Histoire

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

09 juillet 2018

Y a-t-il une vérité en histoire ? (mai 2018)

BOUCHERON Patrick, " Y a-t-il une vérité en histoire ? ", L'Histoire, mardi 1er mai 2018, n° 447, p. 134.

Du sens du tragique (mai 2018)

ORY Pascal, " 1978-2018 : quarante ans de collaboration ", L'Histoire, mardi 1er mai 2018, n° 447, p. 9.

Faut-il abandonner l'histoire nationale ? (février 2018)

BOUCHERON Patrick, DELALANDE Nicolas, MAZEL Florian, POTIN Yann, SINGARAVELOU Pierre, " Faut-il abandonner l'histoire nationale ? ", Historia, jeudi 1er février 2018, n° 854, p. 21.

22 avril 2018

Temps modernes (suite et fin) (mars 2018)

RUPTURE ? SANS AUCUN DOUTE. Continuité ? Mais comment donc. Accélération de tendances antérieures, respectabilisation de valeurs jusque-là marginales ? Ici l’une, là-bas l’autre : comme il se doit. Mais on aura déjà compris que la question est moins dans le « quoi ? » que dans le « comment ? », c’est-à-dire, implicitement, dans le « pourquoi ? ». Tout est pareil mais rien n’est semblable.

Les trois grandes questions  qui se posent avec constance aux agents culturels des sociétés historiques sont encore-là, avec les mêmes réponses. La question de la création : eh bien oui, malgré tout, il y a bien deux types distincts de créateurs dans le fond, l’artistique et l’intellectuel, et deux types de création dans la forme, la savante et l’autre, dite improprement populaire (l’épithète de vulgaire, qui conviendrait mieux, sonne pire). La plus sage définition de cette dernière est encore négative : le populaire se déduit du savant. La question de la connaissance : oui, le médiateur, qu’il ait nom éditeur, journaliste, vulgarisateur, enseignant, animateur… second dans le temps mais premier dans l’espace, constitue une fois de plus le gros de la société culturelle. Enfin, la question du pouvoir, où l’on retrouve sans surprise le jeu subtil, ambigu, voire équivoque, du pouvoir politique et du pouvoir intellectuel, flanqués de ce grand absent qui se pousse de temps à autre sur le devant de la scène, en pure perte : le pouvoir artistique.

De Malraux à Debray, en passant par Pierre Bourdieu, la période aura au moins eu le mérite de poser sur ces trois sujets des questions de fond, quitte à les transformer en poncifs. On laissera aux temps à venir le soin de trouver ces interrogations un peu naïves, comme nous en jugeons nous-mêmes parfois – pour les générations précédentes – de celles de Benda, de Guéhenno ou de Sartre, mais enfin on ne peut nier qu’elles n’aient été plus que jamais à la mode, et c’est déjà un signe.

Vu sous cet angle, quoi de nouveau sous les projecteurs qui n’ait déjà été sous le soleil ? Il suffit de lire les journaux des Goncourt à la fin du XIXe siècle, de Renard au début du XXe ou de Gide dans les années 1950 pour se convaincre que, dans son ensemble, le système fonctionnait à l’identique il y a cinquante, cent, cent cinquante ans. Il suffit de voir dans Apostrophes un salon ou dans Alain Decaux un conteur, de retrouver dans un feuilleton télévisé les thèmes et les procédés du théâtre de foire et de la littérature de colportage. Sur la lancée, on pourrait même remonter plus haut et apercevoir, derrière la spécialisation moderne, la solidarité profonde du monde culturel dans la fonction magique des sociétés préhistoriques. Jean Daniel, Madame Soleil, Roland Barthes, San Antonio : tous sorciers, chez qui interprétation et création, jeu et vérité se sont trouvés répartis en vertu des rôles nouveaux mais à partir du même patrimoine.

S’arrêter là serait pourtant confondre la permanence des fonctions avec la stabilité des structures et, a fortiori, celle-ci avec l’immobilité. L’existence « d’emplois » dans le théâtre classique n’entraîne pas que les pièces jouées soient toutes les mêmes, encore moins de qualité égale, jouées par des comédiens également doués. L’historien ne travaille pas sur la photographie instantanée ; il n’aime que le cinématographe. C’est d’abord la tendance, le sens de la courbe qui lui importent. Tel désir (car ici, comme d’ailleurs en économie, il y a moins des besoins que des désirs) est si inégalement ressenti et satisfait qu’on peut parler de différences radicales. Ce qui reste pèse, mais ce qui change compte.

Personne ne peut nier qu’il y ait eu changement. La pièce par quoi le scandale arrive en 1968 s’appelle Paradise now. Mais, onze ans plus tard, le film dont on parle dans les salons et qu’on va voir en foule est Apocalypse now (1979). Le monde de Paradise communie dans le mythe de la Croissance. Quel que soit le projet politique des uns et des autres, l’optimisme est de rigueur. Le révolutionnaire gauchiste, à cet égard, est du même avis que le conservateur moderniste, et Mai 68 a de prime abord tous les traits d’une révolte d’enfants de la Croissance. Pompidou, Cohn-Bendit, même combat. La France croit à la DATAR, aux villes nouvelles, au plan d’aménagement du littoral Languedoc-Roussillon, à l’aérotrain, à la voie express rive-droite. Le plan Guillaumat de 1964 prédit un doublement du niveau de vie dans les vingt années à venir. Marcel Bleustein-Blanchet écrit La rage de convaincre, Marcel Dassault Le talisman. Les pays industrialisés concoctent même un mythe unificateur, dont on peut dire – maintenant qu’il est mort et enterré – qu’il résume admirablement la décennie soixante : la conquête spatiale. Tout y est : l’esprit conquérant des temps modernes, le primat de la physique, l’hégémonie de la technique, le gigantisme, la coexistence pacifique transmuant la guerre entre les blocs en compétition codée à mille milles du tiers monde… Quand, en 1969, les téléspectateurs français restent à veiller au petit matin devant leur petit écran, c’est pour assister au premier débarquement d’un être humain sur la Lune. Dix ans plus tard, c’est pour suivre les US Open de tennis.

Encore faut-il se mettre d’accord sur la forme exacte du changement intervenu. Ce n’est pas qu’une simple substitution. On a souvent affaire, d’une façon plus subtile et, en fin de compte, plus traumatique pour les contemporains, à un retournement.

Si la libéralisation des mœurs, par exemple, accélère un mouvement de longue durée, dont les origines remontent à peu près au début du siècle, la présente affirmation ethnique s’avère une application imprévue d’une tendance ancienne, comme si l’Action française accouchait du FLN. Quant à l’écologisme, troisième grande idéologie d’époque, il tire précisément toute sa force de sa systématique inversion des a-priori de la période antérieure. Rien de plus frappant que la mutation du discours, et donc de l’image sociale, de ces mythes vivants de 1960 nommés Alain Bombard, Pierre-Yves Cousteau, Haroun Tazieff ou Paul-Émile Victor. À cette date ils symbolisaient la synthèse rêvée de la science et de l’action aventureuse, la curiosité, l’astuce et le courage humains repoussant les frontières de l’inconnu, de l’invécu. En 1980 les mêmes ont tous revêtu le costume de militant écologiste et se présentent comme les Cassandre désabusées des grandes ruptures d’équilibre.

Sur le fond, on a vu que c’est le culturalisme qui marque des points sur l’économisme. L’intellectuel organique de la Croissance, Jean Fourastié, le reconnaîtra lui-même. Son opuscule paru en 1947 sous le titre de La civilisation de 1960 avait connu 9 rééditions dans les 30 années qui suivirent, devenant successivement La civilisation de 1975, de 1985, de 1995 ; ce fut, au dire de son auteur, « le plus constamment réédité des essais contemporains de prospective ». En février 1982 la onzième édition s’intitule La civilisation de 2001, ce qui n’est pas sans faire allusion à une fable filmée contemporaine plutôt ambiguë. Il est orné d’une préface qui a des airs d’autocritique et annonce : « Il est devenu de plus en plus certain que les facteurs économiques ne déterminent plus à eux seuls tous les autres traits de la condition humaine (…), c’est pourquoi j’ai réécrit entièrement ce petit livre. »

Au-delà de tel ou tel trait spécifiquement français, il y va de l’évolution globale de toutes les sociétés, à tout le moins occidentales, dans la progression continue des préoccupations culturelles des pouvoirs publics, ou la substitution partielle de « l’animateur » à l’éducateur dans les mêmes attributions initiatrices et socialisantes. La découverte, jubilante ou navrée du tout-médiatisé va en ce sens, sans qu’il soit nécessaire de citer en la matière La Boétie, Freud ou Gramsci. Avec ou sans Malraux et son « anti-Destin », toutes les églises désaffectées transformées en centres culturels témoignent en ce sens à l’unisson.

