Ses Mémoires portent sur la conduite des opérations militaires, l'administration coloniale dont il critique l'inefficacité et les

220px-La_Boudeuse.jpg
La Boudeuse

relations avec les peuples autochtones alliés des Français. Il découvre ensuite les Malouines et au Brésil, une fleur nouvelle va porter son nom : la Bougainvillée. A tahiti, il embarque à bord de son navire un jeune Tahitien Autouru qui va lui enseigner la langue et les coutumes polynésiennes  et qui mourra durant son voyage de retour vers son archipel. En 1771 sa Description d'un voyage autour du monde, où il évoque le mythe, au parfum alors sulfureux, du « paradis polynésien ». remporté gun grand succès en Europe. Bougainville y note les découvertes scientifiques faites à bord avec les savant qui m'ont accompagné .Après avoir lu ce récit,  Denis Diderot,écrit, en réaction, son Supplément au voyage de Bougainville, en 1772.

Denis Diderot a consacré une grande partie de sa vie à lancer le projet encyclopédique ; Ce qui ne l'a pas empêché d'écrire de nombreux ouvrages philosophiques qui posent la question de la place de l'homme dans le monde et des rapports entre les hommes. Pour rendre plus concrète sa réflexion, Diderot , en 1796, a eu l'idée d'une forme de fiction originale : celle d'inventer une suite au récit d'un célèbre explorateur : Monsieur Bougainville. Ce dernier , de retour d'une expédition à Tahiti avait publié sa relation de voyage sous le titre : Voyage autour du monde.

Un vieux Tahitien s'adresse directement à Bougainville et dresse un réquisitoire des méfaits engendrés par l'arrivée des Européens dans son île. Comment la colonisation est-elle dénoncée dans ce passage ?

Le texte est en réalité un dialogue comme l'indiquent les marques de l'interlocuteur : « et toi » à la ligne 1 , « ton vaisseau » à l aligne 2 ou « tu nous a prêchés « à la ligne 5 mais nous n'entendons pas les réponses de Bougainville auquel cette diatribe s'adresse. Diderot ne donne pas la parole à l'accusé pour le moment.

Cette anecdote prend appui sur un contexte historique véridique et la présence d'un personnage réel au sein de la fiction , contribue à accroître son authenticité aux yeux des lecteurs. En effet, Bougainville a vraiment existé et dans sa relation de voyage mentionne l'existence de ce vieux tahitien mécontent.

De plus , ce personnage du Tahitien semble représenter l'ensemble du peuple tahitien et le « nous » qu'il emploie à plusieurs reprises comme aux lignes 3 « nous sommes innocents « ou à la ligne 10 : « notre terre », ce nous donc, illustre la parole d'un collectif ; c'est la voix d'un peuple tout entier qui s'exprime par la bouche d'un seul homme.

On peut toutefois se demander si ce personnage n'est pas uniquement en réalité le porte-paroles des idées de l'auteur : en utilisant un dispositif fictionnel, Diderot se dissimule derrière un être de papier ; ce qui lui confère une sorte d'immunité.

Ce vieux Sage ne mâche pas ses mots et il commence d'ailleurs par insulter Bougainville en le traitant de «  chef des brigands qui t'obéissent » ; L'expression le rabaisse et le colon passe pour un voleur mais elle montre également son autorité et révèle, du coup , que tous les marins se comportent de la même manière car ils ne font qu'obéir aux ordres de leur capitaine. Chaque aspect de la colonisation est passée en revue à l'intérieur du réquisitoire.

En effet le discours du Tahitien a des allures de bilan : il semble récapituler tout ce qui a eu lieu depuis l'arrivée des colons : il constitue à un rappel des faits et une analyse des faits qui se sont produits. Ainsi les paroles du Tahitien font ressortir nettement l'opposition entre l'éloge des mœurs tahitiennes et le blâme des moeurs européennes.

Il est tout d'abord question de la situation des Tahitiens au moment où les colons débarquent  : dès la ligne 3, on nous indique qu'ils sont « heureux » et on évoque leur « bonheur. » Les raisons invoquées sont un mode de vie conforme à l'enseignement de la Nature ; On retrouve ici l'idée d'un Sauvage qui vivrait en harmonie avec les lois de la Nature : une sorte d'innocence naturelle, originelle qui contraste fortement avec la corruption des Européens qui ne cessent de violer les lois naturelles en introduisant au sein de cette société de nouvelles règles de vie.

