10 octobre 2018

Rentrée cybernétique 2018-2019

10 10 2018

« L’information a l’heure du numérique », Cahiers Français, La Documentation française, n°406, septembre-octobre 2018.

      

MALLARD Stéphane, Disruption. Intelligence artificielle, fin du salariat, humanité augmentée, Paris, Dunod, mai 2018.

     

« Révolutions technologiques d’un monde à l’autre », Questions internationales, La Documentation française, mai-aout 2018, n° 91-92.

       

VOLLE Michel, Valeurs de la transition numérique : civilisation de la troisième révolution industrielle, Paris, Independently Published, mai 2018.

04 mai 2018

Que savons-nous de l'effet des Nouvelles Technologies, des robots sur les marchés du travail ? Les résultats récents de la littérature de recherche (mai 2018)

4 05 2018

Que savons-nous de l’effet des Nouvelles Technologies, des robots sur les marchés du travail ? Les résultats récents de la littérature de recherche

La littérature de recherche économique nous donne maintenant quelques pistes assez robustes pour comprendre l’effet des Nouvelles Technologies, des robots (de l’Intelligence Artificielle) sur les marchés du travail.

Il semble établi que, aujourd’hui, les Nouvelles Technologies et les robots :

Contribuent à la bipolarisation des marchés du travail : les emplois industriels sont détruits par les robots, mais ceux-ci génèrent un supplément d’efficacité économique et de revenus qui fait apparaître un supplément important d’emplois de services peu qualifiés ; la bipolarisation est extrême, puisqu’à un emploi fortement qualifié peuvent être reliés jusqu’à 5 emplois peu qualifiés ;

Contribuent à la déformation du partage des revenus au détriment des salaires ; les Nouvelles Technologies font apparaître des « entreprises superstars » qui présentent des rendements croissants et dont les marges bénéficiaires augmentent fortement, avec des rentes de monopole, au détriment des salariés ;

Font apparaître une dispersion croissante de l’efficacité (de la productivité) entre les entreprises ; si l’écart de productivité entre les entreprises efficaces et les entreprises peu efficaces s’accroît, alors la probabilité que les entreprises peu efficaces disparaissent augmente, et la « dynamique schumpétérienne » qui fera progresser la productivité devrait réapparaître.

       

Synthèse : qu’attendre sérieusement des Nouvelles Technologies, de la robotisation ?

Si on se base sur les travaux de recherche récents et non sur des analyses qualitatives et imaginatives, on attend des Nouvelles Technologies et de la robotisation (de l’Intelligence Artificielle) :

La poursuite de la bipolarisation des marchés du travail, ce qui est évidemment une mauvaise nouvelle puisqu’elle implique la hausse des inégalités de revenus, le déclassement des jeunes diplômés ;

La poursuite de la déformation du partage des revenus au détriment des salariés et de la hausse de la rentabilité du capital avec l’apparition d’entreprises à rendements croissants ayant des rentes de monopole ;

Le redressement des gains de productivité et de la croissance potentielle quand la dispersion entre entreprises de la productivité fera réapparaître la dynamique schumpétérienne.

      

Références :

      

La dispersion de l’efficacité des entreprises avec l’introduction des Nouvelles technologies

A. BERGEAUD, G. CETTE, R. LECAT, « Ralentissement de la productivité : du paradoxe aux explications », Cahiers français, n°398, 2017.

L. FOSTER, C. GRIM, J. HALTIWANGER, Z. WOLF, « Innovation, Productivity dispersion and Productivity Growth », NBER Working Paper, n°24420, mars 2018.

       

L’effet des robots sur l’emploi, local (là où sont installés les robots) et de services

C. ACEMOGLU, P. RESTREPO, « Robots and Jobs : Evidence from us Labor Markets », NBER Working Paper, n°23285, mars 2017.

G. GRAETZ, G. MICKAELS, « Robots at Work », CEPR Discussion Paper, n°10477, mars, 2015.

D. ACEMOGLU, P. RESTREPO, « Artificial Intelligence, Automation and Work », NBER Working Paper, n°24196, janvier 2018.

W. DAUTH, S. FINDEISEN, J. SÜDEKUM, N. WÖSSNER, « German Robots : the Impact of Industrial Robots on Workers », IAB Discussion Paper, n°30-2017.