Cette prééminence du culturel ne doit pourtant pas être interprétée comme un simple effacement de l’économique. Celui-ci a joué un rôle déterminant en ce qu’il a paru prendre à point nommé le relais des ébranlements théoriques. A postériori, Mai 68, par sa remise en cause des postulats économiques, quantitatifs et technocratiques de l’ère précédente semble anticiper « en droit » sur la crise « de fait » qui suivit, où, entre autres, se trouva fortement chahuté le culte du travail. Thèse, antithèse : la synthèse vint sur le tard des années 1970, où la détérioration économique, en se prolongeant ou se propageant, alimenta une deuxième vague culturelle mais cette fois-ci colorée du pessimisme ambiant. Alors même le principe de la critique antérieure se trouva ébranlé.

À vrai dire, le ver était dans le fruit dès lors que l’unité du monde moderniste était contestée de l’intérieur. Déjà les premières années de la nouvelle décennie voyaient, du côté révolutionnaire, le grand mythe alternatif de Mai remplacé par tout un éventail d’inversions particulières au moment même où, du côté de la culture établie, s’effaçaient diverses figures tutélaires. Puis vinrent de nouveaux mots, recouvrant de nouveaux maux : crise, chômage, immigration ; on parlera de « morosité », de « bof génération », états d’âme symétriques des deux cultures et toutes notions non réglables en termes de PNB ou de lutte des classes, cette dernière serait-elle traduite en « conflit de générations ».

Aux approches du 10 mai 1981, chênes et bouleaux se mirent à tomber à grand fracas. Funérailles de Sartre, funérailles d’une génération, disent les médias, suicide de Poulantzas, crime d’Althusser, qui tentait, même, de mettre le feu à l’École par excellence, où il avait formé tant de petits incendiaires théoriques transformés sur le tard en directeurs de collection. Roland Barthes se disposait à sortir de scène, sur la pointe des pieds, et Jacques Lacan, contemplant son empire éclaté, diagnostiquait : « Je n’ai plus d’école, j’ai un tas. » Si un romancier à thèse avait accumulé dans son dernier chapitre autant de « fins » typiques, la critique aurait crié à l’artifice, au cousu de fil blanc. L’histoire n’a pas de ces scrupules. Et sa thèse est : en dix années la culture française est passée de l’ère du Tout à celle du Presque-rien (l’art fragmenté du Barthes finissant n’en serait-il pas la meilleure image ?), voire du Je-ne-sais-quoi.

La pente naturelle des analystes les conduit à conférer à leur objet une importance cruciale, par une sorte de version intellectuelle de l’égocentrisme. Ceci posé par pure hypocrisie, on aventure la question : ces années 1968-1981 ne sont-elles pas le lieu d’une clôture de première grandeur dans l’histoire culturelle de l’Occident ? N’assisterait-on pas à la fin d’une certaine conception de la « modernité » issue du XVIIIe siècle, dont on connaît la forme artistique (de l’inspiré à l’avant-garde) et intellectuelle (le Progrès scientifique, se substituant au christianisme) ?

À cette réserve près, diront certains, qu’à cette époque, comme au XVIe commençant, un mythe unificateur se substituait, dans la foulée, à un autre, et qu’on ne verrait rien venir de tel aujourd’hui. À quoi il serait facile de répondre que, pour le coup, c’est manquer de recul.

Ainsi resurgissent du placard certains mots qu’on croyait usés jusqu’à la corde, et d’abord le plus gros de tous, celui de décadence. Mot piégé, s’il en fut, et qui suppose d’avance choisi un certain camp philosophique – celui qui affirme, par exemple, qu’il vaut mieux croire que douter. Mais, surtout, mot antihistorique par excellence. En histoire culturelle, la seule décadence incontestable est celle qui conduit à l’ethnocide : les Mayas, par exemple. Dans les autres cas, les reculs sur un point sont souvent contemporains de (on ne dira pas compensés par) diverses avancées. Supposons même que la culture française et, au-delà, occidentale, soit sur une pente descendante : pourquoi traduire le mouvement par cette image de tableau noir, une courbe linéaire et sans profondeur, plutôt que par celle, topographique, d’un versant ? Un col a été franchi, ce n’est plus le même horizon qui s’étend devant le voyageur, et alors ?

Un bel exemple de l’ambiguïté des évolutions est celui de la référence classique. Il n’est pas niable qu’ici c’est un pan considérable de ce qui constituait le bagage culturel des anciennes élites d’Occident qui achève de s’effondrer sous nos yeux. Les pages roses du Larousse n’en sont pas les seules menacées ; c’est, par exemple, toute une dimension des arts anciens, nourris de cette même référence, qui risque de devenir radicalement incompréhensible. Mais, du même mouvement, la crise générale des certitudes économiques, la prise en compte croissante du culturel redorent le blason de ladite « culture générale ». Or cette dernière est d’autant plus colorée de dimension artistique que l’on assiste parallèlement à l’échec du rêve d’un humanisme scientifique.

C’est dans les mêmes termes que l’on peut relativiser le fameux « déclin de la lecture », prélude à un supposé (et mcluhanien) déclin de l’écrit. Sondages et contre-sondages, on l’a vu, ont sur le sujet soufflé successivement le froid et le chaud. On s’est affligé de la forte proportion des Français reconnaissant ne lire aucun livre, pour se féliciter ensuite des progrès enregistrés. Deux jugements rapides qui manquent de perspective sur le long terme, puisqu’ils ne se préoccupent guère de l’étendue et de la qualité de la lecture antérieurement ; n’idéalise-t-on pas, tout simplement, les lointains, comme à l’accoutumée ? En eux-mêmes, d’ailleurs, ils signifient clairement l’importance encore accordée à l’écrit dans la mythologie contemporaine. L’audiovisuel, le monde scientifique, les hommes politiques continuent à cultiver leur complexe d’infériorité à l’égard de l’écriture, qui reste, on l’a vu, la sanction suprême de la course d’obstacles culturelle. Sans cela la carrière récente de tel ministre-académicien est incompréhensible.

On retrouve la même dialectique dans le phénomène qui, de tous, me semble, par son accélération, dominer la période : la quête de l’identité culturelle. Dans une société où le recours au collectif n’a jamais été aussi consciemment assumé, cette quête affirme la volonté de se rattacher à une communauté ancestrale. Dans une société (la même) où la crise du système libéral et l’échec des modèles exotiques conduit à l’exaltation du chacun-pour-soi (la fin du moi, à coup sûr, n’est pas pour demain), elle défend l’autonomie personnelle face à toutes les tendances au nivellement, à l’assimilation, Au bout du compte, elle finit par se substituer à tout autre système de valeurs – comme une nouvelle religion.

La perception de François Mitterrand en tant « qu’homme du passé » avait été son principal handicap en 1974. Sept ans plus tard, traduite en termes de « force tranquille », enracinée, elle devient un atout, face à un jeune vieillissant, Giscard, le moderniste qui a échoué. Et le premier acte du même Mitterrand en tant que président de la République est de se rendre au Panthéon. La démarche rétrospective est en effet rien de moins que « passéiste ». Depuis plus d’un siècle, la gauche s’avère plus historienne que la droite. Et, à y bien regarder, il n’est rien de plus historique qu’un progressiste.

