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19 avril 2018

Réseau social, tu perds ton sang froid ! (avril 2018)

BAVEREZ Nicolas, " Réseau social, tu perds ton sang froid ! ", Le Point, jeudi 19 avril 2018, n° 2381, p. 10-11.

26 mars 2018

Jusqu'où ira la révolte contre le numérique ? (mars 2018)

VITTORI Jean-Marc, " Jusqu'où ira la révolte contre le numérique ? ", Les Echos, lundi 26 mars 2018.

16 mars 2018

Et si la formation profitait enfin à ceux qui en ont besoin... (mars 2018)

BAVEREZ Nicolas, " Et si la formation profitait enfin à ceux qui en ont besoin ", Le Point, jeudi 15 mars 2018, n°2376, p. 13-14.

09 mars 2018

Le Monde du futur est imprévisible : quelles ruptures par rapport au passé ? (janvier 2018)

Dans de nombreux domaines, il nous semble que le Monde présente aujourd’hui des situations inédites, pour lesquelles nous n’avons pas d’expérience dans le passé, et qui génèrent donc une très forte incertitude. Cette incertitude rend difficile la conception de politiques de réaction à ces évolutions. Nous avons à l’esprit :

Les  développements technologiques (robots, Intelligence artificielle). Sont-ils destructeurs d’emplois ? Contribuent-ils plutôt à la modification de la structure des emplois, avec la bipolarisation des marchés du travail, la disparition des emplois intermédiaires de la classe moyenne ? Vont-ils créer des emplois nouveaux, comme les révolutions industrielles du passé ? Vont-ils finalement conduire à un supplément de productivité et à la sortie de la « stagnation séculaire » ? Des réponses à ces questions dépendent les choix concernant la protection sociale, l’évolution des inégalités et les politiques redistributives ; tous les choix liés à la croissance de long terme des économies (générosité des systèmes de retraite…).

La taille de la finance : niveau des taux d’endettement, quantité de monnaie offerte par les Banques Centrales, taille des marchés financiers. La croissance considérable de la taille de la finance, favorisée par les politiques monétaires expansionnistes, condamne-t-elle le Monde à des cycles économiques dirigés par les crises financières (correction des excès d’endettement, des bulles sur les prix des actifs) ? Comment corriger aujourd’hui la taille excessive de la finance ?

Les relations entre la Chine, les Etats-Unis et l’Europe. La Chine et les Etats-Unis semblent vouloir utiliser la taille très importante de leur marché intérieur pour ne pas avoir à se spécialiser ; pour produire sur leur territoire tous les biens et services même si ceci implique une dose de protectionnisme, pour maîtriser toutes les technologies. L’Europe a un autre modèle : elle est ouverte, elle accepte de s’insérer dans la division internationale du travail ; de plus, elle n’a pas été capable de fabriquer un grand marché intérieur générant des entreprises mondiales dans les industries du futur. Enfin, elle semble aujourd’hui menacée d’éparpillement, avec la montée des régionalismes, des gouvernements euro-sceptiques. Comment l’Europe éclatée résistera-t-elle aux multinationales américaines ou chinoises de l’Internet, qui collectent les données personnelles, pratiquent l’optimisation fiscale, bénéficient de rendements d’échelle croissants ? Comment avancer enfin dans la constitution d’un grand marché ?

La question climatique est évidemment nouvelle. Aujourd’hui, le Monde ne se situe pas du tout sur la trajectoire de CO2 qui permettrait de respecter les objectifs climatiques. Faut-il alors se résigner à ce que la température de la planète augmente beaucoup plus que ce qui était désiré, et faut-il alors se protéger des désordres induits ? Faut-il continuer à essayer de mettre en place les mécanismes incitatifs nécessaires au respect de ces objectifs (prix unique du CO2) ?

