• Le marchand de sable

Un exemple dans les Contes nocturnes d'Ernst Theodor Amadeus HOFFMANN (1776-1822). Leur succès amènent Jacques OFFENBACH à en composer un opéra fantastique en cinq actes : Les Contes d'Hoffmann (1881). Plus particulièrement dans L'Homme au sable (1815, parfois traduit Le marchand de sable), Natahanël, le narrateur, rappelle avec effroi ses souvenirs d'enfance liés à un personnage repoussant  : l'avocat Coppelius qui vient régulièrement rendre visite à son père.

Mais la figure la plus abominable n’aurait pu me causer une horreur plus profonde que ce même Coppelius. — Figure-toi un grand homme à larges épaules, avec une tête difforme de grosseur, un visage d’un jaune terreux, des sourcils gris très épais sous lesquels brillent deux yeux de chat, verdâtres et perçants, avec un long nez recourbé sur la lèvre supérieure. Sa bouche de travers se contracte souvent d’un rire sardonique, alors apparaissent sur les pommettes de ses joues deux taches d’un rouge foncé, et un sifflement très extraordinaire se fait passage à travers ses dents serrées.

Traduction de Henry EGMONT

Peu après, il a l'occasion de revenir sur un événement particulièrement effroyable pour lui, que vous pouvez découvrir dans l'extrait suivant : L'Homme au sable de E.T.A. HOFFMANN.

Le marchand de sable, devenu sympathique, revient dans cette chanson populaire américaine composée par Pat BALLARD (1899-1960) et interprétée entre autres par The Chordettes : "Mister Sandman" (1954), reprise d'innombrables fois  au cinéma ou dans la publicité : "Mister Sandman, Bring me a dream...". Il est également présent dans deux séries pour public averti : la sombre bande dessinée culte de Neil GAIMAN, Sandman, qui réactive les mythes grecs à l'époque contemporaine autour du personnage de Morphée. Vous le retrouverez encore, de façon détournée, dans Gregory Sand (2015) de Josselin BILLARD et MOBIAS, série ténébreuse dans laquelle le héros éponyme est le protecteur de nos rêves.

  • Le monstre de Frankenstein

Boris KARLOFF dans le rôle du monstre de Frankenstein

Boris KARLOFF dans le rôle du monstre de Frankenstein

Aux côtés de la figure de l'alchimiste qui veut fabriquer de l'or, nous trouvons aussi la figure du savant fou dont le premier modèle réussi est dans Frankenstein (1818) de Mary SHELLEY (1797-1851). Le jeune savant suisse Victor Frankenstein, pillant des morceaux de cadavres et profitant des découvertes sur l'électricité, parvient à fabriquer un être vivant et à lui donner la vie. Son but est alors de venir en aide à l'humanité en combattant la mort. L'aspect du récit nous emmène aussi vers une ébauche de science-fiction plutôt que de fantastique, mais le public retient volontiers la dimension surnaturelle de la créature artificielle. Pour en connaître davantage, consultez notre article SCIENCE ET FICTION 4/5 : A l'image de l'homme ?. Le monstre, souvent rebaptisé à tort du nom de son créateur va devenir avec la momie, le loup-garou, les monstres et les fantômes, un personnage récurrent des studios de cinéma, en particulier la Hammer Films Productions. Ce groupe américain nous a offert des années 30 à 70 des films mémorables mêlant aventures, épouvante et fantastique.

  • La Vénus de MÉRIMÉE

C'est aussi d'une personne façonnée qu'il s'agit dans  La Venus d'Ille (1837) de Prosper MÉRIMÉE (1803-1870). Dans cette très célèbre nouvelle, le narrateur se rend dans les Pyrénées pour accomplir des recherches archéologiques. Des hommes déterrent une étrange statue de femme qui semble apporter le malheur.

La chevelure, relevée sur le front, paraissait avoir été dorée autrefois. La tête, petite comme celle de presque toutes les statues grecques, était légèrement inclinée en avant. Quant à la figure, jamais je ne parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le type ne se rapprochait de celui d’aucune statue antique dont il me souvienne. Ce n’était point cette beauté calme et sévère des sculpteurs grecs, qui, par système, donnaient à tous les traits une majestueuse immobilité. Ici, au contraire, j’observais avec surprise l’intention marquée de l’artiste de rendre la malice arrivant jusqu’à la méchanceté. Tous les traits étaient contractés légèrement : les yeux un peu obliques, la bouche relevée des coins, les narines quelque peu gonflées. Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage d’une incroyable beauté cependant. En vérité, plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le sentiment pénible qu’une si merveilleuse beauté pût s’allier à l’absence de toute sensibilité.