La situation est, par plus d’un trait, paradoxale. D’abord, parce que cette époque de rétrospection accélérée s’ouvre à l’apogée du thème, familier aux années 1960, de la « culture des jeunes » (Planète des jeunes, de Jean Duvignaud, est de 1975). On espère avoir montré, chemin faisant, combien ce vocable recouvrait en fait de réalités tout à fait hétérogènes, dominées par les stratégies adultes : le succès du film de Diane Kurys, Diabolo Menthe (1977), ou de tel chanteur reggae ressortit moins à une culture spécifique par tranche d’âge qu’à l’histoire déjà ancienne des générations, d’une part, et de l’autre aux relations ambiguës de la culture savante et de la culture vernaculaire. Le chanteur reggae est destiné, en effet, si tout se passe bien pour lui, à entrer dans le Parnasse de l’an 2000, après Charles Trenet et John Lennon, Quant à Diabolo Menthe, on peut situer le film dans la ligne de Claudine à l’école et de La garçonne.

Mais on est beaucoup plus frappé, durant l’Entre-deux-Mai, par la vigueur du débat autour des ancêtres. Loin d’être coupée de ses racines, la culture contemporaine cultive la rétromanie, et la mise en valeur de l’ancien canalise une part croissante de son énergie. Du coup, l’appétence à la création contemporaine s’en trouve affaiblie, Valéry Giscard D’Estaing se meuble en Louis XV, là où Louis XV se meublait en contemporain. Le problème concerne aussi la consommation d’information, à l’heure où la bilanthropie occupe une place toujours plus grande dans les médias. Avec, à la clé, l’indifférenciation. Le créateur lui-même joue de plus en plus sur le second degré, la citation, la parodie, voire le pastiche. Le qualitatif de post-moderne rend bien compte de cette tendance. Notre musée imaginaire ferme à cinq heures, il est quatre heures et quart, prophétisait déjà André Malraux ; depuis lors, l’heure a encore tourné.

On tient là une nouvelle manière de (mal) poser la question de l’hégémonie des médias. Bernard Pivot en 1981 n’a que le pouvoir (c’est-à-dire beaucoup) de tel ou tel illustre critique littéraire des débuts du siècle, comme Paul Souday en 1910 : la transparence des rapports culturels n’a peut-être pas avancé, elle n’a pas reculé non plus. Le problème est d’ailleurs : dans l’abondance des médiateurs et des objets médiatisés, qui peut conduire la création moderne à la stérilité. Mais bien habile qui saura distinguer la poule de l’œuf, la part des médias alimentant la tendance, et celle de la société les encourageant à aller en ce sens.

La mondialisation est dès lors une sorte de pendant géographique de ce grand mouvement récupérateur, pour ne pas dire, selon un mot d’époque, attrape-tout. Elle peut signifier simplement une circulation plus rapide et plus étendue des formes et des valeurs. En matière de création, l’exotisme et l’éclectisme sont au bout du chemin, mais il serait difficile d’y voir un danger, sauf à poser l’indémontrable supériorité de la culture française (ou parisienne, ou occidentale). Elle peut aussi n’être que la traduction élégante de la disparition tendancielle de la culture française, dont les signes avant-coureurs se mesureraient à coups de statistiques internationales (déclin des traductions à l’étranger, provincialisation de Drouot, déficit des droits d’auteurs musicaux…). Mais il est, on l’a vu, d’autres signes, de sens exactement inverse.

En fait, là où le bât blesse, c’est que cette mondialisation s’opère en général en sens unique : le sens américain. Il y a en cette fin de siècle moins une question de l’indétermination culturelle que de l’alignement sur une référence unique.

L’intervention d’un ministre de la culture, à l’orée de l’époque suivante, révéla l’ampleur de la question à ceux qui, pour diverses raisons, s’étaient refusés à la poser clairement, quelle que soit bien entendu la réponse qu’ils lui aient donnée par la suite. Il n’y a rien de nouveau à ce que la domination économique et la force politique, au choix ou réunies, déterminent une hégémonie culturelle. Rien ne confère à une telle domination un caractère nécessairement négatif – on peut applaudir à la romanisation de la Gaule ou à la francisation de l’architecture médiévale -, mais rien non plus de décidément positif. On peut s’étonner de voir célébré ainsi l’éloge de l’état de fait, par le biais du procédé téléologique (ici : le « futur obligatoire ») que, précisément, on dénonce par ailleurs, et de voir aussi mécaniquement appliqués à notre époque les schémas explicatifs des siècles antérieurs. Surtout, on croit discerner une certaine contradiction intellectuelle entre le topos des nécessaires « renaissances culturelles » (corse, juive, indienne…) et le refus a priori de toute analyse de la France contemporaine posée en termes d’acculturation.

Car, si ce temps n’est pas tout à fait semblable à ceux qui l’ont précédé, c’est d’abord en ceci qu’il a prétendu s’ouvrir plus que jamais aux arguments de l’autonomie. Que celle-ci soit souvent, pour telle communauté, pour tel individu, une aspiration plus qu’une réalité ne change rien à la constatation – bien au contraire.

Loisir, Personne, Univers. C’est, après tout, le contre-pied du triptyque pétainiste Travail, Famille, Patrie… Nul hasard, à ce que l’on atteste l’apparition du substantif marginal aux alentours de 1972. Mais le glissement du « fond de l’air rouge » au fond de l’ère gris révèle qu’il s’agissait moins de la substitution d’un système de valeurs à un autre que de l’entrée accélérée de l’Occident dans l’ère du relatif. D’où le recul des divers dogmes établis dudit Occident : religieux, moraux, esthétiques.

Notre hédonisme y trouve une explication commune avec notre nostalgie. Mais, du coup, l’interprétation, théorique ou pratique, de la mondialisation comme uniformisation et donc centralisation – car, pas d’angélisme : en dernière instance il y a toujours un centre qui dessine l’uniforme – est, sinon rendue impossible, du moins rééquilibrée par le foisonnement des volontarismes autonomes.

Parabole. Au début de ce siècle il existait dans ce pays une bonne centaine de manières de faire du pain. La centralisation contemporaine les a réduites à deux ou trois. Grâce au travail d’enquête du militant culturel nommé Lionel Poilâne, le cent de recettes a été sauvé in extremis. À la même époque quand l’entreprise McDonald’s s’installe en France, elle se refuse absolument, fidèle aux principes qui ont fait sa fortune, à modifier un iota sa recette de panification, déterminée par les seules habitudes alimentaires d’outre-Atlantique. Morale pessimiste : dans un demi-siècle, plus aucun Français ne saura goûter le pain ancestral, par accoutumance à la pâte américaine. Morale optimiste ; par compensation et désir d’autonomie, le goût français, voire américain, exigera tôt ou tard une plus grande variété, et la collecte Poilâne jouera alors tout son rôle. C’est donc bien affaire de volontarisme.

Bien entendu, le raisonnement est applicable aux cas d’hégémonie française. Et, là aussi, l’Entre-deux-Mai a été le temps de deux victoires significatives. La première, et la plus évidente, sur le centralisme parisien. Du temps a passé depuis les bonnes intentions technocratiques de 1947 dont témoigne Paris et le désert français, de Jean-François Gravier, pont-aux-ânes des dissertations sur la régionalisation, ouvrage de circonstance – on l’oublie souvent – proche du Commissariat général au Plan. Lui a succédé le mauvais esprit des autonomistes d’aujourd’hui.

La seconde victoire s’est faite sur la tendance, décrite en tête de cet ouvrage, à la concentration financière et technique de la production culturelle : d’un côté, les pouvoirs publics voient battues en brèche les formes traditionnelles de monopole culturel (déclin des censures officielles, radios libres, autogestion croissante des grands établissements…), de l’autre, une telle situation, loin de tout désertifier alentour, suscite l’essor d’entreprises culturelles qui, face à la logique de la quantité, de la multisalle, du libre-service privé (FNAC) ou public (Centre Beaubourg), jouent la carte de la qualité, et gagnent.

Les Temps modernes s’achèvent, Faust s’efface, Don Juan reste seul en scène. En attendant le Commandeur, il n’est pas dit qu’on perde au change. Car, bien sûr, si l’histoire culturelle est une histoire des sens du monde, elle ne dit nullement que le monde ait un sens.

      

ORY Pascal, L’entre-deux-mai. La crise d’où nous venons, 1968-1981, Paris, Alma Éditeur, mars 2018, p. 321-333.