La question des migrations est de plus en plus importante. Au-delà des effets des conflits, un problème central est celui de l’avenir économique de l’Afrique. Grâce au dividende démographique, l’Afrique bénéficiera-t-elle d’une croissance forte qui permettra de donner un emploi aux jeunes Africains ? Au contraire, avec les problèmes de gouvernance et l’insuffisance des investissements publics, y aura-t-il chômage et émigration de masse, en particulier vers l’Europe ?

     

SYNTHÈSE : CE QUI FRAPPE EST SURTOUT NOTRE INCAPACITÉ À PRÉVOIR.

Il faut honnêtement reconnaître que nous avons beaucoup d’incertitudes concernant :

L’effet sur l’emploi et la croissance du digital ;

L’effet sur la stabilité économique de la taille de la finance et des dettes ;

La place de l’Europe et de son modèle face aux Etats-Unis et à la Chine ;

La capacité à respecter les engagements climatiques ;

L’avenir économique de l’Afrique et les migrations.

Pourtant, les politiques redistributives de formation, monétaires et macro-prudentielles, industrielles, migratoires… dépendent crucialement de ces mécanismes.

Il semble qu’il s’agisse bien de ruptures nouvelles (technologique, financière, liées au poids de la Chine, climatique, migratoires) pour lesquelles le passé nous éclaire peut-être peu.

       

ARTUS Patrick, 26 janvier 2018.

16 février 2018

Le numérique, une révolution pas comme les autres (février 2018)

Après les révolutions industrielles, la révolution numérique change à son tour nos existences et nos sociétés. Mais ses effets sont très différents, car les lois de l'information ne sont pas celles de la production physique. Il faudra refonder le contrat social.
A n'en pas douter, le numérique chamboule nos vies. Il devient possible d'envoyer des centaines de messages gratuitement, de faire ses courses à minuit, de dénicher un livre rarissime en trois clics, et même de trouver un taxi à Paris. Demain, les voitures rouleront toutes seules et nous serons soignés avant de tomber malades. Ce n'est pas la première fois qu'un chapelet de nouvelles technologies bouleverse nos existences. Le métier à tisser, la machine à vapeur, le train, l'eau courante, l'électricité, l'ascenseur, l'automobile, la chaîne d'assemblage, l'ordinateur ont, eux aussi, changé nos vies. Les changements les plus profonds, les plus structurants, sont ceux qui changent la façon de produire, comme l'avait expliqué Karl Marx : «
Le mode de production de la vie matérielle conditionne la vie sociale, politique et intellectuelle . »
Très efficace, le passage de la production artisanale à la production industrielle avait engendré une formidable création de richesses, l'émergence du salariat, la montée des classes moyennes, l'apparition d'une société de masse (production mais aussi consommation, médias, démocratie). Fondée sur des montagnes de données transmises (Internet) et traitées (Big Data), la révolution numérique exerce trois effets radicalement différents de ceux engendrés par les vagues technologiques précédentes. Il est essentiel de les appréhender pour comprendre ce qui se joue.
Le monde physique est régi par la loi d'airain des rendements décroissants. Turgot l'avait formulée il y a deux siècles et demi pour l'agriculture : « Chaque augmentation serait de moins en moins fructueuse. » Cette loi s'applique aussi dans l'industrie. Elle laisse du champ à la concurrence. Avec du capital et des idées, un nouveau venu peut rivaliser avec les acteurs en place. Dans le numérique, ce n'est pas la loi de Turgot qui est à l'oeuvre, mais celle de Metcalfe. Selon cet informaticien américain, « l'utilité d'un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs » . On passe ici dans les rendements croissants. Plus il y a d'abonnés au téléphone ou d'utilisateurs de Facebook, plus le réseau est utile. Plus il y a de recherches sur Google, meilleur est le résultat des recherches. La qualité croît avec la taille.
