16 novembre 2017

Universités, une débâcle idéologique (novembre 2017)

La France universitaire est à la traîne. Il est urgent d'engager de profondes réformes.

L'importance de l'enseignement supérieur n'a jamais été aussi décisive. Son rôle est fondamental pour la compétitivité et pour l'emploi, mais aussi pour l'accompagnement de la révolution numérique et pour l'intégration sociale. Les universités s'affirment comme le socle des pôles d'innovation, dont le modèle a été forgé par la Silicon Valley. D'où une concurrence croissante entre les nations pour attirer les institutions d'excellence, les professeurs et les étudiants les plus talentueux, concurrence dans laquelle les pays émergents, tels la Chine, l'Inde ou le Qatar, rivalisent de plus en plus avec les pays développés.

Dans cette compétition, la France n'a cessé de perdre du terrain. Le classement de Shanghai ne recense que 3 universités françaises dans les 100 premières mondiales, contre 48 pour les Etats-Unis, 9 pour le Royaume-Uni, 6 pour l'Australie, 5 pour la Suisse, 4 pour l'Allemagne et les Pays-Bas. Et ce alors même que la croissance de la francophonie, qui comptera 770 millions de personnes en 2060, et l'impact du Brexit, qui a entraîné une chute de 10 % des inscriptions d'étudiants européens au Royaume-Uni, ouvrent des perspectives très favorables.

La chute de notre université, en dépit de certains pôles d'excellence qui demeurent au meilleur niveau mondial, s'explique par son incapacité à s'adapter à la massification de l'enseignement supérieur. Le nombre d'étudiants, qui était de 300 000 en 1960, s'élève à 2,5 millions aujourd'hui et atteindra 3,3 millions en 2027. L'envolée des effectifs s'est effectuée au prix d'un double désastre académique - marqué par l'effondrement du niveau et de la valeur des diplômes - et humain : sur les 80 % de bacheliers, seuls 35 % obtiennent une licence, contre 75 % au Royaume-Uni, au Danemark ou en Autriche. De fait, les 82 universités restent balkanisées et soumises à un pilotage centralisé qui réduit leur autonomie à une fiction. Par ailleurs, le budget de 23,8 milliards d'euros en 2017 ne représente que 1,1 % du PIB (contre 1,5 à 2 % du PIB dans les grands pays développés) et se trouve cannibalisé par celui de l'enseignement scolaire, qui mobilise 70 milliards d'euros.

L'origine profonde de la débâcle universitaire de la France reste idéologique. Max Weber rappelait à juste titre que « la politique n'a pas sa place dans la salle de cours d'une université ». Or la politique a trop souvent envahi l'université en en chassant la connaissance et le mérite, qu'il s'agisse des enseignants ou des étudiants. La sélection est devenue le symbole du mensonge institutionnalisé. Officiellement, elle est bannie; pratiquement, elle est omniprésente. D'abord et surtout par l'échec des deux tiers des étudiants qui sortent sans aucun diplôme. Ensuite par sa présence massive en master. Enfin, par la survalorisation des filières sélectives (grandes écoles, Insa, STS et IUT d'une part, droit et médecine d'autre part). Le comble de l'absurdité a été atteint par la procédure APB et le recours au tirage au sort, qui ont abouti cette année à laisser 65 000 bacheliers sans affectation et à écarter des mentions très bien des filières d'excellence !

L'université, plus encore que les autres domaines de l'action publique, doit être profondément réformée. La logique ne peut en aucun cas être malthusienne; elle doit concilier l'objectif de porter 50 % d'une classe d'âge au niveau de la licence avec la réévaluation de la valeur des diplômes ainsi que le soutien des institutions et des filières d'excellence. Le projet du gouvernement constitue un premier pas utile avec l'instauration d'une sélection par les notes en fonction des filières, le recours à l'avis du conseil de classe, l'orientation des élèves les plus faibles vers des cours de soutien. Et ce même si la perversion démagogique du langage est maintenue, qui écarte la sélection au profit du « recrutement » et les connaissances requises au profit des « attendus », si le dernier mot reste théoriquement à l'étudiant, si des contingents de boursiers contrebalancent des quotas liés au mérite - alors que l'attribution des bourses devrait s'effectuer sur la base du mérite.

Ces mesures ne suffiront cependant pas à rattraper le retard accumulé par notre enseignement supérieur. Un changement de modèle est requis, qui peut s'inspirer de l'effort engagé par l'Allemagne, où la massification va de pair avec un fort taux de réussite, avec la priorité donnée aux formations d'ingénieurs (20 % des diplômés, contre moins de 15 % en France) et avec la concentration de plus de 2 milliards d'euros de crédits sur 9 universités d'excellence aux ambitions mondiales.

L'université française, tout comme notre système productif, relève d'une politique de l'offre. Elle a été fondée avec la Sorbonne au XIIIe siècle sur l'idée d'autonomie par rapport à l'Eglise et à l'Etat. Il faut aujourd'hui lui restituer cette autonomie, qu'il s'agisse de définition du projet pédagogique, de choix des formations, de recrutement des professeurs et des étudiants ou de fixation des droits d'inscription. L'Etat doit pour sa part accompagner ce mouvement en concentrant ses crédits sur l'enseignement supérieur et la recherche au lieu de les disperser en aides sociales dans un but clientéliste, tout en affectant des moyens spécifiques aux institutions d'excellence. A l'âge de l'histoire universelle et dans l'économie de la connaissance, le rang d'une nation se reconnaît aussi à la qualité de son enseignement supérieur. Au travail !

     

BAVEREZ Nicolas, « Universités, une débâcle idéologique », Le Point, jeudi 16 novembre 2017, n°2358, p. 12,13.

15 novembre 2017

L'apprentissage, une clef de la réussite depuis des siècles (novembre 2017)

L'apprentissage est un formidable levier de progrès. Pour développer l'activité en Europe au Moyen Age, pour lutter aujourd'hui contre le chômage des jeunes, pour préparer le monde de demain.

C'est un moment crucial de la vie active. C'est aussi un échec majeur de la France. Le passage de l'école à l'emploi échoue trop souvent. Un jeune actif sur quatre est au chômage. Et pour beaucoup d'autres, l'entrée dans la vie professionnelle est un douloureux parcours du combattant. Voilà pourquoi la rénovation de l'apprentissage que veut mener le gouvernement est une réforme essentielle, même s'il ne s'agit que d'un outil parmi d'autres de l'entrée dans le monde du travail. L'enjeu dépasse l'aménagement de tel ou tel dispositif. La montée en puissance de l'apprentissage dans l'Europe médiévale expliquerait... l'avancée prise par le Vieux Continent dans la révolution industrielle !