16 février 2018

" L'économie francaise " comme ensemble plus ou moins intégré n'existe plus (...) (février 2017)

(...) Nous devons accepter le fait que, dans le contexte de la mondialisation a grain fin, la donne a profondément changé. " L'économie française " comme ensemble plus ou moins intégré n'existe plus, seule l'économie européenne pourra faire pièce aux économies régionales américaines et asiatiques (...). "

                    

VELTZ Pierre, La société hyper-industrielle. Le nouveau capitalisme productif, Paris, Seuil, La République des idées, février 2017, p. 120. Prix du livre d'économie en décembre 2017 par Monsieur le Ministre de l'économie.

26 octobre 2017

Une histoire de France (octobre 2017)

CONCLUSION

    

À tous égards, on le voit, cette histoire nationale est donc, tout au long du XXe siècle, une histoire toujours plus connectée à l'histoire du monde. D'une certaine façon, du reste, ce XXe siecle commence en 1914, au moment ou éclate une conflagration que les contemporains qualifieront de mondiale. Et le siècle suivant débute, par bien des aspects, avec le 11 septembre 2001, qui est par essence un événement-monde. " Nous sommes tous des Américains ", titrera a cette occasion la presse francaise, signifiant une solidarité dans l'épreuve, mais la formule reflète aussi, plus largement, le constat qu'un État-nation comme la France est désormais connecté par des adhérences de plus en plus nombreuses aux palpitations et aux émotions du monde, à commencer d'ailleurs par celle de l'Europe. Et la culture de masse désormais globalisée amplifie à tout moment et à chaque occasion le processus.

Si le constat peut paraître banal, tant il est massif et interfère ainsi dans la vie de chaque individu, il n'en est pas moins le résultat d'une irrésistible ascension du monde au sein des histoires nationales. Le titre initialement étendu pour cette histoire du XXe siecle français était " Une nation dans le monde ", non pas seulement en raison du phénomène de la colonisation, qui concerne la France pendant près de deux tiers de ce XXe siecle, ni même du fait du rayonnement de la culture française, qui fut longtemps une égalité indéniable, mis plus largement parce que, de fait, la nation France n'est plus dissociable, dans son devenir historique, de l'histoire du monde, dont la présence s'est faite de plus en plus prégnante.

Si le titre, en définitive, a changé, c'est que ce rapport au monde a été porteur de bouleversements d'une ampleur telle que ce sont eux, au bout du compte, qu'il convient d'évoquer en premier lieu, jusque dans le titre. Une réalité, pourtant, demeure : on ne peut comprendre l'histoire de la France contemporaine sans cette connexion devenue structurelle avec le monde environnant.

Un tel constat renvoie, du reste, à l'autre question majeure que suscite l'étude du XXe siecle français : quand celui-ci s'ouvre, la République est victorieuse depuis plus de vingt ans et un écosystème sociopolitique s'est stabilisé autour de l'attachement à ce régime politique et aux valeurs partagées qu'il incarne. Onze décennies plus tard, au XXIe siecle, l'une des questions majeures posée a la communauté nationale est bien, on l'a vu, le constat d'une déstabilisation croissante de l'écosystème quinto-républicain. Bien entendu, les deux constats - dilatation aux dimensions du monde, déstabilisation de l'écosystème - ont des points d'adhérence. La République est la variante française de la démocratie libérale : ce type de régime, ancre dans les États-nations, est-il renforcé ou affaibli par l'irruption de l'histoire-monde ? La réponse dépasse le cas français précisément parce que la question ainsi formulée enregistre implicitement le fait majeur de ce troisième millénaire commençant : des mutations profondes sont encore à l'œuvre, dont le moteur principal est la force cinétique du processus de globalisation actuellement observable.

      

GAUVARD Claude (dir.), Une histoire de France, Paris, PUF, septembre 2017, p. 1199-1200.

21 mai 2017

Histoire mondiale de la France (janvier 2017)

HISTOIRE MONDIALE DE LA FRANCE

AUX PRÉMICES D’UN BOUT DU MONDE

       

Ouvrir une Histoire mondiale de la France par l’horizon insaisissable des sociétés préhistoriques est un pari improbable et, pour tout dire, risqué. Les quatre cents siècles d’histoire humaine ici traversés au pas de course ont valeur de garde-fou : au mirage de la continuité « spatiale », « la France d’avant la France » se dissout dans les prémices d’une humanité métisse et migrante, jusqu’à ce que les cités-États de l’âge du Fer fixent des unités politiques sous influence romaine. Inutile de chercher à contourner un constat implacable : cet espace n’est rien d’autre que le laboratoire archéologique de sociétés dont l’identité sociale, culturelle et même biologique ne se différencie aucunement du reste du monde. À l’image de la tête en ivoire de Brassempouy, « nos » prédécesseurs n’ont pas de visages reconnaissables. Tout semble venir d’ailleurs, à commencer par les groupes humains bien sûr, jusqu’à l’agriculture méditerranéenne comme technique, pour ne rien dire de l’art rupestre paléolithique, entre 34 000 et 12 000 avant notre ère, dont la tradition s’exprime à une échelle « européenne ». Cul-de-sac de l’Eurasie, isthme continental pour l’Afrique, ce bout du monde favorise les mélanges et donne un point d’appui ponctuel aux premières thalassocratie grecques dès le VIIe siècle avant notre ère, avant d’offrir à la romanisation un territoire d’expansion plusieurs décennies avant Alésia. Ce qui s’y reconnaît, à Carnac comme à Vix, est la marque d’une évolution vers des sociétés structurées par la domination sociale, sans doute aussi politique et plus encore symbolique, mais dont le sens, imaginaire ou réel, restera inaccessible.

Il n’en demeure pas moins que les vestiges du sol et des parois ornées constituent autant de symboles qui permettent de rêver la généalogie impossible d’un territoire, et pire encore d’un « peuple ». À y prêter une attention sérieuse, la fragilité des traces enchevêtrées confine la mémoire écrite ou orale des sociétés « historiques » à un appendice infime de la chaîne des temps. Elles offrent le spectacle d’une spirale à double tranchant, où la surgie du vestige se transforme en acte rétroactif de fondation, sinon d’identification. On ne peut donc penser la préhistoire en dehors de sa propre histoire, savante et politique, née au XIXe siècle. La course à l’antiquité de l’homme universel et de ses traces, de Cro-Magnon (1868) à Chauvet (1995), se substitue en France à la quête obsédante de l’identité raciale, dès la fin du XIXe siècle. Pour mieux obtenir la prééminence sans doute : à ce titre, la France contemporaine est parvenue, à force de fouilles, à occuper une place majeure dans le patrimoine préhistorique mondial exhumé. Cette glorieuse galerie d’oripeaux fossiles et de sites investis d’une aura originelle a cependant contribué, pour finir, à reléguer au grenier des fantasmes le vieux mythe des origines gauloises de la France. Est-il autre chose que le revers de la fiction narrative d’une providentielle « conquête » romaine ?

     

DE L’EMPIRE À L’EMPIRE

     

Couronné empereur à Rome à la Noël de l’an 800, Carolus Magnus comme le nomme Éginhard, son biographe, Karl der Grosse comme on dit en Allemagne, Charlemagne comme on l’appelle en France, choisit néanmoins de bâtir son palais bien plus au nord, à Aix-la-Chapelle, au cœur de ses domaines patrimoniaux, dans ces Ardennes aujourd’hui à cheval sur quatre pays différents, à proximité de sources d’eaux chaudes. Il a beau être un guerrier franc, l’empereur apprécie les bains à la romaine. Le parc qui jouxte son palais accueille l’éléphant blanc offert par le calife de Bagdad Haroun al-Rachid. La chapelle où il assiste aux offices, de plan centré à l’image du Saint-Sépulcre, se pare de colonnes de porphyre rapportées de Ravenne. Le centre du pouvoir s’est déplacé des rives de la Méditerranée vers le nord de l’Europe, mais s’émanciper du grand voisin byzantin nécessite encore de l’imiter et d’en adopter le modèle impérial.