L'économie des plates-formes est le royaume des « monopoles naturels » . Le gagnant ramasse toute la mise ( « winner takes all »). Non en raison de son comportement prédateur, comme le pétrolier Rockefeller au début du XXe siècle, mais en raison des caractéristiques intrinsèques de son activité. Quitte à rajouter des abus de position dominante, comme ceux pointés par la Commission européenne chez Microsoft et Google. Le préambule de la Constitution de 1946, encore en vigueur aujourd'hui, stipule que « toute entreprise, dont l'exploitation a ou acquiert les caractères [...] d'un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité » . Mais personne ne réclame la nationalisation de Google et Facebook, même s'ils accaparent l'essentiel de la publicité en ligne (78 % en France, et même 90 % sur le mobile). La réglementation des nouveaux monopoles est une question sans réponse.
Ensuite, le métier à tisser, le marteau-piqueur et la chaîne de montage, qui ont jalonné les révolutions industrielles, renforcent tous l'efficacité du travail manuel. Les propriétaires des machines ont d'abord capté l'essentiel des gains de productivité. C'était « l'accumulation primitive du capital », pour reprendre une autre expression de Marx. Mais, peu à peu, les salariés ont pris leur part. Leurs revenus se sont rapprochés de ceux qui étaient mieux placés dans l'échelle sociale. Une immense classe moyenne s'est formée. La montée du numérique en entreprise, l'intelligence artificielle ou la disponibilité d'énormes masses de données renforcent au contraire l'efficacité du travail intellectuel, de ceux que l'ancien ministre du Travail de Bill Clinton, l'universitaire Robert Reich, avait baptisés les « manipulateurs de symboles » . Alors que la révolution industrielle avait raccourci l'échelle sociale, la révolution numérique l'allonge. Les emplois intermédiaires disparaissent au profit des emplois très et peu qualifiés. La société se polarise et les inégalités s'accroissent.
Enfin, les révolutions industrielles avaient transformé notre environnement avec de nouvelles sources d'énergie, de nouveaux matériaux, une production de masse. Mais elles n'ont pas changé notre cerveau. La révolution de l'information, elle, agit au contraire sur notre façon de percevoir le monde et de le penser. La frontière entre vie publique et vie privée se déplace, voire s'estompe. Notre intimité n'est plus ce qu'elle était.
Chacune de ces différences suffirait à changer nos vies et nos sociétés. Mais en plus, elles se combinent. Le recul de la concurrence dans une société polarisée exacerbe les inégalités (économie des « superstars »). L'intimité menacée par des monopoles de plus en plus puissants fait penser aux dictatures de science-fiction (comme dans le film « Minority Report »).
Une société distendue où la vie privée se fragmente engendre une formidable défiance, que l'on retrouve par exemple dans l'électorat de Donald Trump. Il n'est guère étonnant que l'on s'interroge sur l'objet social de l'entreprise. Ou que monte l'idée d'un nouveau contrat social qui prendrait le relais de celui prôné par Jean-Jacques Rousseau. Au début des révolutions industrielles.