En France, l'apprentissage est un magnifique concentré des travers nationaux. Il est d'abord marqué par une méfiance générale. Méfiance de l'Education nationale vis-à-vis des entreprises, suspectées de vouloir exploiter la jeunesse, ce qui aboutit à des formations peu adaptées. Méfiance des enseignants et des parents vis-à-vis de filières jugées peu valorisantes, ce qui constitue un handicap dans un pays où les statuts ont une importance majeure. Méfiance des entreprises vis-à-vis d'une administration sourcilleuse.

On ne compte plus les exemples délirants. Comme le « décret escabeau » de 2013 qui interdisait aux apprentis de monter sur une échelle ou un marchepied (il a finalement été annulé). Ou l'impossibilité pour un jeune apprenti boulanger d'aller travailler avant 6 heures du matin, au moment où le boulanger fabrique son pain, car il s'agit d'un travail de nuit. Ou l'obligation pour une entreprise, passé un délai de deux mois, de payer un apprenti jusqu'au bout de son contrat, même s'il arrive à midi ou accueille les clients d'un juron.

Ensuite, le système français d'apprentissage est effroyablement compliqué. « Il est caractérisé par un grand nombre d'intervenants , résume une note du Conseil d'analyse économique rédigée par les économistes Pierre Cahuc et Marc Ferracci : l'Education nationale, les régions, les chambres de commerce, l'Etat, les organismes collecteurs de la taxe d'apprentissage (Octa), les partenaires sociaux, les branches, les entreprises, pour n'en citer que quelques-uns » . Pire encore : « Ces intervenants, dont les actions sont peu ou mal coordonnées, n'ont pas tous des incitations à développer l'apprentissage » ! Le mélange de la méfiance et de la complexité a des effets redoutables. Il faut deux ans pour certifier un nouveau cursus. L'apprentissage est sous-développé dans les grandes entreprises. L'Education nationale se retrouve avec une rivalité entre deux systèmes concurrents, lycées professionnels et centres de formation d'apprentis. Et des masses d'argent privé et public circulent en toute opacité, sans la moindre évaluation des dispositifs financés.

Enfin, le système devient injuste, car il profite de plus en plus aux étudiants déjà bien formés. Les universités ont organisé des canaux efficaces pour capter une partie de la taxe d'apprentissage, alors que le dispositif devrait profiter aux peu qualifiés. Les subventions publiques, elles, ne sont pas modulées selon le niveau de diplôme des apprentis. On marche sur la tête. Dans ces conditions, il ne faut guère s'étonner que l'apprentissage marche mal en France, avec moins de 300.000 nouveaux contrats dans le privé l'an dernier. Loin des objectifs fixés dans les multiples plans de relance gouvernementaux - François Hollande avait par exemple fixé la barre à 500.000.

En France, cette faiblesse de l'apprentissage passe pour un problème secondaire. La transmission des connaissances professionnelles est pourtant essentielle. A en croire une équipe d'historiens économiques réputés, Joël Mokyr et Matthias Doepke de l'université américaine Northwestern avec David de la Croix de l'université catholique de Louvain, l'apprentissage aurait joué un rôle crucial dans l'ascension économique de l'Europe à partir du Moyen Age. En Chine, en Inde, dans les pays musulmans, les connaissances se transmettaient au sein de la famille, de père en fils ou de mère en fille, ou au sein de clans familiaux. En Europe, où les familles étaient de taille plus réduite, l'apprentissage s'est développé au sein des guildes médiévales, puis au-delà.

En 1563, le Parlement britannique vote le « Statute of Artificers », un statut des artisans qui fixe des règles (sept années d'apprentissage, salaire maximum des apprentis, obligation d'avoir l'accord du maître pour partir, etc.) échappant dès lors aux guildes. A Paris, les artisans du faubourg Saint-Antoine profiteront eux aussi d'une telle liberté.

Les apprentis circulent plus facilement sur ce qui commence à ressembler à un marché du travail, et avec eux, les améliorations et les innovations. Les chercheurs soulignent le rôle de « l'adoption de meilleures institutions d'apprentissage, qui ont soutenu une diffusion rapide des techniques, permettant à l'Europe de prendre la suprématie dans les siècles qui menèrent à la révolution industrielle. Les connaissances tacites et les compétences demeurent pertinentes dans l'économie d'aujourd'hui » .

Si le rôle de l'apprentissage est essentiel, il n'est pas immuable. Au siècle numérique, quelles sont les compétences professionnelles à transmettre ? Dans quel sens, des vieux aux jeunes, des jeunes aux vieux, de pair à pair ? Qu'est-ce qui relève de l'école, de l'apprentissage, de la formation permanente ? Plus que jamais, il faudra apprendre à apprendre, et donc faire l'apprentissage de l'apprentissage. On est apparemment loin ici de la réforme des CFA et autres Octa. Mais, en réalité, le but est le même : la réinvention de l'apprentissage.

    

VITTORI Jean-Marc, « L’apprentissage, une clef de la réussite depuis des siècles », Les Échos, mardi 14 novembre 2017, n°22571, p. 8.

29 septembre 2017

Quels effets de la robotisation de l'industrie ? (septembre 2017)

Le débat sur les effets de la robotisation est très important : la robotisation détruit-elle des emplois, change-t-elle la nature des emplois ?

Nous rappelons d’abord les débats dans la littérature de recherche.

Nous comparons ensuite les pays de l’OCDE en ce qui concerne :

Le degré de robotisation de l’industrie ;

L’évolution de la productivité et de l’emploi dans l’industrie et dans le reste de l’économie ;

La taille de l’industrie, la compétitivité et les exportations.

On voit qu’un degré élevé de robotisation de l’industrie est associé à des évolutions favorables ;

A une taille élevée de l’industrie et à une progression rapide des exportations ;

Et pas à une modification des gains de productivité et de l’emploi en dehors de l’industrie.

La robotisation augmenterait donc en parallèle la valeur ajoutée et la productivité de l’industrie sans y détruire d’emplois.

     

SYNTHÈSE : QU’APPREND-ON DE LA COMPARAISON ENTRE LES PAYS DE L’OCDE EN CE QUI CONCERNE L’EFFET DE LA ROBOTISATION ?

La comparaison entre les pays de l’OCDE semble montrer que la robotisation de l’industrie :

Accroît les gains de productivité de l’industrie mais ne réduit pas l’emploi de l’industrie ;

Est associée à une taille élevé de l’industrie et à une progression rapide des exportations ;

Ne modifie pas les gains de productivité ou l’emploi dans l’ensemble de l’économie.