Cet horizon impérial apparaît comme la principale caractéristique des huit siècles qui s’étendent du règne de Claude au couronnement du grand Charles. Les Gaules, qui n’avaient d’unité que sous le regard de César, se sont bel et bien fondues dans l’Empire romain, parfois de manière très précoce (ainsi en Narbonnaise), plus souvent durant la période séparant les tables claudiennes (48) de l’édit de Caracalla (212) : les Gaulois ne sont plus que des Romains comme les autres. Ils agrègent en outre, à compter du IIIe siècle, de nouvelles populations germaniques peu à peu intégrées à l’Empire selon des modalités variées. Au VIe siècle, le royaume fondé par Clovis et ses fils dessine, avec ses extensions successives vers le sud et vers l’est et avec le concours des élites civiles indigènes, les contours d’une entité politique inédite qui conserve, par la suite, une réelle unité par-delà les vicissitudes des partages mérovingiens. Ce « royaume des Francs » ne coïncide nullement avec la France actuelle, pas plus qu’avec le royaume de « Francie occidentale » apparu à Verdun en 843. On y parle plusieurs langues, sa population est mélangée, sa culture composite. Tout en en constituant le cœur, il s’efface et se fragmente dans l’empire refondé par Charlemagne, nouvelle agrégation de peuples et de royaumes divers, soumis au nom franc et à la religion chrétienne.

Des « migrations germaniques » aux raids scandinaves en passant par la conquête arabe, les temps demeurent ceux des remues d’hommes, des accommodements politiques et des acculturations réciproques. La réelle unité de ces sociétés bigarrées est d’avoir adopté et acclimaté jusqu’aux confins occidentaux du monde connu une religion orientale, le christianisme, arrivée de façon clandestine avec les marchands, les missionnaires et les moines d’outre-Méditerranée, et proclamée unique et universelle par la toute-puissance des empereurs, romains, byzantins et carolingiens.

     

L’ORDRE FÉODAL CONQUÉRANT

     

Du traité de Verdun (843), qui voit la naissance de la « Francie occidentale », matrice territoriale du royaume capétien, à la mort de Louis VII (1180), les vicissitudes de la couronne ne disent pas grand-chose de la France ni même du royaume. Il faut en convenir, l’élection d’Hugues Capet, « duc des Francs », en 987, grâce à l’appui intéressé du souverain germanique, est passée presque inaperçue dans le bruissement du monde. Tout au plus peut-on en retenir la fondation d’une nouvelle dynastie dont rien ne dit alors qu’elle durera huit siècles et, plus remarquable, la fin du tropisme des « rois de l’Ouest » pour l’ancien cœur de l’Empire défunt (la Lotharingie, à cheval sur les actuels Lorraine, Belgique et Luxembourg), devenu un cadre politique périmé. Durant les deux siècles suivants, le Capétien demeure pour l’essentiel dans son pré carré, réduit à des alliances de prestige (avec les princes de Kiev par exemple), débordé par des princes conquérants, tel Guillaume de Normandie devenu roi d’Angleterre, ou contraint à des replis peu glorieux, face à Henri II Plantagenêt notamment.

Le dynamisme et l’ouverture à de plus vastes horizons sont à rechercher ailleurs : dans une croissance démographique et économique soutenue, portée et encadrée par un ordre féodal rigoureux, qui, sous les dehors de la coutume, n’est pas pour autant figé ni immobile. Expéditions militaires, pèlerinages, croisades – la première est prêchée à Clermont par un pape franc en 1095 -, études, activités commerciales ou réformes monastiques jettent sur les routes d’Europe et de Méditerranée des hommes issus des multiples seigneuries qui composent alors le paysage politique et social de ce qui devient, peu à peu, la « France ».

Les moines de Cluny d’abord, puis ceux de Cîteaux, mais également les templiers ou les hospitaliers, gagnent à leurs usages les monastères de toute la chrétienté latine et portent, aux côtés de la papauté, une réforme de l’Église qui se veut aussi, au XIIe siècle, la fabrique d’une société purifiée de ses ennemis intérieurs, juifs et hérétiques, pour mieux affronter son ennemi extérieur, l’islam. Princes et chevaliers, liés par la fidélité vassalique, tentés par l’aventure exotique, attirés par l’appât du gain ou entraînés par l’Église, peuplent les champs de bataille d’Espagne, d’Angleterre, d’Italie du Sud ou de Terre sainte. Leurs guerres débouchent parfois sur de véritables conquêtes, la fondation de nouveaux États féodaux ou d’authentiques entreprises de colonisation. Ces conquêtes dilatent, de la Grande-Bretagne jusqu’au Levant, les horizons de ceux qui, encore appelés « Francs », sont de plus en plus perçus comme « Français », qu’ils soient originaires ou qu’on les assigne, de manière plus ou moins erronée, à ces quelques régions du nord du royaume où l’on parle cette « douce langue de France » dont les chansons de geste et les poèmes courtois commencent à assurer la renommée.

     

CROISSANCE DE LA FRANCE

     

Le long XIIIe siècle ou le temps d’une première hégémonie française. Profitant de la confrontation mortelle entre le Saint Empire et la papauté, d’une part, les Capétiens parviennent alors à s’imposer comme les premiers rois d’Occident. Une définition plus ambitieuse de leur souveraineté les pose en « empereurs en leur royaume ». Au sein de celui-ci, le domaine royal s’étend de manière considérable, agrégeant le larges pans de l’ouest et du sud du pays, offrant aux Capétiens leur premier débouché sur la Méditerranée, contrecarrant les visées sur le Midi de leurs voisins aragonais ou celles du roi d’Angleterre sur la façade atlantique.

Mais c’est surtout à l’extérieur du royaume que leur rayonnement prend un tour spectaculaire. À Bouvines (1214), Philippe Auguste défait un empereur, un roi et deux comtes, fournissant la matrice d’un premier mythe national. Louis IX mène les dernières croisades, dont les objectifs, qui semblent révéler une meilleure connaissance du monde musulman, offrent un contexte propice à la sanctification du souverain, laquelle est appelée à servir durablement le rayonnement de la France outre-mer. Son frère Charles d’Anjou entreprend, avec l’aide de la papauté, la conquête d’un vaste empire méditerranéen s’étendant de la Provence à Constantinople en passant par le Piémont, l’Italie du Sud et la Sicile, l’Albanie et la côte africaine. Cet empire, pour éphémère qu’il fût, pose les premiers jalons du tropisme italien de la monarchie française. Philippe le Bel, enfin, se confronte avec la papauté et facilite son installation sur les bords du Rhône, en Avignon, tout en effritant les marges occidentales du Saint Empire par l’annexion de Lyon.

Ce sont plusieurs croissances que la France connaît alors. Le dynamisme démographique et économique se prolonge jusqu’au retournement de conjoncture de la fin du siècle, tout en prenant nouvelle figure. Les dernières friches sont mises en culture, les dernières zones humides asséchées, par l’effet d’une ingéniosité technique qui, comme à Montady, pouvait plonger ses racines jusque dans l’Antiquité grâce au relais arabe. Surtout, la croissance agraire se double d’une révolution commerciale qui nourrissent l’essor urbain, le goût des textiles de luxe et des produits exotiques, le succès des foires enfin, à commencer par celles de Champagne, devenues la plaque tournante des échanges matériels et monétaires entre l’Italie et la Flandre, l’Orient et l’Occident.

Rayonnement international et ouverture au monde se combinent également dans les domaines intellectuel et artistique. Le succès de l’Université de Paris tient en grande partie à son cosmopolitisme assumé. L’influence de la langue et de la littérature françaises repose sur un genre romanesque qui sait s’approprier les imaginaires carolingien et arthurien tout en leur conférant une dimension courtoise et universelle. La diffusion de l’art gothique, parfois perçu comme « l’art français » par excellence (opus francigenum) quand bien même se mâtine-t-il toujours d’usages locaux, découle à la fois des réseaux étudiants parisiens, de l’excellence technique reconnue aux artisans franciliens et du prestige exceptionnel d’un monument phare : la cathédrale Notre-Dame, élevée au cœur de Paris, la capitale du royaume, devenue, au tournant des XIIIe et XIVe siècles, la plus grande ville d’Occident.

         

LA GRANDE MONARCHIE D’OCCIDENT

     

On la reconnaît, elle se découpe, elle est bien là. Sur l’Atlas catalan que le roi Charles V conservait en 1380 dans sa bibliothèque, la France se détache à l’occident du monde avec cette netteté des liserés côtiers que recoupent les listes de noms de ses villes portuaires. À l’est se discerne plus vaguement une frontière orientale formée de quatre rivières (Escaut, Meuse, Saône et Rhône) qui s’impose à la fin du XIVe siècle en faisant jouer la mémoire du partage de Verdun (843). La France, pourtant, n’est pas nommée. Sur elle flottent des bannières : elle se donne à voir comme le territoire borné où s’applique le pouvoir limité d’un roi empereur en son royaume. Elle n’est rien d’autre, en somme, que la construction politique de l’État royal.

