Une curiosité morbide

Assise sur un banc dans la gare de Yamoussoukro, mon premier regard fut pour les indications de l’express. Je cherchais mon bus en direction d’Abidjan, la ville où habitaient mes parents. Cependant, ce fut la première fois que je devais me débrouiller toute seule pour trouver mon chemin, dans cette ville pour moi inconnue. D’habitude je venais avec ma mère dans la ville de mes grands-parents pour les visiter lorsque j’étais jeune, mais maintenant je devais prendre mes responsabilités: j’étais livrée à moi-même. Yamoussoukro était la capitale politique de la Côte d’Ivoire, et un de ces plus beaux monuments fut construit en 1990. C’était une grande basilique, même plus grande que celle de Rome. Elle était appelée la Basilique Notre-Dame de la Paix. Je me suis donc avancée dans la chaleur, en direction de cette basilique afin de pouvoir faire passer le temps.
Plus j’avançais, le moins il y avait de personnes. Je me sentis las soudain comme après dix lieues à pieds ; puis je regardai autour de moi comme une touriste perdue sans une carte pour la guider. Soudain, je vis une sorte de grand boulevard planté entre deux rangs de palmiers, qui me guidaient vers la Basilique.
Un énorme doute m’envahit. Que faire ? Que faire ? Je songeais déjà au fait que j’avais oublié le chemin que j’avais pris, quand j’aperçus un convoi funèbre qui tournait dans une rue latérale pour s’engager dans celle où je me trouvais. La vue du corbillard fut un soulagement pour moi. C’était au moins 10 minutes de gagnées.
Mais soudain mon attention redoubla. Le mort était suivie par une centaine de personnes, dont trois femmes qui pleuraient sans cesse. Il y avait au moins 5 prêtres qui l’accompagnaient, mais malgré cela, pour moi il s’agissait d’un enterrement singulier. Dans des funérailles typiquement africains, on ne pleurai pas la mort d’une personne, mais on fêtait sa nouvelle vie dans l’au-delà. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai pensé que le mort était une jeune personne partie trop tôt. Cependant, je ne voyais personne fêter le départ de celle ou de celui-ci. Alors, quoi ? La marche rapide du convoi disait bien pourtant qu’on enterrait ce défunt-là sans joie, et, par conséquent, sans âme. Ma curiosité désœuvrée se jeta dans les hypothèses les plus compliquées ; mais, comme la voiture funèbre passait devant moi, une idée étrange me vint : c’était de suivre avec ces centaines de personnes. J’avais là une heure au moins d’occupation, et je me mis en marche, d’un air triste, derrière les autres.
Les deux dernières femmes se retournèrent avec étonnement, puis chuchotèrent bas en me dévisageant. Elles se demandaient certainement si j’étais de la ville, déjà par mes vêtements, mais aussi du fait que mon expression faciale montrait que j’étais perdue. Puis elles consultèrent les deux précédents, qui se mirent à leur tour à me dévisager. Cette attention investigatrice me gênait, et, pour y mettre fin, je m’approchai des mes voisins. Les ayant salués, je dis : « Je vous demande bien pardon, messieurs, si j’interromps votre marche. Mais apercevant un enterrement si singulier que celui-ci, je me suis empressée de le suivre sans connaître, d’ailleurs, le mort que vous accompagnez. » Un des messieurs prononça : « C’est une morte. » Je fus surprise et je demandai : « Et pourquoi pas donc de festivités ? ».
L’autre monsieur, qui désirait évidemment m’instruire, prit la parole : « Elle est partie trop tôt ». Je poussai, cette fois, un « Ah ! » de stupéfaction et d’affirmation sur mes doutes. Je ne comprenais plus du tout. Mon obligeant voisin me confia, à voix basse : « Oh ! c’est toute une histoire. Cette jeune femme est morte d’une maladie, et voilà pourquoi on n’a pas souhaité fêter son départ. C’est sa mère que vous voyez là, la première avec les deux autres jeunes femmes, celle qui pleure. » Alors, je prononçai, en hésitant : « Vous m’étonnez et vous m’intéressez beaucoup, monsieur. Serait-il indiscret de vous demander de me conter cette histoire ? Si je vous importune, faites comme si je n’avais rien dit ou entendu. »
Le monsieur me prit le bras familièrement : « Mais pas du tout, pas du tout. Tenez, restons un peu derrière. Je vais vous dire ça, c’est fort triste. Nous avons le temps, avant d’arriver au cimetière, dont vous voyez les arbres là-haut ; car la côte est rude. »
La malchanceuse

