2 septembre 1946. Officiellement, cela fait déjà un an que la grande guerre est finie et je pense qu’il est temps pour moi de retourner en Allemagne. Ici, aux Etats-Unis d’Amérique, l’ambiance est morose. On pleure encore nos soldats morts qui ne cessent d’être rapatriés par avion, lorsqu’on en retrouve les corps. Et pourtant, aujourd’hui les maisons sont toutes décorées pour fêter la victoire des Alliés ; les drapeaux américains sont hissés au haut de tous les mâts, et chacun prépare le festin de ce soir. J’aimerais beaucoup rester pour revoir la joie dans les quartiers et les sourires sur les visages d’hommes heureux mais mon pays me manque. J’ai dû le fuir, neuf ans plus tôt à cause de ma religion, de la montée au pouvoir du parti, de la dictature raciste, antisémite et inhumaine d’Adolf Hitler. J’ai suivi la destruction et l’anéantissement de mon pays, impuissante, à plus de sept mille kilomètres du lieu où je suis née. Il m’est donc dicté tel un devoir de l’aider à se reconstruire.
C’est pour cela que je me trouve au port de Houston, prête à monter en bateau pour Hambourg. Bateau qui ne partira que dans plusieurs heures. Je suis donc là, assise ou plutôt avachie sur un banc, à attendre. Les lieux semblent abandonnés, les seules habitations ou commerces sont à plusieurs kilomètres. Je suis livrée à moi-même, avec rien d’autre à observer que le ciel, vide lui aussi. Aucun nuage n’est là pour cacher le Soleil qui se miroite dans l’eau verdâtre du port. Aucun oiseau ne sillonne les cieux bleus. Aucun homme pour combler ce néant. Rien. Tout est calme et silencieux. Que faire ? Que faire ? Je pense déjà à mon retour au pays lorsque j’aperçois un convoi funéraire s’engager sur la place où je pose. A vrai dire, l’arrivée du corbillard, aussi étrange qu’il soit, me réconforte de ma solitude.
Quelques hommes se trouvent autour de cette procession, très peu en fait. Il n’y a pas de prêtre, ni de pasteur, nul religieux n’est présent. Les gens ne pleurent pas, excepté l’homme au devant du convoi. Ils baissent tous la tête, mains croisées derrière le dos, visages fermés, l’atmosphère est pesante et tordue et cela m’intrigue. Pourquoi donc sont-ils si peu ? Pourquoi ne semblent-ils pas peinés ? Qu’est-il arrivé au défunt ou à la défunte ? La curiosité me prend et mon ennui me pousse à la question. Mon esprit ne cesse d’inventer diverses hypothèses sur le pourquoi du comment. Une idée baroque me vint pour conclure ces pensées : celle de suivre ces hommes et ces funérailles. Ce n’est pas comme si le temps s’offrait à moi. Allons donc tuer l’ennui.
Je me mets en marche, à l’arrière du convoi. Les dernières personnes se retournent sur moi avec un regard d’incompréhension. Je ne suis pas tout à fait sûre de comprendre ce que je fais non plus. Petit à petit tout le monde jette un coup d’œil, par-dessus l’épaule afin de voir ce qu’il se passe et c’est sans aucun doute un acte de confusion pour chacun d’entre eux. Je suis gênée. Et tout le monde l’est. Pour réduire ce malaise pesant, je m’approche d’un des six hommes du convoi. Après l’avoir salué, je prends la parole : « Veuillez m’excuser messieurs, si mon acte paraît si dérangé et malpoli mais je suis curieuse de savoir. Qu’est-il donc arrivé à la défunte ? », on me répondit sèchement : « c’est un défunt ». Un silence s’impose. Un de ses silence gênant, oppressant, où l’on n’ose plus respirer de peur de faire trop de bruit. Un homme de l’autre côté du convoi s’adresse à moi : « L’église ne nous a pas laissé l’entrée. L’homme au devant du convoi vous voyez ? –Oui monsieur je vois » lui répondis-je. « Il s’agit du compagnon du défunt, c’est pourquoi nous avons été rejetés à l’Eglise, à cause de leur amour ». Je ne sais plus vraiment quoi répondre. Il est vrai que dans notre société actuelle, un couple d’hommes n’est pas le bienvenue… « Est-ce aussi la raison de son décès ? – Ah ça Madame, c’est une toute autre histoire ».