L’affirmation de cette monarchie administrative et sacrée est sans conteste la grande affaire de la période qui s’étire de la seconde moitié du XIVe au début du XVIIe siècle. L’ État se construit dans la crise, en réponse à la crise : le cycle des « malheurs des temps » qu’ouvre la pandémie pesteuse de 1347, aggravant un contexte démographique déjà déprimé par un retournement de conjoncture à l’échelle européenne, et peut-être même par une crise systémique de l’économie féodale, recoupe les effets de la guerre que l’on n’appelle pas encore « de Cent Ans », mais qui dure de fait jusqu’au tournant du XVe siècle. Les historiens y reconnaissent désormais, au-delà du conflit dynastique entre Capétiens et Plantagenêts, mais sans y voir pour autant l’affirmation des identités nationales, la forme d’une guerre civile plus ou moins larvée.

C’est bien ce spectre qui hante encore l’Europe au XVIe siècle, avec l’exacerbation des conflits de religion : culminant en 1572 avec la nuit de la Saint-Barthélémy qui clôt la grande période des massacres, ce cycle s’achève avec l’assassinat politique du roi Henri IV en 1610. Conjurer le spectre de la guerre civile oblige les princes à s’affirmer en même temps comme rois de justice et rois de guerre. La guerre, financée par l’impôt que justifient les assemblées représentatives, est bien le principal moteur de l’invention de la modernité politique européenne.

Lorsque l’archevêque de Turin Claude de Seyssel écrit en 1519 La Grant Monarchie de France, c’est pour prendre la mesure de cette hyperpuissance qu’est devenu le royaume de Louis XII et de François Ier. C’est aussi pour défendre le système politique d’une monarchie mixte, modérée par l’équilibre des pouvoirs. Mais cette royauté est soulevée par une ambition impériale, qui ne se laisse pas borner par ce « royaume des quatre rivières » dans lequel les historiens ont longtemps voulu voir la forme achevée de son destin historique. Sans doute est-il encore attiré par son tropisme méditerranéen : le vaste monde commence en Italie, Naples est un tremplin pour Jérusalem, et l’esprit de croisade se relance par l’espoir de nouveaux Eldorados – avant que d’autres, bientôt, ne surgissent au-delà de l’Atlantique.

     

LA PUISSANCE ABSOLUE

     

Un roi « souverain en son État, ne tenant sa couronne que de Dieu seul » : telle est la revendication des délégués du tiers-état lors des états généraux de 1614, les derniers à se réunir avant 1789. Encore traumatisés par l’assassinat d’Henri IV, ils réclament donc un pouvoir absolu, c’est-à-dire délié de la base contractuelle qui fondait l’État moderne depuis la fin du XIIIe siècle. De l’entrée de Richelieu au Conseil en 1624 jusqu’à la mort de Mazarin en 1661, la France connaît donc ses années cardinales. Le règne de Louis XIII est marqué par un alourdissement de la monarchie administrative, celle des intendants et du système fisco-financier, avant que le mercantilisme de Colbert n’ajoute à l’arsenal d’État les inspecteurs des manufactures. Contre les émeutes fiscales, contre le parti huguenot, contre les frondes aristocratiques, le Roi Très-Chrétien se fait roi de guerre.

Car c’est la guerre qui justifie cet état d’exception. C’est elle qui est représentée dans la galerie des Glaces de Versailles, dont les peintures e Charles Le Brun « révoltèrent les nations », affirme Saint-Simon. Elles figurent en effet l’apothéose d’un souverain qui, exaltant sa prise de pouvoir de 1661 comme une révolution mondiale, n’a même plus besoin de se comparer à Alexandre le Grand pour faire plier « le faste des puissances voisines ». Les missionnaires jésuites n’affirment-ils pas que les seigneurs hurons de Nouvelle France prennent « le Roy de France pour le Maistre de toute la terre » ? Après un siècle de violences religieuses, la paix des Pyrénées (1659) permet au royaume de France de disputer à l’Espagne l’hégémonie européenne. Mais il ne s’agit pas seulement de dominer : rayonner semble être la grande affaire du Roi-Soleil, mobilisant les artisans de la gloire au service de sa propre image, de celle de la France et celle de son État puisque, ainsi que l’affirme Boileau, « tout l’État est en lui ».

Il est difficile aux historiens de dissiper les charmes de puissance que leur inspire si souvent le Grand Siècle. Comment le pourraient-ils, quand les thèmes du « rayonnement de la France » demeurent si prégnants dans le débat public, ou quand chaque ambition de puissance est, depuis Voltaire, mesurée à l’aune louis-quartorzienne ?

C’est bien la notion d’État classique qui impose cette identification entre le génie français et la puissance, les « idées claires et distinctes » de Descartes et la symétrie souveraine de Versailles. Car le temps qui s’ouvre dans les années 1630 est aussi celui de la révolution scientifique et de la république des savants, de l’écriture mathématique du monde et de la souveraineté qui, ainsi que l’affirmait Cardin Le Bret en 1632, n’est « non plus divisible que le point en la géométrie ». Suffit-il de rappeler qu’en ce « siècle des saints » Pascal fut aussi le philosophe du Dieu caché des jansénistes ? Pour troubler l’ivresse des miroirs, on ne peut se contenter d’attendre le crépuscule du Roi-Soleil dans les dernières années de son règne, lorsqu’une France ceinturée par la « frontière de fer » de Vauban se découvre exsangue à force d’avoir été pressée fiscalement pour payer des guerres dont l’atrocité provoque dans toute l’Europe une profonde crise de conscience. N’est-ce pas le cas aussi en Angleterre, où le roi taxe davantage encore sa population, avec le consentement de son Parlement ? L’absolutisme n’est donc pas le dernier mot de l’histoire de France. Mieux vaut la prendre au large et en restituer d’emblée la dimension impériale que lui promettent les navires sillonnant les mers figurés sur les globes de Vincenzo Coronelli.

     

LA NATION DES LUMIÈRES

     

Le demi-siècle qui court de la propagation de l’Encyclopédie à la survie provisoire d’une République ensanglantée par sa propre « dévoration » de Diderot à la chute de Robespierre, est celui de toutes les révolutions du globe, au sens propre comme au sens figuré. Acte de fondation qui sacralise la politique et désacralise la religion, la Révolution française ne tombe pas du ciel. Elle résulte bien d’une extraordinaire aspiration polymorphe et contradictoire à une mutation sociale qui se pense par son mot même comme « globale », car en résonance avec le mouvement de l’univers, sinon de l’humanité : par volonté de symbole autant que par effet de croyance, la jeune Assemblée nationale se donne le 20 juin 1789 au Jeu de Paume un astronome pour président, Jean-Sylvain Bailly. Au détriment temporaire du rayonnement des États, les lumières ont changé de source et se propagent sur la surface du globe. En 1794, l’esclavage est déclaré « crime de lèse-humanité ».

La circulation des livres, des journaux et des savoirs détermine dès les années 1750 la mise en œuvre d’un nouvel ordre immatériel qui traverse les frontières : information et opinion publique dédoublent les sphères du social et perturbent les ressorts traditionnels de la domination des États. L’institution du secret, de la franc-maçonnerie aux manœuvres diplomatiques, est le revers solidaire d’une illumination des esprits et des corps. Si la lumière a changé de source, c’est qu’elle se propose de mettre en accord la raison et la sensibilité. De Rousseau à Sade, ce dessein irrigue les textes, et bientôt les actes. Les arts dramatiques constituent la matrice d’une nouvelle alliance qui vise à faire de l’homme une totalité morale, transfigurée par la découverte des groupes humains dispersés sur une Terre qui se parcours désormais aisément. L’humanité naît donc comme principe politique et comme entité démographique, destinée à se confondre avec le globe.

Avec la maîtrise des mers, le monde n’est plus l’alibi d’une aventure mystique : il peut devenir l’objet de projections rationnelles et les voyages autour de la Terre, de Cook à Bougainville, achèvent de faire croire à l’Europe qu’elle a pour vocation de dominer le monde.