        

« The winner takes all » : le rôle des entreprises les plus efficaces, le partage des revenus.

D. AUTOR, D. DOM, L. KATZ, C. PATTERSON, J. Van REENEN, « The fall of the Labor Share and the Rise of Superstar Firms », NBER Working Paper, n°23396, mai 2017.

        

Bipolarisation : emplois très qualifiés et peu qualifiés

M. GOOS, J. KONINGS, M. VANDEWEYER, « Local High-tech job Multipliers in Europe », CEPR Discussion Paper, n° 12868, avril 2018.

D. AUTOR, D. DORN, « The Growth of Low-Skill Service jobs and the Polarization of the US Labord Market », American Economic Review, n°103, vol. 5, 2013.

      

ARTUS Patrick, vendredi 4 mai 2018.

19 avril 2018

Réseau social, tu perds ton sang froid ! (avril 2018)

19 04 2018

BAVEREZ Nicolas, " Réseau social, tu perds ton sang froid ! ", Le Point, jeudi 19 avril 2018, n° 2381, p. 10-11.

26 mars 2018

Jusqu'où ira la révolte contre le numérique ? (mars 2018)

26 03 2018

VITTORI Jean-Marc, " Jusqu'où ira la révolte contre le numérique ? ", Les Echos, lundi 26 mars 2018.

16 mars 2018

Et si la formation profitait enfin à ceux qui en ont besoin... (mars 2018)

16 03 2018

BAVEREZ Nicolas, " Et si la formation profitait enfin à ceux qui en ont besoin ", Le Point, jeudi 15 mars 2018, n°2376, p. 13-14.

09 mars 2018

Le Monde du futur est imprévisible : quelles ruptures par rapport au passé ? (janvier 2018)

9 03 2018

Dans de nombreux domaines, il nous semble que le Monde présente aujourd’hui des situations inédites, pour lesquelles nous n’avons pas d’expérience dans le passé, et qui génèrent donc une très forte incertitude. Cette incertitude rend difficile la conception de politiques de réaction à ces évolutions. Nous avons à l’esprit :

Les  développements technologiques (robots, Intelligence artificielle). Sont-ils destructeurs d’emplois ? Contribuent-ils plutôt à la modification de la structure des emplois, avec la bipolarisation des marchés du travail, la disparition des emplois intermédiaires de la classe moyenne ? Vont-ils créer des emplois nouveaux, comme les révolutions industrielles du passé ? Vont-ils finalement conduire à un supplément de productivité et à la sortie de la « stagnation séculaire » ? Des réponses à ces questions dépendent les choix concernant la protection sociale, l’évolution des inégalités et les politiques redistributives ; tous les choix liés à la croissance de long terme des économies (générosité des systèmes de retraite…).

La taille de la finance : niveau des taux d’endettement, quantité de monnaie offerte par les Banques Centrales, taille des marchés financiers. La croissance considérable de la taille de la finance, favorisée par les politiques monétaires expansionnistes, condamne-t-elle le Monde à des cycles économiques dirigés par les crises financières (correction des excès d’endettement, des bulles sur les prix des actifs) ? Comment corriger aujourd’hui la taille excessive de la finance ?

Les relations entre la Chine, les Etats-Unis et l’Europe. La Chine et les Etats-Unis semblent vouloir utiliser la taille très importante de leur marché intérieur pour ne pas avoir à se spécialiser ; pour produire sur leur territoire tous les biens et services même si ceci implique une dose de protectionnisme, pour maîtriser toutes les technologies. L’Europe a un autre modèle : elle est ouverte, elle accepte de s’insérer dans la division internationale du travail ; de plus, elle n’a pas été capable de fabriquer un grand marché intérieur générant des entreprises mondiales dans les industries du futur. Enfin, elle semble aujourd’hui menacée d’éparpillement, avec la montée des régionalismes, des gouvernements euro-sceptiques. Comment l’Europe éclatée résistera-t-elle aux multinationales américaines ou chinoises de l’Internet, qui collectent les données personnelles, pratiquent l’optimisation fiscale, bénéficient de rendements d’échelle croissants ? Comment avancer enfin dans la constitution d’un grand marché ?

