- Voici la définition que le musicien Hector Berlioz donnait de l'état de mélancolie qui le traversait souvent :
Je ne sais comment donner une idée
de ce mal inexprimable. Une expérience de physique pourrait seule,
je crois, en offrir la ressemblance. C’est celle-ci : quand on place
sous une cloche de verre adaptée à une machine pneumatique
une coupe remplie d’eau à côté d’une autre coupe contenant
de l’acide sulfurique, au moment où la pompe aspirante fait le vide
sous la cloche, on voit l’eau s’agiter, entrer en ébullition, s’évaporer.
L’acide sulfurique absorbe cette vapeur d’eau au fur et à mesure qu’elle se dégage, et, par suite de la propriété
qu’ont
les molécules de vapeur d’emporter en s’exhalant une grande quantité
de calorique, la portion d’eau qui reste au fond du vase ne tarde pas à
se refroidir au point de produire un petit bloc de glace.
Eh bien ! il en est à peu près
ainsi quand cette idée d’isolement et ce sentiment de l’absence
viennent me saisir. Le vide se fait autour de ma poitrine palpitante, et
il semble alors que mon cœur, sous l’aspiration d’une force irrésistible,
s’évapore et tend à se dissoudre par expansion. Puis, la
peau de tout mon corps devient douloureuse et brûlante ; je rougis
de la tête aux pieds. Je suis tenté de crier, d’appeler à
mon aide mes amis, les indifférents mêmes, pour me consoler,
pour me garder, me défendre, m’empêcher d’être détruit,
pour retenir ma vie qui s’en va aux quatre points cardinaux.
On n’a pas d’idées de mort pendant
ces crises ; non, la pensée du suicide n’est pas même
supportable ;
on ne veut pas mourir, loin de là, on veut vivre, on le veut absolument,
on voudrait même donner à sa vie mille fois plus d’énergie ;
c’est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui s’exaspère de rester
sans application, et qui ne peut se satisfaire qu’au moyen de jouissances
immenses, dévorantes, furieuses, en rapport avec l’incalculable
surabondance de sensibilité dont on est pourvu.
Cet état n’est pas le spleen, mais
il l’amène plus tard : c’est l’ébullition, l’évaporation
du cœur, des sens, du cerveau, du fluide nerveux. Le spleen, c’est la congélation
de tout cela, c’est le bloc de glace.
Hector Berlioz, Mémoires, 1870
- Un poème de Laforgue appelé "Spleen" :
Tout m'ennuie aujourd'hui. J'écarte mon rideau,
En haut ciel gris rayé d'une éternelle pluie,
En bas la rue où dans une brume de suie
Des ombres vont, glissant parmi les flaques d'eau.
Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,
Et machinalement sur la vitre ternie
Je fais du bout du doigt de la calligraphie.
Bah ! sortons, je verrai peut-être du nouveau.
Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.
Des fiacres, de la boue, et l'averse toujours...
Puis le soir et le bec de gaz et je rentre à pas lourds...
Je mange, et baille, et lis, rien ne me passionne...
Bah ! Couchons-nous. - Minuit. Une heure. Ah ! chacun dort !
Seul, je ne puis dormir et je m'ennuie encor.
7 novembre 1880
Jules Laforgue,
Le Sanglot de la terre (1901)