        
VITTORI Jean-Marc, « Le numérique, une révolution pas comme les autres », Les Échos, vendredi 16 février 2018, n°22637, p. 9.

11 février 2018

Les nouvelles révolutions d'Internet (février 2018)

La révolution numérique connaît une brutale accélération avec la convergence des entreprises plateformes, des objets connectés, dont le nombre dépassera 20 milliards en 2020, de l'intelligence artificielle et de la robotisation. Déjà 4,5 des 7,6 milliards d'hommes sont entrés dans l'ère des données. La transformation digitale est irréversible. Mais ses valeurs, ses structures, ses règles et ses acteurs sont en train d'être radicalement modifiés.

Les principes qui ont gouverné l'émergence d'Internet sont le primat donné à l'innovation sur la norme, la neutralité du réseau, l'accès gratuit aux données personnelles et leur maîtrise par les opérateurs, l'autorégulation au nom de la spécificité du cyberespace. Or ils sont aujourd'hui insoutenables et caducs.

Le mythe de la liberté et de la nouveauté du Web a fondé l'oligopole du Gafam, adossé à l'appareil de sécurité des États-Unis. Sa capitalisation de 3 500 milliards de dollars lui permet d'écraser toute forme de concurrence, à l'exception de la Chine, qui a développé son réseau et ses champions nationaux : Baïdu, Alibaba et ses 25 milliards de dollars de transactions le jour de la Fête des célibataires, Tencent (WeChat) ou Didi. Par ailleurs, la neutralité s'avère incompatible avec le développement des usages professionnels, telle la télémédecine, et de la robotisation, notamment les véhicules autonomes, qui exigent la vitesse, la puissance mais surtout une garantie de sécurité très élevée.

Les bouleversements politiques et stratégiques de l'économie numérique sont encore plus importants. La polarisation des emplois, des revenus, des entreprises et des territoires déstabilise les classes moyennes et attise le populisme qui mine les démocraties. Le contournement de la fiscalité prive les États de ressources indispensables. L'illusoire gratuité a pour contrepartie l'aliénation des données personnelles dont l'exploitation et la manipulation menacent la liberté individuelle. Le refus des réseaux sociaux d'assumer une quelconque responsabilité sur les contenus favorise la diffusion des fake news, mais aussi la cybercriminalité, le djihadisme et les interventions des démocratures pour manipuler la vie démocratique - à l'image de la Russie lors des élections américaine et française comme des référendums sur le Brexit et l'indépendance de la Catalogne. Enfin, l'économie numérique et le développement de l'intelligence artificielle font l'objet d'une intense compétition entre les États-Unis et la Chine, qui investit massivement pour supplanter la domination technologique américaine dans le cadre de sa conquête du leadership mondial.

La révolution numérique se trouve à un moment décisif. Un nouvel Internet émerge qui sera placé sous le signe de la différenciation, de la privatisation, de la responsabilisation, de la régulation et de la confrontation.

Le caractère critique de certaines activités et les contraintes de sécurité impliquent une hiérarchisation des contenus et des utilisateurs en fonction des usages : individus et entreprises pour des échanges privés, services publics pour les fonctions régaliennes de l'État. Elle est indissociable d'une tarification différenciée en fonction de la vitesse, de la puissance et du niveau de sécurité garanti. L'accès au réseau s'impose comme l'une des clés pour la citoyenneté, la compétitivité des entreprises et l'attractivité des territoires, donc pour la croissance inclusive. L'une des premières responsabilités de la puissance publique devient donc la couverture, la maintenance et la résilience de l'infrastructure numérique. Simultanément, il est essentiel de reconnaître et de protéger le droit de propriété de chaque individu sur ses données comme de créer un cloud cantonné et sécurisé pour les usages critiques.

L'économie numérique doit être réintégrée dans l'État de droit, qu'il s'agisse de la responsabilité des plateformes sur les contenus qu'elles diffusent, de respect du consommateur en même temps producteur des données, de concurrence ou de fiscalité. Il est de même indispensable qu'elle supporte une partie des coûts qu'elle génère pour la société par ses effets de polarisation et qu'elle assume son impact sur la survie de la démocratie, que conditionnent le pluralisme de l'information et la raison critique des citoyens.

La nouvelle révolution d'Internet constitue une occasion unique pour l'Europe, qui a disparu des technologies de pointe alors qu'elle dominait l'industrie des télécommunications en 2000, de revenir dans le jeu. Le numérique, par son potentiel et ses risques, est plus systémique encore que les marchés financiers. Il est exemplaire des biens communs que l'Union européenne a vocation à protéger et développer.

      

BAVEREZ Nicolas, « Les nouvelles révolutions d’Internet », Le Figaro, lundi 12 février 2018, n°22862, p. 21.

06 février 2018

Pourquoi le numérique n'est pas une révolution industrielle (février 2018)

Si le numérique est assurément une innovation de rupture, il n'est pas générateur d'un grand nombre d'emplois nouveaux, explique l'économiste de Natixis.