La question climatique est évidemment nouvelle. Aujourd’hui, le Monde ne se situe pas du tout sur la trajectoire de CO2 qui permettrait de respecter les objectifs climatiques. Faut-il alors se résigner à ce que la température de la planète augmente beaucoup plus que ce qui était désiré, et faut-il alors se protéger des désordres induits ? Faut-il continuer à essayer de mettre en place les mécanismes incitatifs nécessaires au respect de ces objectifs (prix unique du CO2) ?

La question des migrations est de plus en plus importante. Au-delà des effets des conflits, un problème central est celui de l’avenir économique de l’Afrique. Grâce au dividende démographique, l’Afrique bénéficiera-t-elle d’une croissance forte qui permettra de donner un emploi aux jeunes Africains ? Au contraire, avec les problèmes de gouvernance et l’insuffisance des investissements publics, y aura-t-il chômage et émigration de masse, en particulier vers l’Europe ?

     

SYNTHÈSE : CE QUI FRAPPE EST SURTOUT NOTRE INCAPACITÉ À PRÉVOIR.

Il faut honnêtement reconnaître que nous avons beaucoup d’incertitudes concernant :

L’effet sur l’emploi et la croissance du digital ;

L’effet sur la stabilité économique de la taille de la finance et des dettes ;

La place de l’Europe et de son modèle face aux Etats-Unis et à la Chine ;

La capacité à respecter les engagements climatiques ;

L’avenir économique de l’Afrique et les migrations.

Pourtant, les politiques redistributives de formation, monétaires et macro-prudentielles, industrielles, migratoires… dépendent crucialement de ces mécanismes.

Il semble qu’il s’agisse bien de ruptures nouvelles (technologique, financière, liées au poids de la Chine, climatique, migratoires) pour lesquelles le passé nous éclaire peut-être peu.

       

ARTUS Patrick, 26 janvier 2018.

16 février 2018

Le numérique, une révolution pas comme les autres (février 2018)