On ne voit donc que des effets favorables de la robotisation de l’industrie.

      

ARTUS Patrick, jeudi 28 septembre 2017.

        

ANNEXE – RÉFÉRENCES

      

ACEMOGLU D., RESTREPO P., The Race Between Machine and Man : Implications of Technology for Growth, Factor Shares and Employment, NBER Working Paper n°22252, 2016.

ACEMOGLU D., RESTREPO P., Robots and Jobs : Evidence from US Labor Markets, NBER Working Paper n°23285, 2017.

ACEMOGLU D., RESTREPO P., Secular Stagnation ? The effet of aging on economic growth in the age of automation, American Economic Review Papers & Proceedings 107(5), 2017, 174-179.

AMTZ M., GREGORY T., ZIERAHN U., Revisiting the Risk of Automation, Economics Letters 159, 2017, 157-160.

AUTOR D.H., DOM D., The Growh of low-skill service jobs and the polarization of the us labor market, American Economics Review 103(5), 2013, 1553-1597.

AUTO D.H., LEVY F., MURNANE R.J., The skill content of récent technological change : an empirical exploration, Quaterly Journal of Economics 118(4), 2003, 1279-1333.

DAUTH W., FINDEISEN S., SUEDEKUM J., WOESSNER N., « German Robots – The Impact of Industrial Robots on Workers », CEPR Discussion Paper DP 12306, septembre 2017.

FORD M., The Rise of the Robots, Basic Books, New-York, 2015.

FREY C.B., OSBORNE M.A., The Future of Employment : How Susceptible are Jobs to Computerisation ?, Technological Forecasting and Social Change 114, 2017, 254-280.

GRAETZ G., MICHAELS G., Robots at Work, CEPR Discussion Paper 1335, juin 2017.

28 septembre 2017

La productivité, ça se cultive (septembre 2017)

En Italie, on compte les bulletins de vote bien plus vite au Nord qu'au Sud. Cet écart de productivité se retrouve dans les entreprises. Preuve du rôle de la culture dans l'économie.

Comment gagner en productivité ? C'est à la fois une obsession et un casse-tête. Pour les chefs d'entreprise, c'est la clef des marchés gagnés et des profits gonflés. Pour les gouvernements, c'est la voie royale de la croissance et donc de recettes fiscales abondantes. Pour les économistes, c'est la plus grande énigme du moment. Depuis une décennie, la mesure la plus complète de cette efficacité de la production, la « productivité totale des facteurs », ne progresse plus que de 0,3 % par an dans les pays avancés, trois fois moins que lors des décennies précédentes. Le débat est vif sur l'hypothèse d'une « stagnation séculaire », causée par l'épuisement des progrès technologiques, le vieillissement des populations, le ralentissement des échanges, la crise financière ou la transition énergétique. Mais la productivité est compliquée à mesurer et ses ressorts restent mal connus. Deux économistes, Ethan Ilzetzki, professeur assistant à la London School of Economics, et Saverio Simonelli, professeur associé à l'université de Naples, ont eu l'idée, apparemment saugrenue mais en réalité éclairante, de remonter à la source en scrutant... 100 millions de bulletins de vote en Italie.

Nombre de bulletins et nombre de minutes

Bien sûr, les électeurs ne votent pas pour ou contre la productivité. Mais ils lâchent des bulletins dans une urne. Et ces bulletins sont ensuite comptés. C'est ici que nos deux chercheurs ont posé leurs instruments de mesure, ou plutôt récupéré des chiffres que personne n'avait songé à exploiter. En Italie comme en France, chaque bureau de vote envoie son décompte de voix aux autorités, et l'heure de cet envoi est scrupuleusement notée. Un nombre de bulletins et un nombre de minutes (entre la clôture du bureau de vote et l'envoi des résultats) : de quoi donner une formidable mesure de productivité ! Formidable, parce qu'elle est toute simple.

Pour dépouiller des bulletins de vote, il suffit de savoir à peine lire et compter : inutile donc d'introduire des équations sur le niveau de formation du capital humain (les chercheurs ont tout de même vérifié que les qualifications des scrutateurs dans différents bureaux de vote étaient à peu près homogènes). De même, le matériel requis est basique - un toit, une table, une chaise, une feuille de papier et un crayon. Pas besoin de comptabiliser le nombre de robots ou l'âge du capital.

Productivité « basique »

Résultat : les Italiens du Nord comptent les bulletins bien plus vite que ceux du Sud - 28 % plus vite pour être précis. Les calculs sur plus de 100 millions de bulletins, dans les 8.000 municipalités du pays, lors de trois scrutins (élections législatives et sénatoriales de 2013, référendums en 2016), sont implacables. Encore plus frappant : l'écart de vitesse de dépouillement entre deux régions est très corrélé avec l'écart de productivité de leurs entreprises. « Cette mesure explique jusqu'à la moitié de la dispersion des niveaux de productivité des firmes entre les différentes provinces italiennes, et plus de la moitié de l'écart de productivité entre le Nord et le Sud », selon Ilzetzki et Simonelli.

D'où viennent ces écarts de la productivité « basique » ? Il faut sans doute aller chercher au-delà de la technique. Les chercheurs ont montré que la rapidité à compter les bulletins de vote était corrélée à des facteurs culturels. C'est le cas pour l'absentéisme, considéré ici comme un indicateur de « l'éthique du travail » . C'est aussi le cas pour la confiance, mesurée ici par les réponses à une question de la « World Value Survey » ( « Faites-vous en général confiance aux Italiens ? »). Ces résultats peuvent paraître désespérants. A quoi bon s'agiter si tout vient de millénaires d'histoire ? Sauf que les cultures ne sont pas seulement nationales ou locales. Même dans les régions déshéritées, il y a des pépites.

Un chef pas à sa place

Les cultures sont très différentes d'une entreprise à l'autre, tout comme les productivités. En 2011, Chad Syverson, professeur à l'université de Chicago, a comparé les performances des industries américaines à un niveau très fin. Il montre que certaines usines affichent une productivité du travail quatre fois plus forte que d'autres ! En prenant en compte les différences d'équipements (nombre de machines, vétusté...), il estime que la productivité totale peut encore varier du simple au double. Ces écarts se retrouvent aussi sans doute au sein des entreprises, même s'ils sont plus difficiles à mesurer. Beaucoup de dirigeants sentent bien que tel ou tel service marche mieux que tel autre. Un chef peut ne pas être à sa place. L'organisation du travail peut être plus ou moins adaptée. Les salariés ont parfois pris de mauvais plis. Les marges de progression sont nombreuses.