Ainsi, les tahitiens ne connaissaient pas la propriété individuelle, pas plus pour la possession des terres que pour les rapports entre les individus comme on le voit à la ligne 6 « nos filles et nos femmes nous sont communes » : en introduisant la jalousie et en exigeant que les Tahitiens se conforment à la morale occidentale (une seule femme avec un seul homme sans échange et sans partage) ; les Européens ont tenté « d'effacer de nos âmes son caractère » ; On retrouve ici le reproche d'ethnocentrisme ;

Les conséquences de cette nouvelle façon de vivre qui met un terme à la liberté sexuelle des Tahitiens sont dramatiques . Elles sont rappelées par le champ lexical de la violence et du meurtre  : « allumer des fureurs » ligne 7, et « vous vous êtes égorgés pour elles » à la ligne 9. Cette innocence perdue est confondue avec de l'ignorance par les Européens ; La chute de notre extrait met face à face « les inutilesLumières » , c'est à dire la croyance des Européens d'être plus avancés , plus civilisés que les Tahitiens et « ce que tu appelles notre ignorance » ligne 28.

Diderot pense que la propriété individuelle introduit l'instinct de jalousie et l'envie, source de conflits comme on le voit avec l' exemple des femmes « revenues teintes devotre sang » ligne 10. En se battant pour garder la possession d'une femme, les colons ont enfreint la loi naturelle qui préconise que chez ce peuple « Tout est à tous »  ligne 5. D'ailleurs le Tahitien présente cet état comme un privilège et il le fait remarquer à Bougainville à la ligne 6.

La nature enseigne également que tous les hommes se valent car ils sont tous enfants de la Nature « vous êtes deux enfants de la Nature » s'écrie-t-il à la ligne 23. Et il fait appel à la notion chrétienne de fraternité , enseignée par le Christ . Cette fraternité qui repose sur l'empathie est en antithèse avec la brutalité dont font preuve certains colons dans le processus de conquête des nouvelles terres.

En effet, de nombreux témoignages nous rappellent que la plupart des colons cherchaient à s'enrichir en pillant notamment les matières premières et en s'octroyant les meilleures terres , les plus fertiles. Ils dépossédaient ainsi les Tahitiens comme le précise le Vieil Homme: « ce pays est à toi ! Et pourquoi ? Parce que tu y as mis lepied ? » Diderot rappelle ici que les colons s'arrogeaient par la force la propriété des terres. Cette idée est symbolisée par l'épée gravée avec la devise inscrite sur la lame de métal : « ce pays est à nous ». C'est un moyen de  montrer qu'ils utilisaient la force et non le droit pour s'emparer des terres.

Ce recours à la force est manifeste aux ligne 22 « celui dont tu veux t'emparer commede la brute » ou « tu es le plus fort ! » « et qu'est-ce que cela fait ». Cette dernière partie du raisonnement souligne bien que la force n'est pas une raison suffisante.

La critique des colonisateurs est donc double dans cet extrait : d'une part, elle est explicite car le vieillard mentionne des faits qui se sont réellement déroulés et dont la plupart des Français ont entendu parler ; mais elle est également implicite à travers l'éloge du mode de vie sauvage ; En effet, le lecteur ne peut s'empêcher de comparer la situation initiale des Tahitiens au désastre engendré par ces brusques changements liés à l'arrivée des Européens, que ce soit dans le domaine sexuel, dans celui de la propriété des biens et plus largement dans la manière de considérer l'Autre.

Les Français ne semblent pas considérer les tahitiens comme leurs frères mais bien au contraire comme des sortes de sous-hommes ; leur besoin de possession les conduit à la violence et le Vieillard montre bien là encore ce qui les oppose aux tahitiens pacifiques ; il utilise une série de questions rhétoriques qui font prendre conscience au lecteur du décalage entre les deux peuples : «  Tu es venu : nous sommes nousjetéssur ta personne ? » Cette argumentation est habile car elle montre , en creux, ce qu'ont fait les colons ; sous-entendu : ils se sont , eux, véritablement,jetés sur les Tahitiens pour voler leurs terres .

