Un levier majeur pour augmenter la productivité : L'ERGONOMIE PROSPECTIVE

La santé professionnelle est bien au coeur des discussions et des débats : démultiplication des dénonciations de souffrances au travail, problématiques du déploiement du numérique au travail qui soulève des pathologies d'ordre physique comme les TMS etc......

Il est en effet  de plus en plus largement prouvé et attesté qu’une stratégie d'environnement de travail globale peut vraiment « changer la donne » comme on dit et apporter des bienfaits aux conditions de travail. Dans un contexte disons le où la qualité de vie au travail et la performance sont plus que jamais corrélées, (sollicitées par les travailleurs eux-mêmes) l’ergonomie s’impose comme un levier majeur et incontournable. Pour la définir simplement, l'ergonomie est l'étude quantitative et qualitative du travail dans l'entreprise, avec pour finalité d’ améliorer les conditions de travail et in fine d’accroître la productivité.

Elle s’attache en somme à comprendre les interactions entre la personne, son environnement, ses outils de travail  et son organisation, afin de concevoir des situations de travail les plus efficaces, les plus sûres et confortables possibles. Dans ses racines, l'ergonomie au travail date du début du 20ème siècle. Le terme « ergonomie » vient du grec « ergon » (travail) et « nomos » (loi).

Les ergonomes, d’après Jean-Yves Bonnefond, docteur en psychologie du travail (« Le prix du travail bien fait » aux éditions Poche -2024) définissent cette discipline comme l'étude de l'interaction entre l'homme (en matière de santé au travail. Pour  le Docteur Bonnefond,  "corps et esprit vont de pair" . En effet interaction est réelle entre les effets physiques et psychosociologiques de mauvaises conditions de travail. L’ergonomie est donc une profession, une discipline qui s’appuie à cet égard sur un ensemble de connaissances fondées sur le fonctionnement de l’Homme. L’organisation Internationale du Travail (OIT) la définit alors comme « l’application conjointe de certaines sciences biologiques et des sciences de l’ingénieur pour assurer entre l’homme et le travail, l’optimum d’adaptation mutuelle afin d’accroître le rendement du travailleur et de contribuer à son " bien-être ». Si de nombreux sociologues s'interrogent sur le sens à donner au travail à notre époque, d'autres se questionnent sur les possibilités de concilier activité professionnelle et bonheur, épanouissement.

Ainsi, les fondements de cette discipline, l'ergonomie,  s’inscrivent au croisement des sciences humaines et sociales, ainsi que de l’ingénierie pour développer des connaissances en vue d’analyser les interactions entre l’Homme, le travail et les usages.

Les entreprises ont ainsi commencé à s'intéresser de très près à la manière dont l'aménagement des espaces de travail pouvait influencer les performances des employés. A constater qu’il fallait agir drastiquement sur la réduction du stress en éliminant de nombreuses sources de tensions physiques et par là même psychologiques .

A ce titre, de nombreuses entreprises investissent et de plus en plus  dans des solutions qui appartiennent au domaine de l’ ergonomique physique. Sont à y relier des aménagements et des actions de prévention voire de correction quant aux postures, aux gestes, aux efforts, et contraintes visuelles ou auditives des travailleurs. Force est de constater que des salariés non exposés à des risques professionnels travaillent beaucoup mieux, plus vite et plus juste. Ils sont inéluctablement  plus productifs.

A cette fin, l’ergonome observe, étudie les gestes et les postures, échange avec les salariés et la direction, analyse les contraintes et propose des leviers d’amélioration, afin de trouver des solutions sur mesure Exemples peuvent être données comme les équipements confortables, des repose-pieds ou des souris ergonomiques qui contribuent également au mieux être et à la prévention des douleurs liées aux postures répétitives.  Pour améliorer le confort, l’ergonomie au bureau permet également dans son objectif ultime de limiter les distractions en réduisant les inconforts physiques qui perturbent l’attention des employés.

Elle accroît donc à l’évidence par les outils qu’elle met en place, et de source sûre la productivité des employés (chaises ergonomiques, bureaux ajustables etc.…) s'améliore  puisqu’ un environnement adapté limite les douleurs et la fatigue .