Efficacité du management

Depuis une dizaine d'années, les économistes ont beaucoup travaillé sur l'impact du management sur la productivité. L'efficacité du management, mesurée par une batterie d'indicateurs (qualité du suivi interne, fixation d'objectifs clairs, promotion des talents, incitations adaptées, etc.) reste une force de l'Amérique. Les économistes Nicholas Bloom de Stanford, Raffaella Sadun de Harvard et John Van Reenen de la London School of Economics estiment que le management explique le tiers du retard des pays vis-à-vis des Etats-Unis en matière de productivité totale des facteurs (étude portant sur 11.000 entreprises dans 34 pays). Le progrès technique est peut-être en train de ralentir. Mais il reste partout d'immenses champs de productivité à cultiver.

      

VITTORI Jean-Marc, « La productivité, ça se cultive », Les Échos, mardi 26 septembre 2017, n°22537, p. 10.

L'innovation sauvera-t-elle l'économie française ? (septembre 2017)

COHEN Elie, ESCANDE Philippe, « L’innovation sauvera-t-elle l’économie française ? », Le Monde, vendredi 29 septembre 2017, p. LIV2.

Industrie, l'opportunité historique (septembre 2017)

Après vingt ans de chute libre, 2017 marque un sursaut pour la France. Jusqu'à quand ?

A l'âge du capitalisme universel, l'industrie est moins que jamais une relique du passé. Elle continue à jouer un rôle prédominant dans la recherche, l'exportation, l'emploi à haute valeur ajoutée et les gains de productivité qui permettent de concilier compétitivité et solidarité. Elle s'est révélée décisive dans le décollage de la Chine, la réinvention de l'économie sociale de marché allemande ou le redressement des Etats-Unis après le krach de 2008. Elle occupe une place centrale dans les nations les plus performantes, des pays scandinaves à Singapour, en passant par la Suisse, le Japon ou la Corée du Sud.

De façon symétrique, l'effondrement de l'industrie fut l'un des plus puissants moteurs du déclin économique et social de la France. A la mi-2017, la production industrielle reste à son niveau de 1996, alors que la consommation de biens manufacturés a progressé de 60 %. La part de l'industrie dans la valeur ajoutée a chuté à 11 % contre 16 % dans la zone euro et 22 % en Allemagne. La désindustrialisation a détruit 2,5 millions d'emplois en un quart de siècle, dont 700 000 au cours de la dernière décennie. Le succès des filières de l'aéronautique, de l'armement ou du luxe ne masque plus la multiplication des faillites et des rachats d'ex-fleurons nationaux par des groupes étrangers, tels Pechiney par Alcan, Arcelor par Mittal, Alstom-Energie par General Electric, Alcatel-Lucent par Nokia ou Lafarge par Holcim.

Après deux décennies de descente en vrille, 2017 pourrait cependant marquer un tournant. La production manufacturière s'affiche en hausse de 2,5 % sur un an. Le taux d'utilisation des capacités se redresse à 84,5 %. L'investissement progressera de 5 % en 2017, comme en 2016. Les faillites reculent. Enfin et surtout, la course aux suppressions d'emplois est enrayée et l'industrie crée de nouveau des postes de travail si on intègre l'intérim.

L'embellie résulte moins de la politique économique que de la configuration très favorable née de la baisse conjuguée du prix du pétrole, de l'euro et des taux d'intérêt à partir de 2015. A défaut du CICE, dont le ciblage des bas salaires a limité les bénéfices pour l'industrie, le suramortissement des investissements et la réduction des délais de paiement ont contribué à ce début de retournement. Cependant, l'industrie française n'est que convalescente et non pas sauvée. La production reste inférieure de 10 % à son niveau de 2007, alors qu'elle est supérieure de 8 % en Allemagne. Le déficit commercial atteint 41 milliards sur sept mois, les pertes de parts de marché se poursuivent en Europe comme dans le monde en raison de l'insuffisance des entreprises exportatrices, dont le nombre est réduit à 125 000 contre 300 000 en Allemagne, 210 000 en Italie et 145 000 en Espagne. Une part notable de l'appareil de production est obsolète du fait du long blocage de l'investissement, comme le souligne le retard accumulé en matière de robotisation (0,8 robot pour 1 000 emplois contre 2,05 en Suède et 2,53 en Allemagne).

L'embellie ne doit donc pas inciter au relâchement, mais à la mobilisation autour d'un pacte national de réindustrialisation visant à améliorer tous les facteurs de production tout en tirant pleinement parti de l'amélioration de l'image de la France auprès des investisseurs. Pour ce qui est du travail, la dérive des coûts horaires (37,10 euros contre 35,50 en Allemagne, 27,60 en Italie et 21,20 en Espagne) sera enrayée par la transformation du marché engagée par les ordonnances. Entreprises et salariés auront la responsabilité d'utiliser pleinement les marges de manoeuvre ouvertes, tandis que la réforme de la formation professionnelle devra mettre l'accent sur le numérique afin de préparer les salariés à la révolution technologique.

Il reste impératif de normaliser la fiscalité confiscatoire qui pèse sur la production et sur l'épargne. Les impôts et charges acquittés par les entreprises représentent 18 % du PIB en France contre 14,5 % en Italie, 12 % en Espagne et 9 % en Allemagne. La fiscalité sur le capital atteint 10 % du PIB, privant nos entreprises d'une base actionnariale nationale. La diminution programmée de l'impôt sur les sociétés ou la mise en place d'un prélèvement forfaitaire de 30 % sur les revenus de l'épargne vont dans le bon sens, mais ne produiront leurs effets que lentement.

Le rôle de l'énergie dans la compétitivité de l'industrie demeure sous-estimé. La France doit donc remettre à plat sa stratégie énergétique et valoriser pleinement son parc nucléaire.

Enfin, l'innovation est décisive. Elle passe par les infrastructures numériques, par l'organisation des filières et surtout par la mobilisation des talents. Le succès de la French tech nous rappelle que notre pays dispose de la plus précieuse des ressources, des entrepreneurs et des ingénieurs de très grande qualité. Permettons-leur de donner la pleine mesure de leur talent en France, au lieu de les contraindre à se mettre au service de nos concurrents.

     

BAVEREZ Nicolas, « Industrie, l’opportunité historique », Le Point, jeudi 28 septembre 2017, n°2351, p. 15,16.