Par la suite, de multiples événements laissent penser que la statue est vivante. A vous de découvrir comment.

  • Dracula

Le succès du roman Dracula (1897) de Bram STOKER (1847-1912), va durablement mettre à la mode le personnage du vampire.

Un portrait de Vlad Tepes, sunommé l'Empaleur
Un portrait de Vlad Tepes, sunommé l'Empaleur

Cette créature ni vivante ni morte, qui se nourrit du sang de ses victimes appartient à d'anciennes légendes d'Europe ; c'est le roman de STOKER qui l'a rendu célèbre en l'associant à Vlad Tepes, sunommé l'Empaleur, un seigneur de Valachie (en Europe centrale), qui selon la légende empalait ses ennemis, au XIVe siècle. Il est à noter que ce roman est constitué de lettres ou d'extraits de journaux intimes rédigés par des protagonistes qui ont eu affaire de près ou de loin au célèbre comte des Carpates. Le point de vue du comte n'est donc jamais exposé et ses motivations jamais expliquées.  C'est en partie cette absence de précision qui a autorisé toutes les versions possibles et imaginables du personnage jusqu'à nos jours. 

Jonathan Harker arrive chez le comte par une nuit de tempête, la nuit de Walpurgis, tandis que des loups hurlent dans le lointain. Selon les croyances, c'est le moment où les esprits maléfiques ont accès à notre monde. La première description du seigneur des lieux laisse présager de sombres événements : 

Devant moi, se tenait un grand vieillard, rasé de frais, si l’on excepte la longue moustache blanche, et vêtu de noir des pieds à la tête, complètement de noir, sans la moindre tache de couleur nulle part. Il tenait à la main une ancienne lampe d’argent dont la flamme brûlait sans être abritée d’aucun verre, vacillant dans le courant d’air et projetant de longues ombres tremblotantes autour d’elle. D’un geste poli de la main droite, l’homme me pria d’entrer, et me dit en un anglais excellent mais sur un ton bizarre :

— Soyez le bienvenu chez moi ! Entrez de votre plein gré !

Il n’avança pas d’un pas vers moi, il restait là, semblable à une statue, comme si le premier geste qu’il avait eu pour m’accueillir l’avait pétrifié. Pourtant, à peine avais-je franchi le seuil qu’il vint vers moi, se précipitant presque, et de sa main tendue saisit la mienne avec une force qui me fit frémir de douleur — d’autant plus que cette main était aussi froide que de la glace ; elle ressemblait davantage à la main d’un mort qu’à celle d’un vivant.

On prête à Dracula la possibilité de se changer en chauve-souris ou en loup. Pour prolonger l'étude du personnage et de ses pouvoirs, rendez-vous sur les articles COEUR D'HOMME, PEAU DE BÊTE 2 et 4 : Hurlez avec les loups !  et Sales bêtes ! 

De nos jours des films, des bandes dessinées, des jeux, des romans et des festivals continuent de reprendre et de renouveler le thème vampirique. Admirez le travail de l'illustrateur Michel BORDERIE sur l'affiche des Halliennales 2012, lors du 1er Salon des littératures fantastiques :

Affiche Halliennales 2012, © Michel BORDERIE, reproduite avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Affiche Halliennales 2012, © Michel BORDERIE, reproduite avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Pour la 1ère édition des Halliennales en 2012, le thème choisi était les Vampires. C'était ma huitième affiche de festival et je n'avais jamais abordé ce thème en illustration donc c'était un vrai plaisir à réaliser.

Quand on fait une affiche, il ne faut pas perdre de vue qu'elle va se voir de loin et qu'il faut donc qu'elle ait un impact visuel immédiat sur le public. Un visage en gros plan qui évoque instantanément une Vampire avec une chair bleutée et des canines apparentes me semblait donc être une valeur sûre, mais je voulais en montrer plus... ses cheveux font donc office de tentures, un peu comme au théâtre et dévoilent une scène d'apocalypse. Le spectateur se fera sa propre histoire en la regardant et c'est à mon sens un atout dans l'affiche.