Elle s’attache beaucoup à adapter des outils et des tâches selon la capacité des employés notamment dans le cadre de la prévention des troubles musculo-squelettiques (TMS), et de la promotion de la santé et de la sécurité au travail (santé sécurite). Une étude de l'INRS en 2021 (Institut National de Recherche et de Sécurité) montre qu'environ 85% des salariés ayant des postes de travail ergonomiques rapportent une nette amélioration de leur santé professionnelle. Il faut savoir que selon l'INRS, près de 87 % des maladies professionnelles reconnues en France sont liées aux troubles musculo-squelettiques (TMS). Il s’agit ainsi de limiter les troubles musculo-squelettiques (TMS), qui sont la principale cause d’arrêts maladie prolongés.

Pour être plus précis, l'INRS rapporte  en 2021, que  TMS des membres supérieurs et inférieurs qui ont été à fortiori  indemnisés ont entraîné une perte de plus de 11 millions de journées de travail et 1 milliard d'euros de frais couverts par les cotisations des entreprises du régime général. Le coût économique direct est exorbitant (arrêts de travail, soins) mais a aussi un impact indirect sur la productivité des équipes.

Le lien entre bien-être et environnement de travail est devenu un enjeu central et à relier à l'économie du bien-être d'un point de Vue micro-économique .

De bonnes conditions ergonomiques ont un impact  direct et avéré  sur le moral et la satisfaction au travail.  Le bonheur, le bien être, influencent très nettement la productivité au travail et cela s’observe dans de nombreux secteurs.

Par exemple Google est un modèle type d'ergonomie aux résultats bénéfiques (situé à Mountain View, en Californie ). L’entreprise est reconnue pour ses bureaux conçus de manière ergonomique. Selon une étude interne, plus de 85 % des employés de Google ont déclaré une amélioration de leur productivité et de leur bien-être général grâce aux aménagements ergonomiques mis en place. Google a d’ailleurs rapporté une amélioration notable de l'efficacité suite à l'aménagement de bureaux ergonomiques, avec une augmentation de 6% de la productivité globale.

L’ergonomie au travail procure donc une sensation de bien-être , laquelle influence positivement aussi les relations entre les employés et la motivation globale. Le rapport au travail et les interactions professionnelles  s'améliorent car le moral remonte . A cet égard, de nombreuses études universitaires et des retours d’expérience montrent que la santé mentale influence directement la performance avec des équipes soudées et qui coopèrent.

Sur un autre plan, l’ergonomie organisationnelle a toute sa place également dans la communication, la répartition des tâches, le management, et l’aménagement  du temps de travail aussi.

Les dirigeants mesurent désormais de plus en plus l’impact de cette approche en faveur de l’efficacité et l’implication de leurs équipes. Ce constat appelle des actions ciblées, résumées dans ce point clé :  Un salarié serein conserve une attention soutenue et produit des idées plus originales, plus créatives. Selon l’Université de Warwick, le bonheur en lui même au travail accroît la productivité d’environ douze pour cent.

Il faut comprendre les mécanismes par lesquels le bien-être agit au travail. La santé mentale et l’environnement de travail modulent efficacement la concentration et l’engagement, ce qui pose la question des politiques de ressources humaines, aptes et adaptées pour amplifier l’utilité de ces leviers indispensables.

Dans le cadre de l’ ergonomie organisationnelle , nous pouvons citer l'optimisation des structures et des processus de travail, tels que la reconnaissance formelle par des managers formés et bienveillants , de l’importance des feedback tout aussi réguliers que constructifs . La rupture inéluctable avec "le toxic management" in fine.

La flexibilité horaire adaptée aux responsabilités familiales est devenue une condition sine qua non avec la possibilité de télétravail ou d’ horaires modulables pour le « mieux travailler » . Le  travail hybride prend d’ailleurs une grande ampleur.

Un modèle d'environnement de travail propice à l'engagement (Engaging Workplace Model) avec des pauses régulières mais « actives » pour éviter la fatigue visuelle ou encore la répartition équilibrée des tâches sont aussi préconisées

Pour d’améliorer l’efficacité, les managers peuvent, par exemple, organiser des réunions actives et collaboratives réduisant ainsi la sédentarité des travailleurs et favorisant des échanges plus dynamiques et participatifs.

Enfin des espaces calmes pour concentrer les tâches , des salles de repos par exemple, se trouvent au cœur des actions en terme de ressources humaines. Selon le Global Wellness Institute.