Et il commença : « Figurez-vous que cette jeune fille, Mlle Janette, était l’enfant d’une grande femme d’affaires, Mme. Patricia. Elle ressemblait à sa mère, puisque les deux étaient très belles : Elles avaient les yeux bridés noirs, une bouche pulpeuse et surtout un très beau sourire. Véronique, la grande sœur de Mlle. Janette, était moins belle, mais comme elle ne ressemblait à aucune des deux, on lui disait qu’elle avait le visage de son père, même si on ne l’eut jamais vu, jusqu’aujourd’hui. Elle eu subit, étant tout enfant, à l’âge de un an, un événement bouleversant : le divorce de ses parents. Elle était très jeune, et ne pouvait donc se rappeler de rien. Mais elle fut éduquée et aimée par sa grande sœur et sa mère, qui quelques mois plus tard, est restée au chômage pour de raisons que je vous expliquerai ensuite. Jusqu’à ces 15 ans, elle n’avait pas de soucis scolaires ni avec son entourage. Sa mère, Mme. Patricia, était éthylique, et la ville la connaissait pour ça.
Les gens parlaient mal de cette famille chaque jour, puisque c’étaient les enfants de Mme. Patricia qui s’occupaient d’elle. Cependant, l’insouciance de Mlle Janette n’a pas duré. Avec sa grande sœur, en grandissant, elle voyait que quelque chose clochait avec sa mère. Elle se sentait mal tous les soirs en rentrant de l’école, et en plus sa mère devenait « bizarre » à son égard, mais elle essayait de se convaincre que cela était normal, et que comme tout adolescent le disait : « le monde des adultes est forcément bizarre ». Malgré la situation de sa mère, la jeune fille s’occupait de celle-ci comme si les rôles avaient étés inversés depuis la naissance. Tous les soirs, quand elle rentrait des cours, elle ne pouvait pas faire ses devoirs puisqu’elle devait ramasser sa mère presque inerte devant la télévision, son verre de rosé à la main. Elle devait faire la cuisine, pour éviter qu’elle ne s’ébouillante ou qu’elle mette le feu à la maison. Elle s’engueulait en permanence avec celle qui l’avait mise au monde, et n’acceptait pas qu’elle le lui fasse des reproches. Elle qui, à l’âge de quinze ans, devait s’occuper de sa mère !
Ces années de collège furent une alternance de dépressions, crises boulimiques et tentatives de suicide. Elle a tout fait pour que sa mère récupère et puisse redevenir normal afin de vivre une ville de famille avec ses deux enfants. Mais rien n’a changé et toutes les tentatives de la jeune fille n’ont pas amélioré la situation. Tout ce bazar n’était pas le seul point négatif de la cause de sa mort. Elle eut, selon ses professeurs, plusieurs malaises au sein de son établissement scolaire et plusieurs absences. Au début, ils pensaient que c’était du fait qu’elle ne se reposait pas assez tous les soirs à cause de sa mère, mais ce n’était pas le cas ! Mlle. Janette fut appelée de la Malchanceuse dans toute la ville, puisqu’elle découvrit, peu de temps après, qu’elle avait une fièvre jaune. Cependant, elle ne l’avait pas dit à sa mère parce que celle-ci ne faisait qu’empirer la situation familiale et son propre état de santé. Pour la jeune femme, ça n’aurait mené à rien de lui expliquer sa situation mortelle !
Une fin tragique

« Un soir, après de fortes disputes entre la mère et la fille, Mme. Patricia partit en boîte de nuit pour s’amuser avec quelques unes de ses amies. Elle laissa sa fille maladive toute seule à la maison. Celle-ci eu subit des nausées, des vomissements et de fortes fièvres ce même soir. Mais personne n’était là pour l’aider. Sa sœur était dans la capitale, sa mère en boîte, et son père partit sans rien dire jusqu’à ce jour. Elle ne savait plus quoi faire, elle se sentait paniquée sûrement. Je pense qu’elle savait que c’était l’heure, et que c’était trop tard pour expliquer à qui que se soit ce qui se passait, et n’avait plus le temps de demander au secours.
Quelques heures plus tard, Mme. Préventive, la mère de la jeune fille, vit la lumière qui filtrait à travers la porte en arrivant de boîte de nuit. Elle essaya d’appeler sa fille pour qu’elle lui ouvre sa porte, mais sans succès. Elle saisissait alors ses clés et ouvra la porte... sur un terrible spectacle. L’enquête du lendemain avait confirmé la thèse de la maladie avec la prise discrète des cachets et de médicaments que sa fille la Malchanceuse, avait pris sans succès. Elle ne pouvait rien y faire. L’image de la mort lui a donné un coup de choc et ne pouvait plus faire revenir sa fille de seize ans, partie trop tôt. Aujourd’hui, Mme. Ethylique n’est plus qualifiée ainsi dans cette ville, mais Mme. Préventive, car elle aide d’autres personnes qui étaient auparavant alcooliques, à avoir une vie seine et belle. Elle apprécie à présent tout ce qui l’entoure, et donne dans chaque jour, un peu plus de valeur à sa fille Véronique. Elle-même décida de mettre fin à son alcoolisme car cela lui a ruiné la vie et elle a ressenti une douleur terrible de culpabilité après cet évènement horrifiant.
Le conteur se tut. Puis il ajouta : « C’est peut-être ce qu’elle avait de mieux à faire dans sa position. Il y a des choses qu’on n’efface pas, mais d’autres qu’on peut changer pour le futur. Vous saisissez maintenant pourquoi on a pas voulu fêter le décès de la jeune fille».
Nous franchissions la porte du cimetière. Et j’attendis, très émue, qu’on eût descendu la bière dans la fosse pour m’approcher de Mme. Patricia, la Préventive qui sanglotait et lui serrai la main. Elle me regarda avec surprise à travers ses larmes, puis prononça : « Merci, jeune fille. » Et je ne regrettai pas d’avoir suivi ce convoi. J’ai compris que certains de nos vices peuvent tuer ceux qui nous aiment ou nous entourent.