11 septembre 2017

L'innovation, richesse des nations (septembre 2017)

La France a les atouts pour devenir le pays licorne de l'Europe numérique. À condition qu'elle s'en donne les moyens !

Les ordonnances réformant le Code du travail engagent la modernisation du modèle français qui, depuis des décennies, condamne notre pays à la décroissance, au chômage de masse, à la paupérisation et au déclassement de ses citoyens, au double déficit du commerce extérieur et des finances publiques. La levée des obstacles qui brident la création d'activités et d'emplois a pour pendant la relance de l'innovation afin d'améliorer la productivité, dont les gains stagnent autour de 0,5 % par an.

L'innovation fait la richesse des entreprises et des nations. En témoignent la sortie de crise de l'économie américaine après le krach de 2008, tirée par l'économie numérique et l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels, la montée en gamme de la Chine, qui est devenue le premier déposant mondial de brevets, ou l'investissement massif des pays scandinaves dans l'économie de la connaissance, qui représente 7 % du PIB en Suède comme aux États-Unis, afin de concilier compétitivité et haut niveau de solidarité.

Dynamisme entrepreneurial

La France doit combler le retard qu'elle a accumulé et qui se traduit par une R&D privée limitée à 1,4 % du PIB, contre plus de 2 % en Allemagne, et une 11e place dans les écosystèmes d'innovation, loin derrière Londres et Berlin. Elle doit capitaliser sur l'émergence de la French Tech et tirer pleinement parti de l'amélioration de son image auprès des entrepreneurs et des investisseurs, contrastant avec la dégradation de l'attractivité du Royaume-Uni et des États-Unis en raison du Brexit et de la désastreuse présidence de Donald Trump.

L'essor de la French Tech est adossé à un réel dynamisme entrepreneurial, ancré dans le foisonnement de près de 10 000 start-up et la multiplication des incubateurs, à l'image de la Station F promue par Xavier Niel. Son financement progresse vivement, mobilisant quelque 2,75 milliards, ce qui place notre pays en 2e position en Europe pour les levées de fonds, rivalisant avec Londres. Simultanément, treize métropoles françaises ont lancé des stratégies ambitieuses de soutien à l'innovation.

Le renouveau entrepreneurial français demeure cependant fragile. La rentabilité du capital innovation est très insuffisante, limitée à 2,2 % pour les fonds en cours et négative à hauteur de 1,6 % pour les fonds clos. Les start-up se multiplient en France, mais les rares licornes authentiques - Criteo, Talend et DBV - sont toutes cotées aux États-Unis. Le capital innovation reste, en proportion de la richesse nationale, dix fois moins développé qu'en Israël et sept fois moins qu'aux États-Unis.

Solutions de financement

En dépit de multiples initiatives, la France ne dispose pas d'un écosystème cohérent et complet pour développer l'innovation. Les business angels et les fonds sont trop peu nombreux, de taille réduite et faiblement internationalisés. Le financement du secteur est biaisé par les interventions publiques, qui en assurent les deux tiers à travers BPIFrance et les fonds fiscaux (FCPI et FIP). La sortie des investisseurs est rendue très difficile par l'anémie de la place financière de Paris et la délocalisation massive des entrepreneurs à succès à l'étranger. Les universités et le CNRS sont quasi absents du financement de l'innovation.

L'innovation n'est nullement une cause perdue. Elle doit servir de laboratoire pour le redressement de la France. Une stratégie globale d'innovation est indispensable, qui passe par l'attraction des talents, par l'association étroite de la communauté scientifique, par la rationalisation et la concentration des aides publiques, par l'incitation à investir en actions - notamment par le changement des règles prudentielles de l'assurance-vie -, par la revitalisation de la place financière de Paris.

Le rôle de l'État est déterminant, mais il gagnerait à porter moins sur le financement des start-up - au risque d'encourager les bulles spéculatives - que sur l'éducation (900 000 emplois demeurent non pourvus en l'absence de diplômés disposant des compétences requises), sur les infrastructures numériques et sur la constitution d'une régulation européenne efficace de l'économie digitale. Enfin, il est plus que jamais urgent de normaliser le cadre réglementaire et fiscal, dont la responsabilité est première dans le déficit de compétitivité et d'attractivité de la France. La seule taxation confiscatoire de l'épargne, qui bloque le financement en fonds propres des entreprises, a fait perdre 2 points de croissance au cours de la dernière décennie.

La France, pour avoir ignoré les révolutions qui se sont succédé depuis la fin des Trente Glorieuses et manqué le train de la reprise des pays développés après le krach de 2008, joue son avenir avec la transformation digitale et le redémarrage de l'activité dans la zone euro. Elle conserve des atouts décisifs, au premier rang desquels figure une nouvelle génération d'entrepreneurs de grand talent. Elle doit leur donner toutes leurs chances en cessant de prétendre les enrégimenter au service des politiques arrêtées par l'État, pour mettre à l'inverse les pouvoirs publics au service de leur capacité à créer des richesses et des emplois. Transformons la France d'homme malade de l'Europe en nation licorne !

BAVEREZ Nicolas, « L’innovation, richesse des nations », Le Point, lundi 11 septembre 2017, n°201709.

22 juillet 2017

La troisième révolution industrielle (janvier 2017)

Observation n°1 : Compte tenu des développements précédents, semble apparaître ce que l’on peut appeler une « maquette » de révolution industrielle, qui serait la quintessence observable des deux premières. Selon cette maquette, une révolution industrielle se déploie en deux demi-siècles. Le premier au cours duquel se développe le système de production et de distribution transformant les innovations techniques majeures en produits et services abordables par un nombre suffisant de clients. Cette dernière forment alors la « classe moyenne », cette dernière étant définie par la population en mesure d’acheter les produits issus de cette révolution, en notant que ses membres sont employés en nombre croissant dans le système de production et de distribution qui se développe. Apparaît donc un jeu dynamique entre l’offre de produits et services abordables et leur demande par ceux qui travaillent à les produire et les distribuer. Le second demi-siècle voit s’affirmer cette classe moyenne qui fournit la « demande » correspondant à la nouvelle « offre » créée par la révolution industrielle. Et de fait, la classe moyenne « acheteuse » atteint 30 millions de personnes dans les années 1830 en Europe de l’Ouest, au cœur de la première révolution industrielle, pour croître rapidement jusqu’aux années 1870, où elle dépasse 60 millions de personnes avant de doubler au début du XXe siècle. Cette classe moyenne se développe rapidement en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord jusqu’aux années 1920, ces « années folles » de consommation et de libération des mœurs, puis voit son essor interrompu par la crise de 1929 et la Deuxième guerre mondiale avant qu’il ne reprenne dans les années 1950. La classe moyenne « acheteuse » des produits et services de la deuxième révolution industrielle atteint 500 millions de personnes dans les années 1970 au sein de la Triade (…).