L’investissement très ciblé en bien-être dans le monde du travail réduit  drastiquement l’absentéisme et par voie de conséquence le « turn over » .  Ces chiffres sont souvent accompagnés de gains sur l’absentéisme (−58 %) et le turnover (−48 %), confirmant qu’un bon environnement de travail est aussi un facteur de fidélité des salariés. L’ergonomie et le design des locaux influent directement sur la santé physique et la motivation. Par exemple, des bureaux modulables, de la lumière naturelle , des plantes vertes, et des zones calmes réduisent beaucoup le stress et améliorent l’efficacité.

 L’ergonomie devient ainsi un  pilier de la performance durable avec les défis que sont, de ne pas seulement corriger de façon réactive (modification des éléments, des outils, des postes, systèmes, milieux ou conditions de travail selon souvent des demandes ponctuelles d’interventions  ) ou de concevoir (il y a une demande initiale, une situation à corriger ou un système à concevoir déjà identifié, selon un client qui présente un financement disponible.)

Le grand défi qui se pose est celui d’ imaginer , de créer, d’innover en anticipant les besoins futurs sur le long terme.

Après l’ergonomie corrective et l’ergonomie de conception, une nouvelle forme d’intervention ergonomique émerge et devient indispensable car l’ergonome exprime parfois un sentiment d’impuissance face aux erreurs des concepteurs ou à l’insouciance de quelques décideurs qui sous-estiment les aspects humains et organisationnels du travail à créer pour un futur plus lointain.

« L’ergonomie prospective » présentée dans la contribution de Robert & Brangier (2009) s’intéresse à l’avenir lointain, et est à distinguer de ergonomie de conception et de correction, afin d’attirer l’attention sur les activités d’anticipation et de création .

Comme d’autres secteurs tels que l’épidémiologie, l’économie, le marketing, la démographie, l’énergie, les marchés financiers, la gestion d’entreprise , il incombe de palier aux incertitudes en tentant au mieux de les réduire même si le futur est vu de manière très probabiliste.

L’ergonomie grandit, se professionnalise, et en tant que science et profession ouvre la voie à la recherche, l’enseignement à de nouvelles applications empiriques et méthodologiques qui s’étendent à des univers plus larges : Ehpad, besoins des personnes à domicile etc.…

L’évolution des compétences des ergonomes conduit donc à des interventions, des études et recherches sur des problématiques, dans des domaines divers avec le souci de rendre plus visible cette profession avec ses spécificités et son indispensabilité.

Il existe les ergonomes consultants au sein de cabinets de conseil spécialisés voire indépendants, ou en tant qu’indépendants, puis ceux en interne dans le privé ou le public (collectivités locales, ministères, milieu hospitalier…) . Puis Les ergonomes qui pratiquent au sein de structures de préventions (ANACT, MSA, CARSAT, INRS…) ou en services de santé au travail (autonomes ou interentreprises) ; et enfin, les chercheurs et enseignants qui interviennent parfois en tant que conseil-experts .

Nombreux sont les professionnels aux profils variés tels que les concepteurs de matériels ergonomiques, UX designer, professionnels de santé, coachs, ergothérapeutes, cabinets de conseil spécialisés en supply chain, etc.......qui font le constat de l’enjeu de la prévention des risques professionnels.

Interrogés, ils expliquent enfin que leurs clients intègrent de plus en plus les enjeux de la durabilité et de soutenabilité dans leurs stratégies.

L’ergonomie se conjugue avec le poids grandissant de la RSE et des normes ESG (environnement, social et gouvernance).

Cela implique donc de nouvelles compétences techniques à venir . Il s’agit de « compétences d’avenir », créatrices de valeur ajoutée, dont la maîtrise sera déterminante à 3-5 ans. Ces compétences sont importantes pour développer de nouvelles offres d’intervention en réponse aux grandes transformations du marché (par exemple : nouvelles compétences issues de la prise de conscience des enjeux liés à la transition écologique, la durabilité et la RSE). Ces compétences techniques contextuelles et méthodologiques nécessitent un temps de formation et de transfert de connaissances entre pairs. Sans oublier, l’intégration profonde et rapide du numérique qui impacte aussi en profondeur les modèles d’affaires et les formes d’organisation du travail  qui attend des réponses concrètes face aux défis qu'il instaure.

Lien avec le questionnement de la classe Seconde 

En Science Economique  : Comment crée-t-on des richesses et comment les mesure-t-on ? 

Lien avec les questionnements de la classe de Terminale 

En Science Economique ; Quels sont les sources et les défis de la croissance économique ? 

En Sociologie : Quelles mutations du travail et de l'emploi ?