J'ai mis environ 4 jours à la réaliser à la tablette graphique sur Photoshop.

 

Michel BORDERIE 22/03/16

Vous pourrez découvrir d'autres travaux, affiches, illustrations, bandes dessinées... sur le blog officiel : http://michelborderie-art.blogspot.fr/

  • Le Horla

Guy de MAUPASSANT, avec Le Horla (1887) publie l'une des nouvelles fantastiques les plus abouties. Le lecteur se plaît à repérer des points communs entre l'auteur et le narrateur qui vivent en Normandie, qui craignent la folie... Le narrateur est convaincu de la présence d'un être surnaturel dans sa maison. Un être invisible qui se manifesterait la nuit et le priverait peu à peu de son énergie. On le voit mener diverses expériences pour prouver la présence de ce "horla".

À présent, je sais, je devine. Le règne de l’homme est fini.

Il est venu, Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples naïfs, Celui qu’exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers évoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaître encore, à qui les pressentiments des maîtres passagers du monde prêtèrent toutes les formes monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des génies, des fées, des farfadets. Après les grossières conceptions de l’épouvante primitive, des hommes plus perspicaces l’ont pressenti plus clairement. Mesmer l’avait deviné, et les médecins, depuis dix ans déjà, ont découvert, d’une façon précise, la nature de sa puissance avant qu’il l’eût exercée lui-même. Ils ont joué avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d’un mystérieux vouloir sur l’âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme, hypnotisme, suggestion… que sais-je ? Je les ai vus s’amuser comme des enfants imprudents avec cette horrible puissance ! Malheur à nous ! Malheur à l’homme ! Il est venu, le… le… comment se nomme-t-il… le… il me semble qu’il me crie son nom, et je ne l’entends pas… le… oui… il le crie… J’écoute… je ne peux pas… répète… le… Horla… J’ai entendu… le Horla… c’est lui… le Horla… il est venu !…

Guillaume SOREL en livre une très belle adaptation en bande dessinée dans Le Horla (2014). La mise en page et le graphisme très pictural du dessinateur permettent de rendre aussi bien les scènes réalistes que les délires fantastiques du personnage.

Tout comme chez MAUPASSANT, les auteurs de récits fantastiques sauront jouer sur la peur. Le vocabulaire de ce sentiment est très largement développé dans les nouvelles et se diffuse hors des frontières de la littérature. Ainsi, sur le très célèbre tableau Le Cri de Edvard MUNCH (1863-1944), un homme nous regarde en hurlant, terrorisé pour une raison inconnue. L'artiste aurait réalisé cette peinture suite à une rêve angoissant

Le Cri, première version de 1893
Le Cri d'Edvard MUNCH, première version de 1893.

Les formes du personnage et des lieux, les couleurs étonnantes donnent à ce tableau expressionniste une dimension surnaturelle. Vous pouvez en lire notre analyse complète dans Le Cri de Munch.
 

  • Le monde de Cthulhu

La peur poussée jusqu'à l'horreur est ce que l'on remarque chez Howard Phillips LOVECRAFT (1890-1937). Cet écrivain américain aurait dit "tout ce que j'ai écrit, je l'ai d'abord rêvé". Ses récits d'épouvante, extrêmement sombres et pessimistes, à mi-chemin entre le fantastique et la science-fiction sont le reflet d'un esprit enflammé, aux idées parfois douteuses. Il est toutefois devenu un auteur incontournable, créateur d'un univers cohérent et effrayant. Ses récits sont de véritables cauchemars dans lesquel il évoque tous les degrés de l'épouvante. Il mélange les mythes, les rituels et les cultes de peuples primitifs, avec parfois des sacrifices humains, pour créer sa propre mythologie. Il décrit l'existence de puissances extraterrestres capables de réduire l'homme à néant. Beaucoup de personnages perdent la raison, voire leur humanité, aux contact de ces êtres venus d'ailleurs. Dans La couleur tombée du ciel (1927), le narrateur entame la description de "la lande foudroyée", à l'ouest de la ville imaginaire d'Arkham(1). Une météorite s'est écrasée et déclenche une série d'événements tragiques et inquiétants. Dans L'Abomination de Dunwich (1929), il fait intervenir un spécialiste, le professeur Armitage, qui traduit un livre mythique, le Necronomicon, rédigé par l'Arabe Abdul Alhazred.  Ce livre fictif qui explique l'identité des "Grands Anciens" est devenu si important que certains ont vraiement cru à son existence. Lisez donc Un extrait de L'Abomination de Dunwich : le Necronomicon