     

Observation n°2 : La diffusion d’une révolution industrielle s’évalue selon trois approches : 1/ les mutations en termes de sources d’énergie, de modes de transport des hommes et des marchandises et d’échange des informations et des idées, 2/ les mutations en termes d’urbanisation, d’éducation et de relations sociales, 3/ l’assimilation des innovations par l’ensemble des entreprises et l’évolution de la productivité globale des facteurs (PGF) de production, notamment sous l’effet du progrès technique et de l’adaptation des forces productives. La progression de la PGF mesure la quantité de production supplémentaire qui résulte d’une meilleure utilisation du travail et du capital au cours du temps et donc le revenu supplémentaire que l’on peut partager chaque année entre les différentes catégories de la population. (…).

    

Observation n°3 : La première révolution industrielle a été modelée et dynamisée par le couple machine à vapeur/réseau de chemins de fer, la deuxième révolution industrielle a été modelée et dynamisée par les couples moteur électrique/réseau électrique et moteur à explosion/réseau routier, et la troisième révolution révolution industrielle est modelée et dynamisée par le couple logiciel/réseau Internet qui conduit, par le contrôle et le traitement des données, à influencer le comportement des hommes, des entreprises et des nations. Le contrôle des moteurs de recherche et de traitement des données est un élément central des stratégies de souveraineté des nations. (…).

    

Observation n°4 : Il faut donc fonder la stratégie de réindustrialisation française sur les logiciels en réseau et la remontée des taux de profit du secteur productif. Une stratégie nationale de multiplication de puissantes entreprises produisant des logiciels opérant en réseau, de formation massive des ingénieurs et programmeurs, de développement des usages de ces logiciels et des assemblages de biens et services qu’ils rendent possible, couplée à une stratégie fiscale et sociale d’attractivité économique, sociale et culturelle est dorénavant un impératif de survie à court terme pour la France. (…).

    

Observation n°5 : Le nouveau système technique qui se met en place depuis trois décennies, avec une accélération foudroyante depuis quinze ans, et qui devrait balayer les vieilles structures productives dans les dix ans qui viennent, est donc le fruit de l’essor de l’économie de l’informatique et d’Internet et de l’économie entrepreneuriale de l’innovation. (…).

    

Observation n°6 : Dans ce nouveau système technique de l’iconomie entrepreneuriale, le cerveau d’œuvre remplace la main d’œuvre comme facteur de production clé. L’innovation doit intervenir en continu grâce à la mise en réseau des intelligences. L’organisation n’est plus fondée sur une hiérarchie d’autorité descendante mais sur une relation d’intelligence intégrant un nombre très réduit de niveaux hiérarchiques (pas plus de trois) travaillant en symbiose. Le niveau supérieur a essentiellement une fonction de coordination stratégique, de financement et d’optimisation des moyens. La gestion de l’immatériel et la création d’une image forte, et durablement forte, deviennent un élément central des nouvelles chaînes de création de valeur. L’organisation des entreprises est fortement impactée, l’entreprise fordienne hiérarchique devant évoluer vers une entreprise innovante collaborative. Plus généralement, nous passons d’une économie hiérarchique de main d’œuvre à une iconomie relationnelle du cerveau d’œuvre. Dit autrement, nous basculons d’une économie fordienne hiérarchique, qui est le nom communément donné au système économico-social dominant de 1945 à 1985, à une iconomie entrepreneuriale relationnelle qui émerge depuis le milieu des années 1980 et s’impose au monde depuis le début des années 2000. (…).

    

Observation n°7 : Dans chaque révolution industrielle, l’industrie est définie par la grappe d’innovations de rupture. Lors de la première révolution industrielle, l’industrie regroupe notamment les activités mues par la machine à vapeur, et, lors de la deuxième, celles qui sont animées notamment par l’électricité. Dans la troisième révolution industrielle, l’industrie décrit donc toutes les activités animées par des logiciels et organisées selon des processus normés et informatisés. La finance, les nano et biotechnologies, les flux logistiques, les systèmes énergétiques informatisés, l’e-santé et l’e-éducation, la publicité du Internet sont donc des activités industrielles. L’industrie manufacturière relève de la deuxième révolution industrielle lorsqu’elle n’est pas informatisée et de la troisième lorsque les logiciels sont au cœur des processus industriels. (…).

     

Observation n°8 : Dans la suite, l’iconomie entrepreneuriale nommera le nouveau système technique issu de la troisième révolution industrielle en cours. L’iconomie entrepreneuriale, - I comme Intelligence, informatique, Internet, innovation, intégration -, et donc le fruit de trois nouvelles formes d’innovation, de production, de distribution et de consommation :

L’économie de l’informatique, de l’Internet et des logiciels en réseau, qui s’appuie sur les progrès foudroyants de la microélectronique, et de l’économie de l’intégration des systèmes – intégration des systèmes de conception, de production et de distribution par des logiciels co-intégrés conduisant toutes ces opérations. C’est une mutation scientifique et technologique.

L’économie entrepreneuriale de l’innovation. C’est une mutation capitalistique, entrepreneuriale et organisationnelle.

L’économie servicielle des effets utiles qui n’est elle-même concevable qu’en faisant appel aux nouvelles technologies informatiques et de communication permettant de créer des assemblages de biens et services gérés en temps réel par de puissants logiciels en interaction avec le client. Comme évoqué ci-dessus, je préfère le terme d’industrie des effets utiles. C’est une mutation des usages qui privilégie le cognitif sur le physique. (…).

    

Observation n°9 : L’iconomie entrepreneuriale, qui est une révolution de l’intelligence en réseau appliquée à toutes les activités humaines, qu’elles soient économiques, sociales ou culturelles, a pour effet de déconstruire les organisations massifiées et hiérarchisées issues de la deuxième révolution industrielle. En effet, les liaisons horizontales deviennent plus productives par échange entre pairs s’exprimant librement et avec des compétences techniques directement opérationnelles conduisant à des échanges riches en informations et en significations partagées. Alors que les liaisons verticales, qu’elles soient descendantes ou ascendantes, sont formelles et manipulées pour produire des actions servant des intérêts précis, ce qui donne des échanges pauvres en signification partagée. (…).

