qu'un homme de vérité ?, Indigène 2017

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Jean-Luc Giribone, Qu'est-ce qu'un homme de vérité ?, Indigène éditions, octobre 2017 (63 p.).

L'auteur des étonnantes Méditations carnavalesques (2005) propose un court essai sur la notion de vérité, inspiré de Lacan, ainsi que des théoriciens (Goffman, Bateson) et praticiens (Brook, Grotowski) de la performance.

 

La première partie (« Dire ou ne pas dire ») analyse la figure du misanthrope de Molière. On sait que, pour Alceste, dire vrai est une loi universelle, mais qui n'aboutit pas, pour son plus grand malheur, à la production de l'universel. Cette contradiction, qui le pousse à fuir dans un désert, conduit JL Giribone à tirer une conclusion défavorable à l'égard de la vérité elle-même (dans son acception classique). Il la soupçonne d'être liée à une subjectivité vide de tout contenu ou presque, gonflée comme « la boursouflure » dont se moque Hegel à la p. 326 de la Phénoménologie, sans rien en elle qui soit réel ou rationnel malgré ses prétentions. La folie d'Alceste et de l'homme vertueux en général consisterait à ne voir dans la vérité qu'un pur « effet du moi » (selon l'expression de la p. 27). Elle serait de fait inopérante, car tout entière soumise au seul attrait de l'identifi­cation où le malheureux a engagé son être. Et elle ne jouerait qu'une fonction secondaire, pareille à celle que Lacan attribue à l'angoissant objet a. D'ailleurs, le Séminaire XI s’amuse à en trouver des échos dans un poème d'Aragon qui pourrait servir de madrigal au misanthrope si jamais celui-ci pouvait en avoir le moindre usage : « Je suis ce malheureux comparable aux miroirs / Qui peuvent réfléchir mais ne peuvent pas voir / Comme eux mon œil est vide et comme eux habité / De l’absence de toi qui fait sa cécité ».

 

La suite de l'essai tente de résoudre le problème que pose cet aveuglement en restituant à la vérité la possibilité de faire voir ce que le moi classique ne peut pas discerner. La deuxième partie (« La vérité n'est pas un savoir ») rappelle la distinction linguistique entre les registres de l'énoncé et de l'énonciation. Étant posé que l'énonciation est une dimension incontournable, et même fondamentale, du dire vrai (bien qu'Alceste ne l'ait pas compris), il semble évident qu'à l'exactitude du savoir de l'énoncé doit venir s'ajouter la justesse de la pratique de l'énonciation - laquelle suppose une sortie hors de son intériorité, de son être-pour-soi, dans « un autre lieu que le moi » (p. 31). Ici, l'analyse s'appuie sur le modèle de l'acteur qui joue sur scène : son affaire n'est pas de savoir ce qui se passe en lui, mais de parvenir à l'authenticité dans la performance qu'il produit : sonner juste plutôt qu'être sincère. - En ce sens, la troisième partie (« Le vrai sur la scène de la vie ») insiste sur ce qui apparaît comme deux conséquences de cette conception élargie de la vérité : elle est un événement (ce qui signifie que la vérité de l'énonciation peut rompre avec le niveau de l'énoncé) ; et elle reste une recherche (l'énonciation du sujet devant pouvoir le changer indéfiniment, la vérité se révèle toujours partielle) - ce que l'auteur résume en déclarant que « l'homme de vérité préserve autour de ce qu'il dit l'espace des possibles » (p. 61).

 

Livre clair et plaisant, Qu'est-ce qu'un homme de vérité ? permet surtout de retrouver le souvenir des Méditations carnavalesques et de leurs pages les plus belles, notamment de celle où le Je, toujours plein de tracas et tourmenté par l'idée de trouver sa substance, exprime l'espoir de toucher enfin à une vérité : « Je cherche un point où la matière spirituelle serait plus dure, plus serrée que l'étoffe de Je pour que Je puisse s'en étayer ».