16 02 2018

Après les révolutions industrielles, la révolution numérique change à son tour nos existences et nos sociétés. Mais ses effets sont très différents, car les lois de l'information ne sont pas celles de la production physique. Il faudra refonder le contrat social.
A n'en pas douter, le numérique chamboule nos vies. Il devient possible d'envoyer des centaines de messages gratuitement, de faire ses courses à minuit, de dénicher un livre rarissime en trois clics, et même de trouver un taxi à Paris. Demain, les voitures rouleront toutes seules et nous serons soignés avant de tomber malades. Ce n'est pas la première fois qu'un chapelet de nouvelles technologies bouleverse nos existences. Le métier à tisser, la machine à vapeur, le train, l'eau courante, l'électricité, l'ascenseur, l'automobile, la chaîne d'assemblage, l'ordinateur ont, eux aussi, changé nos vies. Les changements les plus profonds, les plus structurants, sont ceux qui changent la façon de produire, comme l'avait expliqué Karl Marx : «
Le mode de production de la vie matérielle conditionne la vie sociale, politique et intellectuelle . »
Très efficace, le passage de la production artisanale à la production industrielle avait engendré une formidable création de richesses, l'émergence du salariat, la montée des classes moyennes, l'apparition d'une société de masse (production mais aussi consommation, médias, démocratie). Fondée sur des montagnes de données transmises (Internet) et traitées (Big Data), la révolution numérique exerce trois effets radicalement différents de ceux engendrés par les vagues technologiques précédentes. Il est essentiel de les appréhender pour comprendre ce qui se joue.
Le monde physique est régi par la loi d'airain des rendements décroissants. Turgot l'avait formulée il y a deux siècles et demi pour l'agriculture : « Chaque augmentation serait de moins en moins fructueuse. » Cette loi s'applique aussi dans l'industrie. Elle laisse du champ à la concurrence. Avec du capital et des idées, un nouveau venu peut rivaliser avec les acteurs en place. Dans le numérique, ce n'est pas la loi de Turgot qui est à l'oeuvre, mais celle de Metcalfe. Selon cet informaticien américain, « l'utilité d'un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs » . On passe ici dans les rendements croissants. Plus il y a d'abonnés au téléphone ou d'utilisateurs de Facebook, plus le réseau est utile. Plus il y a de recherches sur Google, meilleur est le résultat des recherches. La qualité croît avec la taille.
L'économie des plates-formes est le royaume des « monopoles naturels » . Le gagnant ramasse toute la mise ( « winner takes all »). Non en raison de son comportement prédateur, comme le pétrolier Rockefeller au début du XXe siècle, mais en raison des caractéristiques intrinsèques de son activité. Quitte à rajouter des abus de position dominante, comme ceux pointés par la Commission européenne chez Microsoft et Google. Le préambule de la Constitution de 1946, encore en vigueur aujourd'hui, stipule que « toute entreprise, dont l'exploitation a ou acquiert les caractères [...] d'un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité » . Mais personne ne réclame la nationalisation de Google et Facebook, même s'ils accaparent l'essentiel de la publicité en ligne (78 % en France, et même 90 % sur le mobile). La réglementation des nouveaux monopoles est une question sans réponse.
Ensuite, le métier à tisser, le marteau-piqueur et la chaîne de montage, qui ont jalonné les révolutions industrielles, renforcent tous l'efficacité du travail manuel. Les propriétaires des machines ont d'abord capté l'essentiel des gains de productivité. C'était « l'accumulation primitive du capital », pour reprendre une autre expression de Marx. Mais, peu à peu, les salariés ont pris leur part. Leurs revenus se sont rapprochés de ceux qui étaient mieux placés dans l'échelle sociale. Une immense classe moyenne s'est formée. La montée du numérique en entreprise, l'intelligence artificielle ou la disponibilité d'énormes masses de données renforcent au contraire l'efficacité du travail intellectuel, de ceux que l'ancien ministre du Travail de Bill Clinton, l'universitaire Robert Reich, avait baptisés les « manipulateurs de symboles » . Alors que la révolution industrielle avait raccourci l'échelle sociale, la révolution numérique l'allonge. Les emplois intermédiaires disparaissent au profit des emplois très et peu qualifiés. La société se polarise et les inégalités s'accroissent.
Enfin, les révolutions industrielles avaient transformé notre environnement avec de nouvelles sources d'énergie, de nouveaux matériaux, une production de masse. Mais elles n'ont pas changé notre cerveau. La révolution de l'information, elle, agit au contraire sur notre façon de percevoir le monde et de le penser. La frontière entre vie publique et vie privée se déplace, voire s'estompe. Notre intimité n'est plus ce qu'elle était.
Chacune de ces différences suffirait à changer nos vies et nos sociétés. Mais en plus, elles se combinent. Le recul de la concurrence dans une société polarisée exacerbe les inégalités (économie des « superstars »). L'intimité menacée par des monopoles de plus en plus puissants fait penser aux dictatures de science-fiction (comme dans le film « Minority Report »).
Une société distendue où la vie privée se fragmente engendre une formidable défiance, que l'on retrouve par exemple dans l'électorat de Donald Trump. Il n'est guère étonnant que l'on s'interroge sur l'objet social de l'entreprise. Ou que monte l'idée d'un nouveau contrat social qui prendrait le relais de celui prôné par Jean-Jacques Rousseau. Au début des révolutions industrielles.

        
VITTORI Jean-Marc, « Le numérique, une révolution pas comme les autres », Les Échos, vendredi 16 février 2018, n°22637, p. 9.