    

Observation n°10 : Il apparaît donc que, si les deux premières révolutions industrielles ont été « nationales » au sens d’une production industrielle à base de chaînes de valeur nationale, de 1780 à 1980, l’informatisation simultanée, à partir des années 1980, des systèmes de production et de distribution, des systèmes de transport et des systèmes de communication et télécommunication, avec une accélération foudroyante à partir des années 1990, a conduit à une globalisation de la production industrielle à base de chaînes de valeur internationale. (…).

    

Observation n°11 : Cette économie de l’informatique et d’Internet favorise toutes les formes d’innovation qui permettent à de jeunes entreprises innovantes de créer de nouveaux segments de marché par une utilisation optimale de l’informatique et des réseaux. Cette segmentation de l’offre se manifeste par la création de biens physiques associés à des services dans des assemblages dont l’intérêt pour le consommateur résulte de l’utilité qu’il en retire. L’optimisation de ces assemblages se fait en prenant en compte les caractéristiques des besoins des consommateurs tels qu’ils les expriment par leurs achats répertoriés dans des systèmes informatiques centrés sur les relations clients. La conception et la gestion de ces assemblages de produits et services sont fortement consommatrices de capacités à transcrire ces séquences de produits et services en données informatiques et à les traiter rapidement, ce que rendent possible la phénoménale augmentation de la puissance des microprocesseurs et la sophistication des logiciels. Les deux prochaines décennies laissent deviner des mutations stupéfiantes de l’environnement de l’homme. Le déploiement de la troisième révolution industrielle au cours de la période 1980-2030 va transformer les rapports de force entre nations et continents avant que cette révolution ne se consolide vraisemblablement au cours du demi-siècle suivant. (…).

    

Observation n°12 : L’activité financière a quatre fonctions clés au service de l’économie réelle et du bien-être social : émission de la monnaie et gestion des moyens de paiements dans une économie monétaire de marché ; intermédiation de l’épargne vers l’investissement productif et l’investissement public ; gestion des risques ; et gestion d’actifs. Ces fonctions sont des véritables missions de service public qui doivent être régulées pour qu’elles bénéficient à tous. (…).

    

Observation n°13 : Une place financière est la coagulation des centres de décision d’allocation des ressources financières d’un pays, des centres de développement et de gestion des chaînes d’information et des produits de financement et de gestion des risques, et donc le centre nerveux de contrôle du capital productif. Un pays développé, souhaitant exercer une influence même minimale sur le monde économique globalisé, doit contrôler les têtes de réseaux industriels et financiers qui commandent le fonctionnement de son économie interne. Posséder une place financière puissante, en termes de capitaux gérés, de capacités à gérer l’information et les risques, et de capacités à innover pour répondre aux besoins nouveaux de financement et d’assurance contre le risque, est un atout décisif pour garder des leviers d’influence dans un monde global. (…).

     

Observation n°14 : La mutation vers l’iconomie est complétée par une mutation territoriale : la métropolisation de la croissance et, plus fondamentalement encore, la territorialisation de la croissance. Les innovations se produisent essentiellement dans des métropoles ou les territoires accueillants pour les entrepreneurs et les chercheurs. Ces territoires, à condition d’être structurés par des pôles métropolitains en réseaux et que nous nommerons territoires métropolisés, facilitent la dissémination des innovations au sein de l’écosystème de production et d’innovation qu’elles créent par leurs politiques fiscales, sociales et environnementales. La productivité et le niveau de vie des territoires métropolisés accueillants sont aujourd’hui très supérieurs à ceux des villes désagréables à vivre ou des zones peu denses. Un excès de fiscalité sur les revenus, les bénéfices, les patrimoines ou les transactions est aujourd’hui un frein à une métropolisation intelligente et maîtrisée. (…).

     

Observation n°15 : Ce « donner envie », qui domine le monde en train de naître, s’organise dans des métropoles modernes, notamment autour de la concentration intelligente et agréable à vivre des compétences, de la multiplicité des mises en relation et des possibilités de financement, d’une mobilité totale des personnes, d’une sécurité éprouvée des personnes et des biens, et d’une qualité de vie aussi complète que possible. Cette dernière dépend de la qualité de l’environnement (eau, air, habitat dans des territoires ou quartiers variés), de la qualité de l’éducation et de la santé et d’une grande ouverture culturelle, scientifique, technique, politique conduisant à la plus grande tolérance possible envers tous les modes de pensée et de comportement paisibles et non agressifs pour les autres. (…).

     

Observation n°16 : La politique des nations consiste de plus en plus à « donner envie » aux entrepreneurs, investisseurs et créateurs de venir s’installer sur un territoire plutôt qu’un autre, par l’élaboration d’un cadre fiscal, social, réglementaire et environnemental, à la fois stable et accueillant. La plupart des pays européens, sauf la France, ont parfaitement compris l’impératif du « donner envie » dans leur politique nationale. La France, elle, lutte frontalement contre la troisième révolution industrielle et son écosystème entrepreneuriale dans lequel l’effort et la prise de risque ne sont pas rémunérés par un salaire mais des plus-values éventuelles en cas de réussite des projets, et contre la globalisation, uniquement perçue comme une menace, en multipliant les impôts les plus spoliateurs et les règles sociales les plus rigides tout en organisant une instabilité suffocante de son environnement fiscal et social. (…).

     

Observation n°17 : Au moment où le nouveau système technique bouleverse la hiérarchie des puissances tout en marginalisant l’Europe dans la constitution des nouveaux équilibres politiques et stratégiques mondiaux, s’impose l’évidence d’une France 2.0 qui lutte contre la troisième révolution industrielle au lieu de surfer sur la vague. D’une Europe qui n’est qu’une masse inorganisée en puissance : les 28 pays membres de l’Union européenne abordent séparément les grands enjeux stratégiques de la hiérarchisation du monde en cours, surtout après le vote du Brexit de juin 2016. La politique américaine, via l’OTAN et ses puissants capteurs de données militaires (réseau Échelon) et économiques et personnelles (Google, Apple, Amazon, etc.), est de facto le seul dénominateur commun des politiques stratégiques européennes. Le réseau Échelon désigne le système mondial d’interception des communications privées et publiques regroupant les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande sous le contrôle de la NSA (National Security Agency) américaine. (…).

     

SAINT-ÉTIENNE Christian, La troisième révolution industrielle. Iconomie entrepreneuriale et métropolisation de la croissance. Comment la France peut réussir dans la Transformation du monde, Contemporary Bookstore, janvier 2017.

