Comme dans le poème d'Aragon , il est possible de partir de ce contexte afin d' évoquer plusieurs thèmes principaux : les souffrances des hommes morts et considérés comme des héros déclenchent la colère de Seghers et il appelle à poursuivre le combat en entretenant le souvenir des disparus. 

La mort est omniprésente

La mort s’impose dès le premier vers, avec l’adjectif « mortes » placé à la rime. Son champ lexical parcourt tout le texte. C’est une mort violente – « sang » (v. 2 et 24), « Massacre » (v. 3), « sanglante » (v. 13), « criblés » (v. 15), « calvaire » (v. 21), « fusillés » (v. 24) – 
Le rouge, en effet, tranche sur le blanc (« la neige du monde » et « l’hiver blanc », v. 5) qui symbolise l’immobilité, l’engourdissement, une autre forme de mort, par paralysie cette fois. Une troisième couleur apparaît dans le poème, le vert qui, étrangement, qualifie le ciel (v. 15) et Octobre (v. 22). Ce vert évoque plutôt les uniformes militaires et donc l’occupation nazie. Dans un paysage blanc, morne, engourdi, plombé par le vert des nazis, le rouge sang éclate, dérange .
La colère est d’autant plus grande que la mort est injuste. D’une part, elle intervient alors que le pays s’était rendu, comme l’indique la mention d’Eustache de Saint-Pierre, le plus célèbre des bourgeois de Calais, qui livrèrent les clés de la ville au roi anglais Édouard VII en lui demandant d’épargner la population. D’autre part, elle touche des « Innocents », et en grand nombre, comme le souligne l’anaphore insistante de « Cinquante » (en tête des v. 8, 9, 10, 11, 13).

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L’innocence des victimes

Le premier terme qui désigne les morts dans le poème est celui d’«Innocents » (v. 4), repris par les expressions « sans méfaits » (v. 10) et « aux regards plus droits » (v. 11), puis par le substantif « enfants » (v. 15,18,20). Cette innocence est reconnue par « Le dieu des Justes » qui « les accueille » (v. 16). Avec la parataxe du vers 10, elle semble étroitement liée à l’idée de filiation. L’absence de lien logique entre « Cinquante sans méfaits » et « ils étaient fils de chez nous » invite, en effet, le lecteur à rétablir un lien causal : « Cinquante sans méfaits parce qu’ils étaient fils de chez nous ». Se dégage ainsi une image idéalisée de la France.

Des fils héroïques

Les fusillés symbolisent donc la France, parce qu’ils sont ses « fils » (v. 8). Le terme est repris par l’expression redondante « fils de chez nous » (v. 10), qui lie étroitement ces morts au pays, et l’emploi du substantif « enfants » avec l’adjectif possessif « ses » (v. 15) insiste encore sur cette idée. Ils représentent son peuple d’artisans et de paysans, comme le suggèrent, au vers 9, les termes « échoppe » et « plaine ». À travers eux se dessine l’image d’une France autrefois heureuse – qui se lit également dans l’emploi du verbe « chanter » à l’imparfait (v. 9) – mais désormais accablée. La personnification des lieux touchés par les massacres, avec l’adjectif « sanglante » (« notre Loire sanglante », v. 13) et le verbe « pleure » (« Bordeaux pleure », v. 14) rend plus concrète, précise et pathétique l’évocation du pays blessé.
La France est courageuse aussi, puisque le même verbe « chanter » est, cette fois, conjugué au présent, renforcé par l’adverbe « toujours » (v. 15). Les fils de France « criblés » ont supporté courageusement leur mise à mort et la permanence de leur chant peut être comprise comme une provocation face à l’ennemi, comme la certitude d’être dans le juste et le vrai. Ils sont les dignes fils de leur mère patrie personnifiée en mère douloureuse mais « droite dans son deuil » (v. 13)..
Cette mère digne devant la mort de ses fils en évoque une autre, la Vierge Marie. La référence est autorisée par les autres allusions religieuses que contient le poème et qui héroïsent les fusillés. Tout d’abord, leur courage et leur innocence font que « Le Dieu des Justes les accueille » (v.16) et leur chant rappelle les cantiques des martyrs, torturés pour leur foi. Ils sont d’ailleurs « vêtus de feu » (v. 17), allusion non seulement à leur mort « par le feu », mais également à l’auréole de lumière qui nimbe les Saints. Par ailleurs, « Le Massacre des Innocents » (v. 4) renvoie à l’épisode de l’Évangile selon Matthieu dans lequel Hérode le Grand, roi de Judée à la solde des Romains, ordonne le meurtre de tous les enfants mâles âgés de deux ans ou moins dans la région de Bethléem, peu après la naissance du Christ. L’expression évoque donc le scandale d’une jeunesse innocente sacrifiée et la douleur d’un peuple asservi (les Juifs), sous une domination cruelle (Rome). La situation est évidemment facilement transposable à la France subissant le joug nazi. De même, le mot « calvaire » (v. 21), qui dit à la fois les souffrances du pays vaincu et leur propre supplice, les apparente au Christ, mort pour le salut des autres hommes. Par leur sacrifice, comme Jésus, les fusillés appellent leurs semblables à une prise de conscience et, comme lui, ils sont promis à la résurrection que le futur de l’indicatif des verbes « ressusciter » (v. 17), et « renaître » (v. 21) présente comme certaine.