11 février 2018

Les nouvelles révolutions d'Internet (février 2018)

11 02 2018

La révolution numérique connaît une brutale accélération avec la convergence des entreprises plateformes, des objets connectés, dont le nombre dépassera 20 milliards en 2020, de l'intelligence artificielle et de la robotisation. Déjà 4,5 des 7,6 milliards d'hommes sont entrés dans l'ère des données. La transformation digitale est irréversible. Mais ses valeurs, ses structures, ses règles et ses acteurs sont en train d'être radicalement modifiés.

Les principes qui ont gouverné l'émergence d'Internet sont le primat donné à l'innovation sur la norme, la neutralité du réseau, l'accès gratuit aux données personnelles et leur maîtrise par les opérateurs, l'autorégulation au nom de la spécificité du cyberespace. Or ils sont aujourd'hui insoutenables et caducs.

Le mythe de la liberté et de la nouveauté du Web a fondé l'oligopole du Gafam, adossé à l'appareil de sécurité des États-Unis. Sa capitalisation de 3 500 milliards de dollars lui permet d'écraser toute forme de concurrence, à l'exception de la Chine, qui a développé son réseau et ses champions nationaux : Baïdu, Alibaba et ses 25 milliards de dollars de transactions le jour de la Fête des célibataires, Tencent (WeChat) ou Didi. Par ailleurs, la neutralité s'avère incompatible avec le développement des usages professionnels, telle la télémédecine, et de la robotisation, notamment les véhicules autonomes, qui exigent la vitesse, la puissance mais surtout une garantie de sécurité très élevée.

Les bouleversements politiques et stratégiques de l'économie numérique sont encore plus importants. La polarisation des emplois, des revenus, des entreprises et des territoires déstabilise les classes moyennes et attise le populisme qui mine les démocraties. Le contournement de la fiscalité prive les États de ressources indispensables. L'illusoire gratuité a pour contrepartie l'aliénation des données personnelles dont l'exploitation et la manipulation menacent la liberté individuelle. Le refus des réseaux sociaux d'assumer une quelconque responsabilité sur les contenus favorise la diffusion des fake news, mais aussi la cybercriminalité, le djihadisme et les interventions des démocratures pour manipuler la vie démocratique - à l'image de la Russie lors des élections américaine et française comme des référendums sur le Brexit et l'indépendance de la Catalogne. Enfin, l'économie numérique et le développement de l'intelligence artificielle font l'objet d'une intense compétition entre les États-Unis et la Chine, qui investit massivement pour supplanter la domination technologique américaine dans le cadre de sa conquête du leadership mondial.

La révolution numérique se trouve à un moment décisif. Un nouvel Internet émerge qui sera placé sous le signe de la différenciation, de la privatisation, de la responsabilisation, de la régulation et de la confrontation.

Le caractère critique de certaines activités et les contraintes de sécurité impliquent une hiérarchisation des contenus et des utilisateurs en fonction des usages : individus et entreprises pour des échanges privés, services publics pour les fonctions régaliennes de l'État. Elle est indissociable d'une tarification différenciée en fonction de la vitesse, de la puissance et du niveau de sécurité garanti. L'accès au réseau s'impose comme l'une des clés pour la citoyenneté, la compétitivité des entreprises et l'attractivité des territoires, donc pour la croissance inclusive. L'une des premières responsabilités de la puissance publique devient donc la couverture, la maintenance et la résilience de l'infrastructure numérique. Simultanément, il est essentiel de reconnaître et de protéger le droit de propriété de chaque individu sur ses données comme de créer un cloud cantonné et sécurisé pour les usages critiques.

L'économie numérique doit être réintégrée dans l'État de droit, qu'il s'agisse de la responsabilité des plateformes sur les contenus qu'elles diffusent, de respect du consommateur en même temps producteur des données, de concurrence ou de fiscalité. Il est de même indispensable qu'elle supporte une partie des coûts qu'elle génère pour la société par ses effets de polarisation et qu'elle assume son impact sur la survie de la démocratie, que conditionnent le pluralisme de l'information et la raison critique des citoyens.