Partons des conditions pour qu'une évolution technologique soit une révolution industrielle. Il faut une nouvelle technologie (une innovation) de rupture qui fasse apparaître un bien ou un service nouveau qui devient un bien de grande diffusion, produit à grande échelle, acheté par beaucoup de personnes, et dont la production utilise beaucoup l'emploi. L'exemple usuel est l'automobile entre les deux guerres mondiales aux États-Unis et après la Seconde Guerre mondiale en Europe : les ventes de voitures si on ajoute Royaume-Uni, Allemagne et France passent de 5 millions en 1979 à 1 million en 1995. L'automobile a également fortement la structure des emplois.

Dans les pays de l'OCDE aujourd'hui, le digital est certainement une innovation de rupture et est diffusé très largement. Mais, et c'est là qu'il y a problème, au lieu de créer de nombreux nouveaux emplois, le digital emploie peu de personnes et a conduit à la bipolarisation du marché du travail entre emplois très qualifiés et emplois peu qualifiés. Le numérique présente-t-il aujourd'hui dans les pays de l'OCDE les caractéristiques d'une révolution industrielle ?

Innovation de rupture

Le numérique est-il une innovation de rupture ou une innovation incrémentale ? Le numérique ne change pas la nature des biens et services, mais change profondément la manière dont ils sont distribués ou achetés (avec les plateformes internet, le e-commerce). Il apporte aussi de nouveaux services (moteurs de recherche, réseaux sociaux, intelligence artificielle). On peut donc considérer que le numérique (digital) est une innovation de rupture.

Le digital est-il répandu à une grande échelle ? La reprise est certainement positive, comme le montre la diffusion d'Internet : en 2000, 23 % des ménages de l'OCDE utilisaient Internet, ils sont aujourd'hui 86 % et 97 % des entreprises de l'OCDE ont accès à Internet à haut débit.

Peu d'emplois nouveaux

Le numérique emploie-t-il une partie importante de la population active ? C'est ici qu'apparaît la difficulté. L'emploi dans le secteur des nouvelles technologies reste en effet faible. Si on définit les nouvelles technologies au sens large (entreprises de production ou de services dans l'informatique, Internet, les réseaux, les start-up de tous types), l'emploi dans ce secteur représente 2,6 % de l'emploi total en 1996, 3 % en 2001 et seulement 2,8 % en 2016. De plus, on sait que les robots (l'intelligence artificielle) conduisent à la bipolarisation des marchés du travail : le nombre d'emplois intermédiaires diminue, ces emplois sont remplacés par un petit nombre d'emplois très qualifiés dans l'industrie, par un grand nombre d'emplois peu qualifiés dans les services domestiques : de 1996 à 2017, l'emploi industriel dans les pays de l'OCDE a reculé de 22 %, l'emploi dans les services domestiques (distribution, loisirs, services à la personne, transports) a progressé de 24 %.

Le digital ne crée donc certainement pas une dynamique du marché du travail favorable à la croissance, et n'est pas générateur d'un grand nombre d'emplois nouveaux. À cause des effets sur l'emploi, on doit donc conclure que le numérique n'est pas une révolution industrielle. C'est une innovation de rupture. Le digital s'est considérablement développé en touchant presque tous les ménages et toutes les entreprises dans les pays de l'OCDE. Mais, au lieu de créer de nombreux emplois nouveaux, le numérique a contribué à la polarisation du marché du travail entre emplois très qualifiés et emplois peu qualifiés. C'est cette dernière caractéristique qui ne donne pas au digital le statut de révolution industrielle, comme l'ont été dans le passé la machine à vapeur, le moteur électrique, l'automobile.

      

ARTUS Patrick, « Pourquoi le numérique n’est pas une révolution industrielle », Le Point, mardi 6 février 2018, n°201802.

25 janvier 2018

L'avenir de l'emploi en pointillé (janvier 2018)

L'automatisation et l'intelligence artificielle vont faire disparaître des emplois et en transformer beaucoup d'autres. Il va donc falloir faire un effort de formation sans précédent.