Le souvenir à conserver 

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Cette résurrection passe par la mémoire et par la transmission, assurée par « nos écoles » (v. 17), qui ne représentent pas seulement ici la relève des jeunes générations mais l’avenir de la nation.La répétition du nom « enfants », marque bien la perpétuation du souvenir.
Ainsi ne sont-ils pas morts pour rien car, après avoir fait « s’élargir la colère » (v. 6), ils font naître une autre figure légendaire, constitutive de l’identité nationale, celle de « la Jeanne au visage de fer » (v. 23), Jeanne d’Arc, incarnation absolue de la résistance à l’ennemi envahisseur, par ailleurs martyre et sainte patronne de la France. . Elle s’oppose à « Eustache de Saint-Pierre » (v. 7), symbole de la reddition et de la soumission au vainqueur. Son apparition annonce une détermination à combattre (elle a un « visage de fer » (v. 23), un masque guerrier) et un triomphe futur qui s’alimentent dans le sang des martyrs. Avec elle, les fusillés entrent dans l’Histoire et deviennent des héros épiques, c’est-à-dire des hommes exemplaires, porteurs des plus hautes valeurs de la communauté, soutenus par la puissance divine et à la mort desquels les éléments naturels participent. Le vent, en particulier, joue un rôle actif, il « pousse » (v. 1), « emporte » (v. 3) et « porte » (v. 5). Les « colonnes de feuilles mortes » (v. 1) rappellent les colonnes de soldats ou de prisonniers et la neige emprisonne le monde (v. 5) comme le font les nazis.
Le poème, hommage à la France suppliciée, est donc aussi une invitation à retrouver une certaine grandeur, un appel au lecteur. Ce dernier, déjà apostrophé et pris à témoin au vers 3 (« Le vois-tu... »), est également présent dans le pronom personnel « nous » et dans les adjectifs possessifs « notre » (« notre Loire », v. 13) et « nos » (« nos écoles », v. 17). Lecteur et auteur appartiennent à un même pays et partagent donc une même histoire et un même destin. 
Octobre devient alors, sinon le mois d’une grande révolution, du moins celui de la révolte et de l’appel à la libération.

Plan possible pour un commentaire littéraire 

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Des héros martyrs

  • L’omniprésence de la mort : le titre, le champ lexical, une mort violente, le rouge, le vert et le blanc.

  • Une mort injuste : scandale souligné par l’emploi du vers de treize syllabes, référence à Eustache de Saint-Pierre, anaphore de « Cinquante » ; une mort qui touche des innocents (remarques sur le thème de l’innocence et du bonheur) et des « fils » 

Des héros sacralisés

  • Les fils courageux, sûrs de leur bon droit et provoquant l’ennemi (ils affrontent la mort en chantant), d’une mère douloureuse mais digne (référence à la Vierge Marie).

  • Les autres références religieuses (martyrs, Bienheureux, calvaire, résurrection, promesse de vie éternelle grâce au souvenir dans la mémoire collective).

Des héros épiques : l’appel à la résistance

  • Entrée dans la légende nationale : remarque sur la figure de Jeanne d’Arc et sur les fusillés qui deviennent des héros épiques. 

  • L’appel à la résistance : exemplarité à imiter de Jeanne d’Arc et des fusillés, utilisation des pronoms « tu » et « nous », appel à la fraternité entre l’auteur, le lecteur et les suppliciés.