À ce jeu, la France a perdu, dès 1763, avec la guerre de Sept Ans, la Première place, face à un Empire britannique qui s’affirme désormais et pour un siècle et demi comme la première puissance mondiale. La nostalgie d’une domination universelle se convertit peu à peu en colonialisme économique intensif et spéculateur. L’asservissement des hommes, rendu bientôt intolérable en métropole, se déploie aux Antilles, jusqu’à contrarier l’aspiration à l’égalité des droits de l’homme. La libération des corps doit donc s’accompagner d’une régénération des esprits : le surgissement religieux de la Révolution, inspiré par la Constitution américaine, entend accomplir cette révélation par la grâce de la loi, la vertu de l’éducation et l’exercice de la fraternité. Paris est ainsi le théâtre rêvé d’une réconciliation entre l’ordre politique et celui de la nature, rassemblés dans un Éden terrestre, le Muséum d’histoire naturelle.

Mais comment faire une guerre pour imposer au monde la paix perpétuelle ? L’Europe monarchique ne s’y trompe pas et renvoie la France aux ressorts ambivalents de l’universalité incarnée en une nation, substitut possible d’une puissance économique fragile. Les fils des Lumières ont sans doute tour à tour fait et défait les révolutions, mais ils ne les ont pas détournées de leur cours.

     

UNE PATRIE POUR LA RÉVOLUTION UNIVERSELLE

     

La France n’a certes pas le monopole de la révolution mais elle en est à coup sûr l’un des lieux les plus emblématiques jusqu’au milieu du XIXe siècle, celle qui ouvre le cortège des nations en marche vers le progrès et la fraternité dans le tableau peint par Frédéric Sorrieu en 1848. L’effondrement de la République et l’ascension de Napoléon Bonaparte n’etouffent en rien l’aura des principes proclamés haut et fort en 1789, dont les peuples s’emparent autant pour imiter la France que pour contester sa domination impériale, depuis l’indépendance d’Haïti en 1804 jusqu’aux révoltes nationales contre l’occupation napoléonienne. C’est au nom de la science, des arts et du droit que la France prétend civiliser l’Europe et le reste du monde. Mais c’est par les armes et la conquête que s’étend son influence, de l’Égypte en 1798 à l’Algérie après 1830, en passant par le naufrage de Waterloo. Le « Grand Empire », en se désintégrant, laisse derrière lui plusieurs millions de morts, un territoire français occupé et rapetissé (la Louisiane a été vendue aux Etats-Unis en 1803), des peuples livrés à la volonté de contrôle et de restauration de l’Europe de la Sainte-Alliance. Et pourtant, la lumière révolutionnaire ne s’éteint pas, en dépit des profondes divisions politiques qui fracturent un pays encore très rural et bigarré. De l’autre côté de l’Atlantique, Simon Bolivar et d’autres entretiennent l’idéal républicain, dans une relation complexe d’inspiration et de répulsion vis-à-vis du précédent français. L’un des effets paradoxaux des guerres napoléoniennes est d’avoir soulevé, un peu partout, les aspirations libérales et nationales des peuples occupés, qui ne se résignent pas au silence que leur imposent les polices, les armées et les censeurs des régimes restaurés. S’affrontent alors deux visions de l’Europe et du monde, l’une fondée sur les respect du principe dynastique, de la religion et des anciennes élites, l’autre sur la conquête des libertés, de l’égalité et des indépendances nationales. Les Grecs en lutte contre l’Empire ottoman déclenchent une vague inédite de solidarité et d’élan humanitaire, tandis que les Polonais insurgés de 1830-1831 attendent en vain l’aide des Français, dont la révolution de juillet 1830 marque le début d’un soulèvement transnational, relayé par la presse et la circulation des militants.

Des réfugiés de l’Europe entière affluent à Paris dans les années 1830-1840, où s’installent Adam Mickiewicz, Heinrich Heine et Karl Marx. Poètes, peintres et écrivains contribuent à la révolution romantique, une première forme de mondialisation culturelle. Les banquiers, industriels et commerçants, héros de la monarchie de Juillet, posent les jalons d’un nouveau capitalisme, qui n’élimine pas les crises de subsistances et les épidémies, et provoque de nouvelles inégalités. Les utopies d’inspiration scientifique, sociale et religieuse, portées par le culte du progrès et la recherche d’une organisation sociale plus harmonieuse, inventent d’autres mondes possibles et s’exportent au-delà des frontières. La barricade, expérimentée pour la première fois en France à la fin du XVIe siècle, devient en 1830 puis en 1848 le symbole universel des révolutions populaires : le spectre de la Révolution française continue de hanter la politique européenne.

          

LA MONDIALISATION À LA FRANCAISE

     

Une multitude d’articles de Paris, des hectolitres de vin, des quintaux de livres, des tonnes de bibelots s’exportent dans les années 1860 aux quatre coins du monde, principalement à destination des élites européennes, américaines et coloniales. Des ingénieurs lillois construisent des locomotives pour le Brésil et la Chine, et des ouvrages d’art en Égypte et en Russie. Des religieuses et institutrices propagent dans le monde le modèle d’éducation féminine « à la française », ses bonnes manières et ses talents d’agrément. À la fin du siècle, la troupe de « l’impératrice du théâtre », Sarah Bernhardt, triomphe en Europe et aux Amériques, tandis qu’Auguste Escoffier popularise la « grande cuisine » à Londres et New York. Alliances françaises et chambres de commerce promeuvent à l’étranger la langue nationale et les produits manufacturés. Cette mondialisation est également impériale car la France multiplie les conquêtes territoriales en Afrique et en Asie pour bâtir le Second Empire colonial de la planète, un empire sous-administré, avec peu de soldats et de colons français car la métropole elle-même manque de bras.

La France devient alors un grand pays d’immigration, dénombrée pour la première fois en 1851, année d’instauration de la première forme de droit du sol. À la suite des techniciens britanniques y convergent des journaliers belges, des paysans juifs fuyant l’Empire russe, des travailleurs italiens, allemands, polonais, suisses et espagnols. Cette France cosmopolite est magnifiée à l’occasion des Expositions universelles (1855, 1867, 1878, 1889 et 1900) qui transforment Paris en capitale de la modernité. Et les pratiques culturelles françaises s’enrichissent d’un nouveau goût de l’ailleurs, à l’exemple de l’anglomanie : les dandys des années 1860 adoptent la redingote avant que les classes populaires jouent au football à partir des années 1890. Des personnalités d’ascendance étrangère – la comtesse de Ségur, Léon Gambetta, Émile Zola, le baron Haussmann, Jacques Offenbach, Marie Curie, Guillaume Apollinaire, etc. – illustrent désormais aux yeux du monde le génie français, alors que les ouvriers étrangers font face à une vague de violences xénophobes dans les années 1880-1890, période protectionniste qui transforme l’immigration en enjeu politique.

La République, tout en excluant les sujets « indigènes » de son Empire, s’applique alors à nationaliser la société française, traversée par de nombreux conflits sociaux, politiques et confessionnels, en fusionnant nationalité et citoyenneté, en forgeant un nouveau récit national (« nos ancêtres les Gaulois »), en imposant le français aux dépens des langues régionales, en instaurant le service militaire universel et l’école primaire obligatoire. La « francisation » de la France et la cristallisation de son identité collective s’opèrent précisément au moment où, par un paradoxe apparent, le pays réinvente ses cultures régionales, comme le félibrige, et éprouve pour la première fois la « mondialisation ». Le mot apparaît en 1904 sous la plume de Pierre de Coubertin, promoteur de l’olympisme.

           

MODERNITÉS DANS LA TOURMENTE

      

De la « Belle Époque » aux « Trente Glorieuses », la France semble se moderniser au pas de course, trébuchant sur les deux guerres mondiales et leur cortège de catastrophes. En 1907, l’époque paraît si « belle » a posteriori. Croissance économique, paix internationale, élévation du niveau de vie égaient les classes populaires qui s’informent dans Le Petit Journal et se divertissent au music-hall. La France devient le siège d’une puissante industrie du divertissement (littérature sérielle, théâtre de boulevard, puis cinéma) qui inspire les modes à l’étranger. « Paris – selon la poétesse Gertrude Stein – était là où se trouvait le XXe siècle » : la capitale demeure le berceau des avant-gardes, où s’invente l’art moderne, à l’image des Demoiselles d’Avignon, peintes à Montmartre en 1907, puis exposées à New York à partir de 1939.