La nouvelle révolution d'Internet constitue une occasion unique pour l'Europe, qui a disparu des technologies de pointe alors qu'elle dominait l'industrie des télécommunications en 2000, de revenir dans le jeu. Le numérique, par son potentiel et ses risques, est plus systémique encore que les marchés financiers. Il est exemplaire des biens communs que l'Union européenne a vocation à protéger et développer.

      

BAVEREZ Nicolas, « Les nouvelles révolutions d’Internet », Le Figaro, lundi 12 février 2018, n°22862, p. 21.

06 février 2018

Pourquoi le numérique n'est pas une révolution industrielle (février 2018)

6 02 2018

Si le numérique est assurément une innovation de rupture, il n'est pas générateur d'un grand nombre d'emplois nouveaux, explique l'économiste de Natixis.

Partons des conditions pour qu'une évolution technologique soit une révolution industrielle. Il faut une nouvelle technologie (une innovation) de rupture qui fasse apparaître un bien ou un service nouveau qui devient un bien de grande diffusion, produit à grande échelle, acheté par beaucoup de personnes, et dont la production utilise beaucoup l'emploi. L'exemple usuel est l'automobile entre les deux guerres mondiales aux États-Unis et après la Seconde Guerre mondiale en Europe : les ventes de voitures si on ajoute Royaume-Uni, Allemagne et France passent de 5 millions en 1979 à 1 million en 1995. L'automobile a également fortement la structure des emplois.

Dans les pays de l'OCDE aujourd'hui, le digital est certainement une innovation de rupture et est diffusé très largement. Mais, et c'est là qu'il y a problème, au lieu de créer de nombreux nouveaux emplois, le digital emploie peu de personnes et a conduit à la bipolarisation du marché du travail entre emplois très qualifiés et emplois peu qualifiés. Le numérique présente-t-il aujourd'hui dans les pays de l'OCDE les caractéristiques d'une révolution industrielle ?

Innovation de rupture

Le numérique est-il une innovation de rupture ou une innovation incrémentale ? Le numérique ne change pas la nature des biens et services, mais change profondément la manière dont ils sont distribués ou achetés (avec les plateformes internet, le e-commerce). Il apporte aussi de nouveaux services (moteurs de recherche, réseaux sociaux, intelligence artificielle). On peut donc considérer que le numérique (digital) est une innovation de rupture.

Le digital est-il répandu à une grande échelle ? La reprise est certainement positive, comme le montre la diffusion d'Internet : en 2000, 23 % des ménages de l'OCDE utilisaient Internet, ils sont aujourd'hui 86 % et 97 % des entreprises de l'OCDE ont accès à Internet à haut débit.

Peu d'emplois nouveaux

Le numérique emploie-t-il une partie importante de la population active ? C'est ici qu'apparaît la difficulté. L'emploi dans le secteur des nouvelles technologies reste en effet faible. Si on définit les nouvelles technologies au sens large (entreprises de production ou de services dans l'informatique, Internet, les réseaux, les start-up de tous types), l'emploi dans ce secteur représente 2,6 % de l'emploi total en 1996, 3 % en 2001 et seulement 2,8 % en 2016. De plus, on sait que les robots (l'intelligence artificielle) conduisent à la bipolarisation des marchés du travail : le nombre d'emplois intermédiaires diminue, ces emplois sont remplacés par un petit nombre d'emplois très qualifiés dans l'industrie, par un grand nombre d'emplois peu qualifiés dans les services domestiques : de 1996 à 2017, l'emploi industriel dans les pays de l'OCDE a reculé de 22 %, l'emploi dans les services domestiques (distribution, loisirs, services à la personne, transports) a progressé de 24 %.

Le digital ne crée donc certainement pas une dynamique du marché du travail favorable à la croissance, et n'est pas générateur d'un grand nombre d'emplois nouveaux. À cause des effets sur l'emploi, on doit donc conclure que le numérique n'est pas une révolution industrielle. C'est une innovation de rupture. Le digital s'est considérablement développé en touchant presque tous les ménages et toutes les entreprises dans les pays de l'OCDE. Mais, au lieu de créer de nombreux emplois nouveaux, le numérique a contribué à la polarisation du marché du travail entre emplois très qualifiés et emplois peu qualifiés. C'est cette dernière caractéristique qui ne donne pas au digital le statut de révolution industrielle, comme l'ont été dans le passé la machine à vapeur, le moteur électrique, l'automobile.

