Gérard Lebrun, Pascal. Tours, détours et retournements, édition et traduction par Francis Wolff, Editions Beauchesne, Collection "Le grenier à sel", 2016, lu par Laurence Harang

En 1983, le livre de Gérard Lebrun à propos de Pascal est publié en portugais sous le titre Pascal. Voltas, desvios, y reviravoltas. Rappelons que Gérard Lebrun fut professeur de philosophie à l’Université de Sao Paulo à partir de 1960 et d’Aix-en-Provence en 1966 : il fut un grand maître dans l’art d’enseigner l’histoire de la philosophie ; et, pour ses étudiants, il fut un homme d’une grande exemplarité par ses exigences, sa rigueur et son immense érudition.

La version française de cet ouvrage ne fut pas retrouvée après sa mort en décembre 1999. Francis Wolff, par cette publication, entend faire revivre la lecture érudite de Gérard Lebrun des Pensées de Pascal en suivant la publication originale en portugais. Toutefois, il reste difficile de retrouver l’ordre des Pensées. Il faut donc lire l’analyse de cette apologie  « comme une série de documentaires. ». 

Les six chapitres de ce brillant ouvrage exposent à la fois l’originalité de la méthode de Pascal - on pourrait dire son art des détours - et la force de ses considérations : ainsi le lecteur pourra progressivement mesurer l’importance de « la raison des effets », de la critique de la méthode cartésienne, du rejet du scepticisme, de la violence des polémiques à l’encontre des jésuites et de la nécessité d’admettre un « Dieu caché » afin de donner un sens à l’idée d’incertitude et de probabilité.

Il est vrai que Pascal est une figure complexe à cerner : est-il un fervent chrétien, un excellent scientifique ou un brillant polémiste ? Pour en juger, il faut saisir l’originalité de sa pensée ; plus précisément son « armature conceptuelle » : ce n’est donc pas seulement un chrétien dévoué, un polémiste de Port-Royal mais c’est aussi un adolescent qui écrivit un Traité des coniques à 16 ans ! Mais c’est surtout un style et un tempérament. Et, pour reprendre l’expression de Lebrun, Pascal fut un polémiste « clair, net, rapide et méchant » !

Pascal et Arnauld en effet appartiennent à un groupe de penseurs de Port-Royal,strictement opposés aux thèses jésuites. Pascal prend le parti des « jansénistes » et la querelle « idéologique » porte sur la question de « la grâce efficace » et de «  la grâce efficiente ». La question d’un « Dieu caché » constitue sans aucun doute la force des arguments de Pascal. Mais le pouvoir royal ne cessa de s’acharner sur un mouvement de pensée qui, selon Lebrun, n’avait rien de subversif. Selon Jansénius, la grâce n’est pas un don de Dieu (don qu’aurait reçu Adam). Lors de la condamnation d’Arnauld en « Sorbonne » en 1656, Pascal ne se contenta pas de revenir sur la question de la grâce (discours argumenté défendu par ses amis de Port-Royal), mais préféra l’ironie dans  les Provinciales entre un catholique naïf et un Père jésuite pédant - dialogue bouffon que Lebrun explique avec beaucoup de précision -. Bref, Pascal ne chercha pas à convaincre - la raison n’est pas une arme redoutable - mais chercha le scandale :

« Si ce que je dis ne sert à vous éclaircir, il servira au peuple. Si ceux-là se taisent, les pierres parleront. Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus » (Lafuma 916).

Autant le dire : Pascal « fait de l’ombre à la raison classique »; disons que cette faculté n’a pas le monopole de la certitude. Mais comment se fait-il alors que Pascal reste un brillant mathématicien et physicien (dans l’art d’expérimenter et non pas simplement dans l’art de calculer) ?

Pour répondre à ce paradoxe, il faut comprendre en quoi consiste la méthode et l’art de Pascal. Lebrun, avec une rare subtilité, rend compte des « tours, détours et retournements » des investigations de Pascal. Prenons un exemple : la question du divertissement. Les commentateurs ont tendance à interpréter la question du bonheur et du divertissement de la manière suivante : il est impossible à l’homme de demeurer en repos car il serait forcé de penser à sa condition ; c’est pourquoi tout divertissement est préférable au repos. Mais cette interprétation ne rend pas compte de la manière propre à Pascal d’évoquer la « misère « des hommes. Il manque à toute analyse « unilatérale » la prise en compte de « la raison des effets ». Parcourons l’analyse de Lebrun : la cause « ne pas savoir rester en repos » produit un effet « l’agitation des hommes. », mais n’est pas la raison de l’effet. Il faut donc retrouver le « chemin » qui guide la réflexion de Pascal :

  • Les hommes ne peuvent rester en repos ; c’est ce qui cause leur malheur.
  • Mais les hommes ne sont pas stupides ; ils sont en mouvement car ils ne veulent pas songer à leur condition.
  • Deux instincts contradictoires caractérisent les hommes : d’un côté la recherche du tumulte (divertissement et agitation) et, de l’autre, la recherche du bonheur (repos).