D'autres personnages restent convaincus qu'une entente est possible avec "Ceux du Dehors". Dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres (1931), un certain Akeley devient leur prophète et leur interprète, et rédige une longue lettre à son ami pour décrire leur mode de vie et leurs intentions :

"Cette espèce est unique par sa faculté de traverser sous sa forme corporelle intacte le vide interstellaire dépourvu d'air et de chaleur". "La télépathie est leur mode ordinaire de communication." "Leur principale résidence la plus proche est une planète obscure et non encore découverte à l'extrême limite de notre système solaire, au-delà de Neptune, et la neuvième dans l'ordre des distances par rapport au soleil […] ce qu'on désigne par "Yuggoth".

Pour renforcer le malaise et accentuer la distance qui nous sépare, LOVECRAFT se plaît à multiplier les noms étranges trouvés dans le Necronomicon

Yuggoth, le Grand Cthulhu, Tsatthoggua, Yog-Sothoth, R'lyeh, Nyarlathotep, Azathoth, Hastur, Yian, Leng, le lac de Hali, Bethmora, le Signe Jaune, L'mur-Kathulos, Bran et le Magnum Innominandum

Cthulhu (blue col-erase & graphite (0.3HB, H, 2B and 8B) sur papier A3 240g lisse) © Josselin Billard, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur
Cthulhu (blue col-erase & graphite (0.3HB, H, 2B and 8B) sur papier A3 240g lisse) © Josselin Billard, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur
 

Grâce à cette illustration de l'artiste Josselin BILLARD, vous pouvez contempler les formes monstrueuses et tentaculaires de Cthulhu. Le dessin a été réalisé pour l'essentiel avec un criterium 0.3 sur du papier A3 lisse. Il a nécessité entre 20 et 30 heures de travail ! Vous pouvez voir d'autres œuvres sur le site officiel : http://mugofink.blogspot.fr

Aujourd'hui, le nom de Cthulhu résonne familièrement à l'oreille de certains et continue d'inspirer des artistes en tous genres. Il fait partie de ces monstres gigantesques ; on le représente avec des tentacules de pieuvre et il est associé à la mer où se trouverait sa demeure. On le retrouve notamment dans l'univers des jeux de rôle avec L'Appel de Cthulhu, (titre repris d'une des nouvelles de LOVECRAFT). Créé aux Etats-Unis au début des années 80, le jeu propose de mener des enquêtes liées aux créatures innommables, sans sombrer dans la folie. Il connaît de nombreuses rééditions en France et ne cesse de séduire les fans.

La marque effroyable des Grands Anciens apparaît encore de façon à peine détournée chez ANDREAS, dessinateur audacieux et scénariste génial de la trilogie Cromwell Stone (1984-2004). Sur des doubles pages traitées comme  des gravures du XIXe siècle, l'artiste nous présente des créatures cauchemardesques qui se disputent la domination de notre monde.

 

Pour terminer, on peut rappeler les œuvres de l'auteur italien Dino BUZZATI (1906-1972) qui raccroche définitivement la littérature fantastique à la littérature contemporaine. En mêlant humour et considérations philosophiques dans son plus célèbre recueil Le K (1966), il touche un public toujours plus large. Aujourd'hui, l'appellation fantastique est associée à des œuvres de plus en plus variées qui oublient les codes imposés au XIXe siècle. Ainsi, des histoires dans lesquelles les personnages ont des pouvoirs visibles  ou bien lorsque le surnaturel intervient dans notre quotidien sans rencontrer trop d'obstacles sont qualifiées de fantastiques. C'est le propre d'un genre vivant d'évoluer et de s'adapter à son public afin de rester celui que l'on aime et que l'on attend.

 

Dans une semaine, découvrez l'une de ses variations les plus appréciées dans SURNATUREL 3/4 : La fantasy, au-delà du réel.

Je remercie chaleureusement Michel BORDERIE et Josselin BILLARD pour leur très aimable participation.

N. THIMON

 

NOTES :

1 : Arkham. C'est LOVECRAFT qui a inventé le nom qui sera plus tard repris dans Batman pour désigner l'asile de fous.