La bonne santé de l'économie mondiale, palpable à Davos, fait reculer le spectre du chômage. « Jamais l'Allemagne n'a eu autant d'emplois » , explique par exemple la chancelière allemande, Angela Merkel. Des millions d'emplois pour prendre soin des personnes âgées ne trouvent pas preneur aux Etats-Unis. Sans parler des compétences de « data scientists » qui manquent aussi en Europe, en Inde, en Chine. Mais l'automatisation et les progrès fulgurants de l'intelligence artificielle changent la donne. « Depuis trois siècles, il y a sans cesse des craintes que la machine détruise l'emploi. Mais cette fois-ci, ça pourrait bien être vrai » , estime Yuval Harari, l'historien auteur du best-seller mondial « Sapiens » . Les chiffres publiés en novembre dernier par le cabinet de conseil en stratégie McKinsey reviennent en boucle : 30 % du travail automatisable dans six emplois sur dix, 400 millions d'emplois qui disparaîtraient d'ici à 2030... Les plus optimistes citent d'autres chiffres plus favorables, mais plus limités : aux Etats-Unis, l'intelligence artificielle pourrait tuer 1,8 million d'emplois dans les trois ans, mais elle en créerait aussi 2,3 millions, très qualifiés et aussi très peu qualifiés. « L'intelligence artificielle permet aux humains de faire des choses mieux et plus vite » , rappelleC. Vijayakumar, PDG du consultant indien en technologies de l'information HCL, qui emploie plus de 100.000 salariés. L'avenir serait à l'homme augmenté, pas l'homme supprimé. Sauf que le géant du commerce en ligne vient d'ouvrir sa première boutique sans caissier, un métier qui emploie 3,5 millions de femmes et d'hommes rien qu'aux Etats-Unis.

Une « classe créative »

D'où viendra le renouvellement ? « Contrairement au passé, les salariés ne craignent pas tant d'être exploités que de devenir inutiles , explique Harari. C'est beaucoup plus angoissant. Il y aura de nouveaux emplois, c'est sûr. Mais les gens accepteront-ils de se réinventer tous les dix ans ? » Mary Flanagan, une artiste qui travaille beaucoup avec les nouvelles technologies et enseigne les « humanités numériques » au Dartmouth College, se demande comment créer une « classe créative » . Un participant explique qu'il faudra d'autres types d'emplois : des animateurs de réseaux sociaux qui vivront principalement d'un revenu universel à créer, des activités locales pour revivifier les territoires. Mais c'est une perspective qui semble ici lointaine.

« La technologie va changer tousles emplois. Avons-nous préparéles salariés à cette transformation ? », demande Ginni Rometty, la présidente d'IBM. Il faudra former. Massivement. « Des centaines de millions de personnes » , estime Alain Dehaze, PDG du groupe de travail temporaire Adecco. Qui va assumer ces dépenses ? Comment s'organiser ? Et former... à quoi ? Ces questions restent sans réponse. « On peut se réjouir d'une croissance plus forte » , affirme Marc Weinberger, un ancien de l'administration Bush devenu patron du géant de l'audit EY. « Mais tous les problèmes dont nous parlions l'an dernier sont toujours là. »

      

VITTORI Jean-Marc, « L’avenir de l’emploi en pointillé », Les Échos, jeudi 25 janvier 2018, n°22621, p. 6.

19 janvier 2018

L'industrie francaise vit sa révolution 4.0 (janvier 2018)

Pour l’industrie française, l’année 2017 est à marquer d’une pierre blanche. Après dix-sept ans d’un décrochage alarmant, la production industrielle a bondi de 3,8%, et même de 4,4% pour la seule production manufacturière. L’investissement a crû de 4%, et même l’emploi est reparti de l’avant. Signe que la dynamique est solide : elle a concerné d’abord les biens d’équipement, puis les biens intermédiaires et enfin les biens de consommation.

L’industrie qui émerge sous nos yeux n’a plus rien à voir avec celle d’hier. Ce sont des « solutions industrielles », faites de briques manufacturières, d’intelligence et de services qu’il faut concevoir et commercialiser pour faire face aux besoins de mobilité, de vie en commun, de transition énergétique. Nos smartphones comme les voitures autonomes de demain illustrent les univers de connectivité et de mobilité que la nouvelle industrie produit à base de technologies de services et aussi d’objets manufacturés.