« La raison des effets » est à comprendre comme une méthode d’intégration : les hommes ne sont pas seulement des insensés ; mais c’est leur discours qui n’est pas en accord avec leur conduite. C’est donc leur aveuglement qui est à souligner, non leur stupidité. Il ne s’agit pas d’affirmer que les hommes ont absolument tort de suivre telle conduite, mais de ne pas voir d’autres vérités. De ce fait, il ne servirait à rien de convaincre un incrédule, un libertin de croire en Dieu si l’on n’avait pas au préalable réhabilité l’incertitude :

« Tous errent d’autant plus dangereusement qu’ils suivent chacun une vérité. Leur faute n’est pas de suivre une fausseté mais de ne pas suivre une autre vérité » (Lafuma 443).

Si la raison est impuissante et bornée, comment est-il possible de guider l’homme dans la recherche de la vérité ?

La finitude de l’homme ne fait pas obstacle au savoir tant que l’ignorance ne devient pas un « délire de la raison ». C’est toute la distance qui sépare Pascal de Descartes : l’idée d’un savoir universel est une absurdité. Il serait en effet bien orgueilleux de faire de l’idée claire et distincte le critère de la vérité. Il serait tout aussi absurde de proposer des hypothèses pour justifier ses propres intuitions. Pascal veut ainsi combattre tout dogmatisme étranger à la méthode expérimentale. C’est ainsi qu’il combat certains sophismes des jésuites. Il est donc pertinent dans cette perspective de chercher un critère de vérité par une démonstration par l’absurde. Et tout l’art de Pascal consiste à ridiculiser des propositions illogiques. Encore une fois, la prétention de la raison à tout démontrer est mise à mal :

« C’est une maladie naturelle à l’homme de croire qu’il possède la vérité directement ; et de là vient qu’il est toujours disposé à nier tout ce qui lui est incompréhensible » (De l'esprit géométrique et de l'art de persuader, 1).

Pour autant Pascal ne donne pas raison au sceptique puisqu’il existe d’autres moyens de connaître ; plutôt de « sentir » :

« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement qui n’y a point de part, essaie de les combattre » (Lafuma 110).

Il est donc nécessaire que Dieu soit caché aux hommes. Cette position, selon Lebrun, reste stratégique : l’obscurité n’est pas un défaut parce qu’elle force l’homme à chercher sincèrement Dieu. Et c’est en quittant les plaisirs que le libertin pourra avoir la foi. Toutefois, cette stratégie de Pascal n’exige pas une conversion de l’incrédule car toute idée de « propagande en faveur du Dieu du silence et de la nuit » serait dérisoire ! Le croyant n’est pas un homme qui est en possession d’un savoir ; il a fait de l’incertitude une force. Or la plupart des hommes, dans une situation d’incertitude, demeurent indifférents. Il est vrai de constater que le probable, pour Port-Royal, est une notion capitale. Arnauld a raison de prendre en considération l’incertain. Toute la richesse du pari de Pascal consiste à donner un statut moral et épistémologique à l’idée d’incertitude :

« S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion, car elle n’est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur mer, les batailles. Je dis donc qu’il ne faudrait rien faire du tout, car rien n’est certain » (Lafuma 577).

Lebrun s’attaque aux diverses interprétations relatives au « pari » de Pascal. Avec raison, il montre que le « pari » n’a pas vocation à « orienter vers la religion » celui qui ne sait pas trancher entre l’existence ou la non-existence de Dieu. Il ne s’agit pas non plus de faire de la croyance un pari ; mais de montrer comment l’homme par sa croyance ou sa non-croyance existe. D’une certaine manière, la résistance du libertin n’est pas rationnelle mais passionnelle :

« Apprenez au moins que votre impuissance à croire vient de vos passions. Puisque la raison vous y porte et que néanmoins vous ne le pouvez » (Lafuma 125).

Il serait faux de penser,  comme le soutient Nietzsche, que le christianisme a détruit Pascal. La foi pour Pascal, selon Lebrun, est un moyen d’expression. Dès lors, la soumission à Jésus-Christ est une attitude réfléchie en dépit de cette nuit mystérieuse du 23 novembre 1654:

« Il suffit de lire Pascal avec attention ; d’épouser son rythme, de le suivre pas à pas, dans ses tours et retours, sans laisser échapper aucun de ses détours et retournements »  (p. 100).

 Le philosophe Gérard Lebrun, mort en 1999, nous livre une lecture d’une grande lucidité et d’une grande beauté sur l’art de Pascal. 

 

                                                                                                                                             Laurence Harang