I. Un homme à la mer !

Plongez-vous dans les profondeurs artistiques de la mer...

L'eau recouvre toutes sortes de symboles parfois contradictoires. L'eau, c'est la vie, mais c'est aussi les dangers, voire la mort. Du liquide amniotique qui entoure le fœtus au fleuve qui reçoit les morts, en passant par les océans vus comme les frontières du monde connu, les pluies qui fécondent la terre ou encore les fleuves des enfers, l'eau joue toujours un rôle primordial. Les champs de recherche sont si vastes que l'étude suivante se concentrera sur quelques cas précis relatifs à la mer.

Dans Vingt mille lieues sous les mers (1869), le célèbre roman de Jules VERNE (1828-1905), on fera la connaissance du plus fameux des sous-marins, le Nautilus, commandé par la capitaine Nemo, et qui parcourt sous la mer de grandes distances. Mais cet avant-goût de science-fiction doit rappeler à quel point la mer, avant de devenir une destination touristique privilégiée, a été perçue comme un lieu mystérieux et hostile (voir Ulysse ou Sindbad dans la thématique à venir : LE POINT SUR LES ÎLES 1/4 : l'île des mystères).

La Mer, trois esquisses symphoniques pour orchestre (1905) est le titre d'une œuvre musicale composée par Claude DEBUSSY (1862-1918). La troisième partie intitulée Dialogue du vent et de la mer  recrée  les différents mouvements de l'eau agitée par le vent. L'orchestration met en avant les menaces de la mer, les percussions imitent les chocs, les vents distillent une atmosphère inquiétante, les cuivres donnent une ambiance quasi épique, les cordes arrivent aussi bien à rendre les moments de calme que ceux de la tension. Pour vous en rendre compte, écoutez le morceau en lisant le reste de l'article :

 

Joseph Mallord William TURNER (1775-1851) en donne un autre aperçu avec Les Pêcheurs en mer (1796), une huile sur toile aux couleurs étonnantes :

 

L'inquiétante clarté de la lune, les vagues menaçantes,  le danger des récifs... font penser au  "sombre océan" et aux "goémons verts" dont parle plus tard Victor HUGO (1802-1885). L'écrivain a insisté sur la tristesse des familles et le sort funeste souvent réservé aux pêcheurs dans son poème "Oceano Nox"  :

Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l'aveugle océan à jamais enfouis !

 


Retrouvez l'intégralité du poème en suivant le lien ci-dessous :

 

Oceano Nox de Victor HUGO

Le poète multiplie les phrases exclamatives pour signifier l'émotion et oppose les femmes qui pleurent à la mer qui emporte les hommes. Il crée une tonalité pathétique pour émouvoir le lecteur.

Charles BAUDELAIRE (1821-1867) dans les Fleurs du Mal offre une autre version de ce combat éternel entre l'humain et la nature :

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Retrouvez ici le texte intégral : L'homme et la mer, poème de Charles BAUDELAIRE

Le même sujet est abordé, cette fois sur un ton léger, dans l'album de bande dessinée Un Océan d'amour (2014) de Wilfrid LUPANO et Grégory PANACCIONE. Cet album sans paroles mais avec humour nous emmène sur les traces d'un pêcheur breton dont le bateau est déporté par un immense chalutier, le Goldfish. Le héros est entraîné sur l'Océan atlantique, semé de dangers et croise sur sa route toutes sortes de personnages et de situations : le dégazage sauvage, les pirates (voir aussi LE POINT SUR LES ÎLES 3/4 : L'île aux pirates), une mouette qui rappelle celle de Gaston Lagaffe... Le propos glisse sur la vague de l'écologie en invitant chacun à respecter la mer. Son épouse, toujours en costume traditionnel breton, désespérée, part à sa recherche avec les maigres informations dont elle dispose. Le scénario offre alors une histoire parallèle pour le plaisir du lecteur. Un des liens entre les deux sera cette galette bretonne, portée par le vent, qui arrive jusqu'au pêcheur héroïque. Celui-ci, en la goûtant, est submergé par les souvenirs de son épouse. On reconnaîtra ici le motif de "la madeleine de Proust", en référence à cet épisode très célèbre dans lequel le narrateur de Du Côté de chez Swann (1913) mange une madeleine qui fait remonter de façon intense des souvenirs enfouis dans sa mémoire(1). Tout ce qui sépare ce couple breton dont vous devez découvrir les péripéties, c'est un océan d'amour.