Ce basculement des produits aux solutions, de la production de masse au sur-mesure, se double d’une révolution manufacturière : l’industrie 4.0. Virtualisation des process, usage de l’intelligence artificielle, exploitation du big data, imprimantes 4D, réalité augmentée, Internet des objets, etc. Toutes ces disciplines et ces technologies concourent à une production flexible, autoadaptative, avec des chaînes non dédiées, pouvant produire par petites séries.

Réels atouts

Dans ce moment de bascule, la France a de réels atouts. Notre pays compte traditionnellement d’excellentes compétences en ingénierie, mathématiques et informatique. Il est d’ores et déjà bien placé sur le terrain de l’intelligence artificielle, du traitement massif des données ou des chaînes de production robotisées et connectées. Plusieurs champions français se sont affirmés dans ces secteurs, à l’image de Dassault Systèmes, du Groupe Fives, de Braincube, de Sigfox, ou du Groupe Gorgé.

Paradoxalement, le retard qu’ont accumulé les industries françaises ces quinze dernières années joue désormais en notre faveur. Nos capacités de production sont saturées, notre capital est vieillissant, le retard technologique dans la robotique et le numérique est manifeste, notre productivité en panne. Dès lors, les investissements actuels sont réalisés dans les technologies les plus avancées et les besoins de capacités de production laissent espérer des usines nouvelles. La France a toutes les cartes en main pour répondre à la nouvelle donne. L’industrie française a une opportunité historique de se refaire. Il faut la saisir.

       

COHEN Élie, « L’industrie française vit sa révolution 4.0 », Challenges, samedi 20 janvier 2018.

12 janvier 2018

Les nouveaux mystères de la productivité (janvier 2018)

Le ressort majeur de la croissance, la productivité, tourne au ralenti. Après avoir accusé l'offre et la demande, les économistes regardent ce qui se passe dans les entreprises. L'énigme persiste.

Avant, la voiture tenait une moyenne de 90 kilomètres à l'heure. Mais depuis l'accident, elle va plutôt à 50. Ca se traîne... C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui dans l'économie mondiale. Avant la crise, la productivité du travail progressait de près de 2 % l'an dans les pays avancés (1,8 % précisément, chiffres OCDE). Depuis 2009, elle n'avance plus que de 1 % par an. Et ce ralentissement ne vient pas seulement de la crise. Il a commencé il y a près d'un demi-siècle, comme le montrent des travaux exhaustifs de la Banque de France. Or, la productivité est un ressort essentiel de l'activité. C'est le premier moteur de la croissance. Ses toussotements se répercutent sur toute l'économie et les voyageurs, les électeurs, le sentent bien. Mais le conducteur, le gouvernant, n'y peut pas grand-chose, au moins à court terme, c'est-à-dire à l'horizon de son mandat électoral. Quant aux mécaniciens, l'économiste, il se perd en conjectures.

Le débat a été lancé il y a cinq ans déjà, par Robert Gordon. Ce spécialiste de l'université de Northwestern estimait que le ralentissement est inéluctable, car les nouvelles technologies du XXIe siècle apportent moins de gains de productivité que les anciennes du XIXe. Un robinet d'eau est plus utile qu'un smartphone. Ce à quoi les économistes du MIT Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee ont rétorqué que les effets positifs des technologies de l'information commençaient à peine à apparaître. Des historiens comme Joel Mokyr ont rappelé que les innovations majeures diffusent lentement leurs effets. L'électricité a vraiment changé la vie des décennies après l'invention de l'ampoule par Thomas Edison.

De son côté, le professeur de Harvard Larry Summers a insisté sur la demande plutôt que l'offre. Reprenant le concept de « stagnation séculaire » forgé en 1937 par l'un de ses prédécesseurs à la prestigieuse université de Boston, Alvin Hansen, il estime qu'une panne d'investissement plombe les gains de productivité et détraque les taux d'intérêt.