Le dernier point qui est abordé , à travers l'ensemble du discours , est celui de ce qui permet à un homme d'en rendre un autre esclave. A l'époque des Lumières, le débat divise la société ; durant l'Antiquité, Aristote justifie l'esclavage en disant que Dieu a créé certains hommes pour qu'ils soient les maîtres et d'autres les esclaves mais cet argument est de plus en plus contesté , particulièrement par les philosophes matérialistes (et souvent athées ) comme Diderot. En effet, Diderot pense que toutes les créatures possèdent les mêmes droits à la naissance et donc qu'aucun homme ne peut prétendre en asservir un autre au nom d'unepuissance supérieure.

Ces éléments de la pensée de Diderot sont présents dans le discours du Tahitien et débouchent sur une réflexion à propos de l'esclavage. : « quel droit as-tu sur lui qu'iln'ait pas sur toi ? » à la ligne 23 Cette interrogation symbolise la pensée des Lumières : tous les hommes doivent être libres et égaux en droits et il faut abolir les pratiques comme la traite des noirs, l'esclavage et la colonisation dans le but d'asservir les peuples. Chaque peuple doit être reconnu souverain sur son territoire et ne devrait pas se soumettre à l'autorité d'un monarque lointain : « et voilà que tu asenfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. » Il s'agit d'une véritable dénonciation des pratiques esclavagistes qui se fondent sur une pseudo-supériorité morale des Européens et de leur sytème de pensée.

Non seulement ils prétendent assujettir les peuples lointains mais en plus, ils le font par la force , de manière inhumaine : « t'avons- nous associé dans nos champs autravail de nos animaux ? » lit-on à la ligne 26. Diderot vilipende ici l'utilisation de la main d'oeuvre indigène pour remplacer les chevaux de labour par exemple ou les bœufs qui tirent les convois, les esclaves qui travaillent dans les mines ou dans les plantations .

Pour heurter la raison et faire paraître absurdes les prétentions des colons, l'auteur se sert de l'argument qui consiste à se mettre à la place de l'autre, à inverser les rôles ; Il imagine ainsi la réaction d'un français qui serait sans doute choqué qu'un Tahitien s'arroge la propriété d'une côte française  et grave sur une pierre «  Ce pays appartientaux habitants de Tahiti. » (l 16). Le philosophe entend ainsi démontrer que ces pratiques qui paraissent banales pour les colons ,sont en réalité parfaitement choquantes et absolument pas justifiées.

Les colons sont donc présentés comme des êtres brutaux, vils et cupides et ils transforment un paradis en enfer. Leur présence infecte le pays et ils deviennent ainsi l'équivalent de parasites, porteurs de maladies et semeur de troubles , apportant avec eux le malheur. Par le biais notamment des maladies sexuellement transmissibles, ils vont être la cause directe de la mort de milliers de tahitiens , emportés par des maladies ou des virus inconnus d'eux jusqu'alors.

L'efficacité de ce discours repose sur des procédés argumentatifs nettement identifiables et particulièrement efficaces comme les antithèses qui opposent colons et Tahitiens, le Tu de Bougainville et le Nous, des fausses questions qui ont comme objectif principal d'interpeller le lecteur. Ces questions dites rhétoriques sont nombreuses et elles traduisent également l'indignation du locuteur, et par extension, celle de l'auteur, offusqué par de telles pratiques. Enfin les anaphores servent de caisse de résonance aux paroles du vieillard et augmentent sa force de persuasion.

Au- delà de sa dimension anecdotique, un Indigène outré et en colère contre les agissements des Européens conquérants et malfaisants, ce discours éloquent dresse un réquisitoire des maux infligés par la colonisation, aux peuples qu'ils prétendaient dominer au nom d'une supériorité que rien ne justifiait. Diderot combat ici au nom des idéaux des Lumières et il rejoint dans ce mouvement quelques contemporains comme Montesquieu, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, ce philosophe qui, dans Son Discours sur les fondemnts et les origines des inégalités entre les hommes, pose les jalons du mythe du Bon sauvage. Ce concept consiste à penser que les hommes naissent naturellement bons et qu'ils vivent heureux s'ils suivent les lois de la Nature ; A partir du moment où ils fondent des sociétés et cherchent à vivre en semble, ils deviennent jaloux les uns des autres et les plus forts cherchent à soumettre les plus faibles ; S'installe alors la corruption et les vices s'emparent des hommes. Mais ce mythe du Bon Sauvage est une utopie car il repose sur une vision idéalisée, presque idyllique de l'état de Nature alors qu'on peut objecter à cette théorie qu'il y régnait de nombreuses inégalités comme la loi du plus fort justement ou les inégalités physiques entre les individus que la société s'efforce de limiter en créant des droits pour tous.