En revanche, Katsuchika HOKUSAI (1760-1849) s'attache à montrer la témérité des marins dans La Grande Vague au large de Kanagawa(2)(1830-1831). Il s'agit d'une célèbre estampe japonaise dont il existe plusieurs versions exposées. C'est une gravure sur bois dans laquelle le bleu domine. Elle appartient à une série de trente-six œuvres qui représentent le mont Fuji, le volcan japonais. On y voit des pêcheurs prêts à affronter la gigantesque vague dans un combat d'apparence inégale.

 

Un tel affrontement finit souvent mal comme le montre l'un des plus fameux tableaux de naufrage :  Le radeau de la Méduse (1819) de Théodore GÉRICAULT (1791-1824) exposé au Musée du Louvre. (Lisez la notice détaillée en suivant le lien précédent).  Cette toile montre bien les humains abandonnés au milieu de l'eau. Certains personnages sont dénudés ou morts, victimes du naufrage de la Méduse, un navire parti pour coloniser le Sénégal. L’œuvre est si marquante qu'elles suscite aujourd'hui encore des imitations (voir Astérix joue avec le peinture).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La lutte pour la survie est habilement racontée dans un petit récit, Un hivernage dans les glaces  (1855) de Jules VERNE. Il rapporte comment Jean Cornbutte, pêcheur de Dunkerque, monte une expédition vers les mers du nord pour retrouver son fils disparu en mer, au large de la Norvège. C'est un extrait du journal de bord tenu par le second du navire, André Vasling (qui est aussi le rival de Louis) qui nous révèle les conditions du naufrage : 

Un hivernage dans les glaces de Jules VERNE

On mesure à la fois la puissance de la mer, mais aussi l'absence de compassion d'André pour Louis. Il ne témoigne d'aucune forme de sympathie ni d'émotion dans le drame qui se joue. Or, les sentiments interviennent toujours dans les scènes de naufrage.

Le film Titanic (1997) de James CAMERON semble confirmer ce point de vue. La tragédie du paquebot transatlantique qui a sombré le 15 avril 1912 après avoir heurté un iceberg au large de Terre-Neuve, est devenue le sujet d'un des plus grands succès cinématographiques. Le réalisateur et son équipe ont travaillé à reconstituer dans ses moindres détails le bateau gigantesque. Les scènes de catastrophe, servies par les effets spéciaux, gagnent de l'ampleur grâce à l'histoire d'amour entre Rose DeWitt et Jack Dawson subitement interrompue. Les sentiments sombrent avec le navire.

C'est ce que pourrait dire La mer de glace (1824) de Caspar David FRIEDRICH (1774-1840). Le tableau est parfois surnommé Le Naufrage de l'Espoir ; son auteur, en vrai peintre romantique allemand, a choisi un sujet mélancolique. On commence par voir les menaçants pics de glace, la nature est toute-puissante, et puis l’œil aperçoit la poupe d'un navire, à droite. L'humanité est dérisoire, réduite à presque rien. Pour réaliser ce décor, le peintre s'est inspiré de blocs de glace qu'il a étudiés près de chez lui et non pas dans les mers du Nord. L'eau, si froide dans les pôles, devient solide ; elle donne l'illusion que l'on peut la parcourir comme la terre...

 

NOTES :

1 : Du Côté de chez Swann est une partie de A la Recherche du temps perdu de Marcel PROUST (1871-1922), lisez : "La madeleine de Proust", un extrait de Du Côté de chez Swann, de Marcel PROUST

2 : Les œuvres de HOKUSAI sont visibles au Grand Palais du 1er octobre 2014 au 18 janvier 2015.



 

Vous goûterez ce que la terre a de meilleur dans la suite  :  DÉPEINDRE LES ÉLÉMENTS 2/4  : Le sel de la terre, a. Par monts et par vaux

 

Le mois prochain, retrouvez AUTOUR DU HOBBIT, Tolkien et les mythes d'hier à aujourd'hui...

 


En janvier, vous lirez AU MATIN DU MONDE, l'art du commencement...

N. THIMON