Problème de mesure

Mais ces explications ne suffisent pas. Les économistes se sont donc interrogés sur la mesure. Et si les gains de productivité étaient trop nouveaux pour être détectés par les outils statistiques traditionnels ? Aux Etats-Unis par exemple, les Etats où la densité de brevets déposés est la plus forte sont ceux où les gains de productivité sont les plus faibles. L'économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France, a publié des travaux estimant la « croissance manquante » dans plusieurs pays.

En France, la production mesurée par le PIB aurait ainsi récemment progressé de 0,6 % de plus chaque année que ne l'indiquent les comptes nationaux de l'Insee. C'est loin d'être négligeable. Mais les économistes s'accordent à dire que le problème de mesure n'explique pas tout le ralentissement constaté. Il faut donc aller plus loin, voir ce qui se passe sous le capot - c'est-à-dire dans les entreprises. Trois pistes ont été avancées.

D'abord, il y aurait trop de crédit. Avec les politiques monétaires très accommodantes menées depuis la crise financière, des entreprises peu productives survivent en empruntant de l'argent. Trois chercheurs de l'OCDE, Müge Adalet McGowan, Dan Andrews et Valentine Millot, ont publié un article au titre frappant : « Les morts-vivants ? Entreprises zombies et productivité. » Ils montrent que dans un secteur donné, « une part plus élevée du capital piégée dans des firmes zombies est associée avec un investissement plus faible et de moindres créations d'emploi par les entreprises non zombies » . Les mauvaises entreprises chassent les bonnes. La productivité en souffre.

Ensuite, il n'y aurait pas assez de concurrence. Après des années de croissance et de fusions, les grandes entreprises dominent de nombreux marchés. Jason Furman, qui fut chef des conseillers économiques du président Barack Obama, donne des chiffres impressionnants sur les Etats-Unis. Dans le commerce de détail, les cinquante premières firmes du secteur ont porté leur part du marché de 26 à 37 % en quinze ans. Les nouvelles entreprises (créées il y a moins de cinq ans) emploient aujourd'hui à peine plus de 10 % des salariés, contre 40 % en 1980. Or la concurrence est un aiguillon essentiel de l'innovation et de la productivité.

L'un des chercheurs de l'OCDE qui avait travaillé sur les firmes zombies, Dan Andrews, a regardé avec deux autres de ses collègues, Chiara Criscuolo et Peter Gal, les différences de productivité au sein d'un même secteur. Ils montrent que les firmes les plus productives n'ont cessé de progresser, tandis que les autres ont carrément stagné. Des inégalités croissantes entre entreprises expliqueraient donc le ralentissement de la productivité. Ce qui pourrait s'expliquer par les performances des plates-formes électroniques comme Amazon, qui réalisent des progrès inaccessibles à leurs rivaux. Mais d'autres chercheurs ont relevé que les entreprises les meilleures changent souvent d'une année sur l'autre...

Enfin, il n'y aurait pas assez de compétences. Ou pour être plus précis, les compétences de la population active sont loin d'être celles qui seraient nécessaires pour exploiter le potentiel de la révolution technologique. Des chercheurs évoquent aussi les compétences des managers. Cette piste-là a été pour l'instant moins explorée par les économistes. Mais là aussi, les parallèles historiques sont utiles. A la fin du XIXe siècle, quand la deuxième révolution industrielle prenait son essor, Jules Ferry et les républicains ont rendu l'école gratuite puis l'instruction obligatoire. Aujourd'hui, rien n'indique pareille mobilisation éducative, sauf peut-être en Corée du Sud ou dans les pays nordiques. C'est sans doute l'une des barrières aux gains de productivité. Les mécaniciens de l'économie n'ont pas fini de chercher.

       

VITTORI Jean-Marc, « Les nouveaux mystères de la productivité », Les Échos, jeudi 11 janvier 2018, n°22611, p. 9.

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