      

ARTUS Patrick, « Pourquoi le numérique n’est pas une révolution industrielle », Le Point, mardi 6 février 2018, n°201802.

25 janvier 2018

L'avenir de l'emploi en pointillé (janvier 2018)

25 01 2018

L'automatisation et l'intelligence artificielle vont faire disparaître des emplois et en transformer beaucoup d'autres. Il va donc falloir faire un effort de formation sans précédent.

La bonne santé de l'économie mondiale, palpable à Davos, fait reculer le spectre du chômage. « Jamais l'Allemagne n'a eu autant d'emplois » , explique par exemple la chancelière allemande, Angela Merkel. Des millions d'emplois pour prendre soin des personnes âgées ne trouvent pas preneur aux Etats-Unis. Sans parler des compétences de « data scientists » qui manquent aussi en Europe, en Inde, en Chine. Mais l'automatisation et les progrès fulgurants de l'intelligence artificielle changent la donne. « Depuis trois siècles, il y a sans cesse des craintes que la machine détruise l'emploi. Mais cette fois-ci, ça pourrait bien être vrai » , estime Yuval Harari, l'historien auteur du best-seller mondial « Sapiens » . Les chiffres publiés en novembre dernier par le cabinet de conseil en stratégie McKinsey reviennent en boucle : 30 % du travail automatisable dans six emplois sur dix, 400 millions d'emplois qui disparaîtraient d'ici à 2030... Les plus optimistes citent d'autres chiffres plus favorables, mais plus limités : aux Etats-Unis, l'intelligence artificielle pourrait tuer 1,8 million d'emplois dans les trois ans, mais elle en créerait aussi 2,3 millions, très qualifiés et aussi très peu qualifiés. « L'intelligence artificielle permet aux humains de faire des choses mieux et plus vite » , rappelleC. Vijayakumar, PDG du consultant indien en technologies de l'information HCL, qui emploie plus de 100.000 salariés. L'avenir serait à l'homme augmenté, pas l'homme supprimé. Sauf que le géant du commerce en ligne vient d'ouvrir sa première boutique sans caissier, un métier qui emploie 3,5 millions de femmes et d'hommes rien qu'aux Etats-Unis.

Une « classe créative »

D'où viendra le renouvellement ? « Contrairement au passé, les salariés ne craignent pas tant d'être exploités que de devenir inutiles , explique Harari. C'est beaucoup plus angoissant. Il y aura de nouveaux emplois, c'est sûr. Mais les gens accepteront-ils de se réinventer tous les dix ans ? » Mary Flanagan, une artiste qui travaille beaucoup avec les nouvelles technologies et enseigne les « humanités numériques » au Dartmouth College, se demande comment créer une « classe créative » . Un participant explique qu'il faudra d'autres types d'emplois : des animateurs de réseaux sociaux qui vivront principalement d'un revenu universel à créer, des activités locales pour revivifier les territoires. Mais c'est une perspective qui semble ici lointaine.

« La technologie va changer tousles emplois. Avons-nous préparéles salariés à cette transformation ? », demande Ginni Rometty, la présidente d'IBM. Il faudra former. Massivement. « Des centaines de millions de personnes » , estime Alain Dehaze, PDG du groupe de travail temporaire Adecco. Qui va assumer ces dépenses ? Comment s'organiser ? Et former... à quoi ? Ces questions restent sans réponse. « On peut se réjouir d'une croissance plus forte » , affirme Marc Weinberger, un ancien de l'administration Bush devenu patron du géant de l'audit EY. « Mais tous les problèmes dont nous parlions l'an dernier sont toujours là. »

      

VITTORI Jean-Marc, « L’avenir de l’emploi en pointillé », Les Échos, jeudi 25 janvier 2018, n°22621, p. 6.

- page 1 de 9