Il m’attrape le bras comme si nous étions vieux amis avant de m’amener un peu à l’écart du convoi funéraire. Nous continuons à marcher, lentement, tout en suivant les autres personnes. « Vous savez, commence-t-il, monsieur a grandi dans une famille bourgeoise, très religieuse, catholique. Tous les dimanches la messe était d’ordre premier. Il a étudié dans un lycée privé, religieux évidemment. Tout se passait bien : ses résultats étaient très bons, il excellait en sciences, un vrai petit génie en réalité. Et puis vous savez bien, le lycée est souvent lieu de romances. Ses parents l’imaginaient marié à la plus sainte des élèves, père de nombreux enfants qui iraient à la même église tous les dimanches, au même lycée pour étudier. Mais il en fut autrement. Monsieur s’intéressa plutôt aux hommes qu’aux femmes. Rendez-vous compte du déshonneur au quel Monsieur et Madame ses parents faisaient face. En premier lieu, ils ne réagirent point. Au lycée, se fut tout un autre cas : les garçons, comme les filles le méprisaient, un homme gay dans une école catholique, qu’elle était donc sa place ? Il fut vite mis à l’écart, traité de tous noms et de monstre surnaturel, ils le surnommèrent tous « mécréant », se fit exclure pour des raisons inexpliquées. C’est là que ses parents ont réagi. Ils l’ont mis à la porte. Indigne de leur nom. Du jour au lendemain, monsieur s’est retrouvé dans la rue, sans famille, sans ami chez qui aller dormir ni manger. Accompagné de sa solitude, il errait dans la ville, jours comme nuits, dormait sur les trottoirs, se nourrissait de restes trouvés dans ses propres poubelles. Il se faisait frapper pendant son sommeil, klaxonner sur le bord de la route, insulter à toutes heures. Il était seul et misérable.
Un jour est arrivé un jeune homme, grand et sûr de lui, à l’air hautain, M. Bailey. Et pourtant il fut le seul à s’intéresser à notre pauvre homme. Un matin il le releva du sol sur lequel il dormait, l’amena chez lui, le nourrit, lui offrit une chambre, un travail dans un laboratoire qu’il possédait, un nouveau départ, une nouvelle vie. Son image était redorée par son titre. Jusqu’au jour où il devint à son tour, Monsieur Bailey. Même si l’événement a été réalisé en secret, la ville est petite et les rumeurs se répandent vite. Autant dire que le jour suivant, tout le monde était au courant. Et cette fois, les réactions furent différentes, pires, amplifiées. Trois jours plus tard, en rentrant de sa compagnie de travail Monsieur Bailey, l’original si l’on peut dire, retrouva son conjoint mort au seuil de la porte d’entrée. Les policiers auraient soi-disant pris l’enquête en charge mais rien n’a encore été trouvé à l’heure actuelle.
L’église ne nous a pas ouvert ses portes, à la plus grande surprise de tout le monde. Nous devons marcher jusqu’à la ville prochaine pour trouver un endroit décent pour l’enterrer. C’est une triste histoire. Il est en fait triste de se rendre compte les conséquences d’un amour. Le lien est le même qu’entre un homme et une femme. Le jugement est néanmoins bien différent. Je trouve cela triste. -C’est peut-être impensable, mais je comprends. Je veux dire, je comprends ce qu’il a vécu. En quelques sortes. Je comprends la dureté du regard des gens. Etre jugé de par ses relations, sa religion. C’est terrible. Merci. Merci monsieur de m’avoir fait partager cette histoire ».