04 juillet 2017

Qu'est-ce qui est plus important : de produire ou d'utiliser les nouvelles technologies ? (juillet 2017)

On s’interroge souvent sur les raisons du ralentissement des gains de productivité dans les pays de l’OCDE, alors que les Nouvelles Technologies (le digital) se développent rapidement.

Mais il faut alors se poser une question : qu’est-ce qui est le plus important pour un pays, de produire ou d’utiliser les Nouvelles technologies ? Le secteur qui produit les Nouvelles Technologies a effectivement un niveau de productivité élevé ; mais l’utilisation plus ou moins intense des Nouvelles Technologies dans le reste de l’économie peut avoir un effet moyen sur les gains de productivité globaux.

Nous allons donc examiner les liens, en comparant les pays de l’OCDE :

D’une part entre les gains de productivité et la taille du secteur qui produit les Nouvelles Technologies ;

D’autre part entre les gains de productivité et divers indicateurs de l’intensité d’utilisation des Nouvelles Technologies dans l’ensemble de l’économie : degré de robotisation, taille de l’investissement en Nouvelles Technologies, proportion des entreprises qui utilisent une connexion Internet haut débit.

Nous voyons que le fait d’être producteur des Nouvelles technologies semble être le plus important.

    

SYNTHÈSE : D’OU VIENT ESSENTIELLEMENT LA PRODUCTIVITÉ ?

Pour comprendre l’absence de lien visible entre gains de productivité et développement des Nouvelles Technologies, nous regardons si les gains de productivité globaux d’un pays sont liés :

A la taille du secteur qui produit les Nouvelles Technologies ;

Ou à la diffusion des Nouvelles Technologies dans l’ensemble de l’économie.

Nous voyons que l’effet le plus important vient de la taille du secteur qui produit les Nouvelles Technologies.

     

ARTUS Patrick, mardi 4 juillet 2017.

26 juin 2017

Les nouvelles guerres de l'information (juin 2017)

L’information est la clé de la guerre. Dans le brouillard qui caractérise l’affrontement armé, c’est le savoir qui fait la décision. Il en va de même dans la guerre économique : la protection ou le piratage de l’innovation déterminent largement la hiérarchie des producteurs. Et ce tout particulièrement au cœur d’une révolution technologique qui fait de la capacité à acquérir et traiter les données la nouvelle richesse des entreprises et des nations.

La guerre de l’information vise la prise de contrôle de « l’esprit des gens », pour reprendre la définition de Hannar Arendt. Elle est entrée dans une nouvelle ère avec la révolution numérique. La collecte, le traitement et l’analyse des données ouvrent une cinquième dimension à la guerre : le cyber s’ajoute à la terre, la mer, l’air et l’espace. La connexion de plus de la moitié de l’humanité à Internet et la perspective de disposer d’une vingtaine de milliards d’objets connectés en 2020 démultiplient les possibilités de voler, manipuler ou détruire l’information, avec pour objectif de prendre le contrôle des individus ou des systèmes informatiques.

Le champ de bataille est mondial. Les opérations se déroulent en permanence et en temps réel. Le numérique, plus encore que l’atome qui reste pour l’heure l’apanage des États, possède un pouvoir égalisateur et constitue une arme asymétrique. Il est accessible à des groupes criminels et terroristes, voire à de simples individus, et les met sur un pied d’égalité avec des entreprises globales ou des grandes puissances, comme il est montré par les cyberattaques venues de Corée du Nord – à l’image du virus WannaCry qui a bloqué plus de 200 000 ordinateurs dans 150 pays.

La guerre de l’information ne met pas seulement aux prises des États ; elle épargne le sang tout en montrant une très grande efficacité pour défaire l’ennemi en s’attaquant à l’esprit de sa population. Hobbes rappelait que « gouverner, c’est faire croire ». Celui qui sait faire croire sort vainqueur, tout particulièrement dans les démocraties qui sont des régimes d’opinion. Les démocraties sont des cibles privilégiées de la guerre de l’information qui déstabilise leurs citoyens via les réseaux sociaux pour pervertir leurs institutions et le débat public. Avec plusieurs modes d’action : les attaques personnelles contre les dirigeants ; la divulgation massive de données confidentielles sur le modèle de WikiLeaks ; la diffusion de fausses informations (fake news) ; la propagande nationaliste et religieuse.

Deux ennemis se montrent particulièrement dangereux. Les démocratures comme la Chine, la Russie et la Turquie, avec pour récente illustration les interventions russes dans les élections présidentielles américaine et française. Les mouvements djihadistes qui, en voie d’être défaits au Moyen-Orient, se redéploient en réseau social au cœur des sociétés développées. Mais le risque est aussi intérieur avec les populistes qui, sur fond de discrédit des élites et de radicalisation du corps social, mobilisent les fake news au service de leur démagogie, parfois avec l’aide de médias tels que Fox News ou le site Breitbart aux Etats-Unis – voire des tweets de Donald Trump.

Les démocraties ne peuvent se contenter de subir la guerre de l’information, sauf à se mettre en très grand danger. D’où la nécessité d’une réaction globale et coordonnée.

Au plan économique, la recherche, la validation et l’indépendance de l’information ont vocation à être protégées par l’application des législations de la concurrence aux plateformes et leur contribution au financement des diffuseurs.  Au plan juridique, un régime de responsabilité des plateformes doit être institué pour réprimer la diffusion des fake news, aujourd’hui parfaitement détectables, et de la propagande des démocratures ou des groupes djihadistes. L’Union européenne est ainsi fondée à préserver la liberté de ses citoyens à travers le Privacy Shield ou le règlement pour la protection des données personnelles qui entrera en vigueur le 25 mai 2018. Au plan militaire, l’urgence commande de définir une stratégie cybernétique qui intègre le renseignement, la protection des citoyens, des entreprises et des institutions, enfin la lutte offensive. Au plan politique, la coopération entre Européens est indispensable pour briser l’étau créé par la domination technologique des Etats-Unis, d’une part, les attaques en provenance du terrorisme islamique ou des démocratures russe et turque, d’autre part.

L’ultime antidote est à chercher dans l’éducation des citoyens des démocraties à la liberté et à la responsabilité. La résistance des contre-pouvoirs aux Etats-Unis comme des Français lors de la dernière élection présidentielle montre que la guerre de l’information n’est pas perdue. La démocratie reste indissociable de la liberté, de la pluralité et de la véracité de l’information, qui sont plus que jamais un combat.

     

BAVEREZ Nicolas, « Les nouvelles guerres de l’information », Le Figaro, lundi 26 juin 2017.

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