La Grande Guerre bouleverse l’ensemble de la société française qui compte près de 1.5 million de « morts pour la France », plus de 4 millions de blessés, et 1 million d’orphelins. Sous l’influence du courant pacifiste animé notamment par Léon Bourgeois et Albert Thomas, la France entend jouer un rôle décisif dans la régulation des relations internationales et la fondation de la Société des Nations. Parallèlement, Paris, centre de l’Empire, se mue en capitale de l’anti-impérialisme où se croisent le futur Hô Chi Minh, Messali Hadj, Lamine Senghor, ou encore Zhou Enlai. Le monde de la culture, à l’instar du mouvement surréaliste et de l’Art déco, se renouvelle en s’inscrivant dans les innombrables circulations transnationales des « années folles ». La France, encore considérée comme la patrie des droits de l’homme, attire à elle des étrangers, réfugiés, exilés en nombre croissant. Ils sont 2.7 millions en 1931, dont Jolan Földes, étudiante et ouvrière, qui devient l’écrivain hongrois le plus connu dans le monde grâce à La Rue du Chat-qui-pêche qui relate l’expérience d’une famille d’immigrés.

Ensuite, l’immigration est brutalement arrêtée avec la crise et en quelques mois près d’un demi-million d’étrangers retournent chez eux. Dans les années 1930, l’essor du communisme, la tentation fasciste et l’expérimentation du Front populaire, faisant écho aux tensions géopolitiques mondiales, agitent la vie politique, troublée par la « Grande Dépression », cette phase de contraction brutale du commerce international, d’exacerbation du chômage et de la pauvreté. La démocratisation s’effectue alors au prix de l’exclusion des femmes en métropole et des « indigènes » dans les colonies, où les mouvements de contestation s’intensifient en Indochine, au Maroc, en Syrie et en Tunisie. À la suite de la débâcle de 1940, le gouvernement de Vichy instaure un régime autoritaire qui prône la collaboration avec Hitler et persécute les juifs et les étrangers, alors que d’autres, rassemblés dans la France libre et la Résistance, trouvent outre-mer, dans les colonies, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, les ressources pour lutter contre l’occupant nazie. Après guerre s’ouvre une difficile période de reconstruction. Les grandes réformes de la Libération (nationalisations, planification et Sécurité sociale), l’aide extérieure états-unienne, la reprise rapide de l’immigration et le baby-boom préparent le développement d’une nouvelle société industrielle de consommation, tandis que les contradictions du système colonial se révèlent insurmontables. L’Empire s’effondre et l’Hexagone se tourne vers l’Europe.

     

APRÈS L’EMPIRE, DANS L’EUROPE

     

Comment perpétuer les rêves de grandeur nationale après la perte de l’empire colonial ? Au seuil des années 1960, l’indépendance de l’Algérie et des pays d’Afrique francophone marquent la fin de la domination territoriale que la France exerçait sur des millions de sujets colonisés depuis le XIXe siècle. Le pays n’en a pas pour autant fini avec son passé impérial, que de multiples liens humains, économiques, culturels et mémoriels prolongent bien après le temps des indépendances. Le rapatriement des pieds-noirs et des harkis, l’arrivée des travailleurs maghrébins logés dans les bidonvilles ou les foyers Sonacrotra, la venue d’étudiants africains dans les universités françaises dessinent les traits d’une nation postimpériale. Terre d’accueil, la France reste un refuge pour les émigrés chiliens, vietnamiens ou cambodgiens, et compte de nombreux travailleurs venus du sud de l’Europe et des Caraïbes. Jusqu’au revirement du milieu des années 1970, qui voit l’État afficher sa volonté de maîtriser l’immigration, placée au centre du débat public à mesure que se réveillent les courants xénophobes et les inquiétudes économiques.

Relever la France et réaffirmer sa souveraineté, tel est le défi auquel s’attache la République du général de Gaulle et de ses successeurs. À défaut d’empire, c’est par la modernité technologique et nucléaire, la conquête de l’air (Concorde) et de l’espace (le bien-nommé satellite Astérix en 1965 puis la fusée Ariane, lancée pour la première fois depuis Kourou en Guyane en 1979), l’aménagement volontariste de son territoire que le pays cherche à se frayer un chemin étroit dans le monde bipolaire de la guerre froide. Les élites françaises s’efforcent de maintenir leur influence dans les nouveaux États issus de la décolonisation, jetant les bases, à coups de barbouzeries et d’investissements économiques, de la « Françafrique ». Mais c’est surtout par sa participation à la construction européenne, dès la signature du traité de Rome en 1957, que la France modernise son agriculture, se rapproche de son voisin allemand à travers les couples successifs Giscard d’Estaing-Schmidt puis Kohl-Mitterrand, et s’intègre à un nouveau marché économique. L’arrivée au pouvoir des socialistes en 1981, porteuse d’espoirs et de réformes, n’y change rien, le destin monétaire et financier de la France reste lié à celui de la Communauté économique européenne.

Ces rêves de grandeur nationale et technologique sont contestés dès les années 1960. À la France gaullienne répondent les innombrables courants intellectuels et politiques qui se réclament d’icônes internationalistes, à l’image du Che, de mao Zedong ou de Salvador Allende, et s’abreuvant aux écrits de Sartre, Fanon et Althusser. Révolte étudiante et ouvrière, mai 1968 ouvre une époque de mobilisations transnationales, qui érigent la défense des droits des femmes, la cause homosexuelle ou l’antitotalitarisme en nouvelles luttes globales. Avec la crise économique, le chômage de masse et la prise de conscience écologique, la mondialisation change pourtant de visage. Les espoirs internationalistes se dissipent, les modèles soviétique, cubain et chinois ne font plus guère illusion, et le capitalisme libéral pense voir venir son triomphe prochain.

          

AUJOURD’HUI EN FRANCE

     

La fin de l’histoire a fait long feu. Annoncée bruyamment par le politologue américain Francis Fukuyama dans un article de la revue The National Interest durant l’été 1989, elle devait consacrer le triomphe définitif de la démocratie libérale dans le monde. Or ce triomphe n’a pas eu lieu. Malgré les manifestations des contestataires chinois sur la place Tian’anmen en avril-juin 1989, malgré la chute du mur de Berlin en nombre de la même année, précipitant en deux ans la réunification de l’Allemagne, la chute des régimes communistes de l’Europe de l’Est et la dislocation de l’URSS. Car, dans le même temps, la financiarisation et la dérégulation effrénées de l’économie plongeaient le monde capitaliste (c’est-à-dire, en fait, le monde tout court) dans une profonde crise sociale, morale et politique, marquée par des désastres boursiers sans précédent (à partir de 2007 et de la crise des subprimes), une grave dépression aux effets dévastateurs sur l’emploi et une tentation politique à peu près générale pour les gouvernements autoritaires et les politiques xénophobes. Celle-ci se nourrit du nouveau désordre mondial marqué notamment par un regain du terrorisme, depuis l’attentat du 11 septembre 2001 et les guerres qui s’ensuivirent jusqu’aux conséquences contradictoires des printemps arabes de 2011. La France n’a-t-elle fait que subir cette crise mondiale ? Le penser serait accréditer le point de vue obsidional de ceux qui se craignent (ou se rêvent) dans une citadelle assiégée. S’interrogeant constamment sur leur place dans le monde, certains Français se firent parfois les champions désinvoltes ou décomplexés de la mondialisation, d’autres ses adversaires les plus résolus ou les plus angoissés. Le petit « oui » du référendum de Maastricht en 1992 annonçait le « non » tonitruant à l’Europe libérale de 2005, par-delà la parenthèse enchantée où la France de la croissance retrouvée se découvrit du même coup championne du monde de football et « Black-blanc-beur ». Mais avait-elle vraiment soldé son passé colonial ? La mort d’Aimé Césaire en 2008, et l’ambivalence des réactions qu’elle suscitait, en rappelaient le souvenir. Un temps, à New York en 2003, on crut entendre à nouveau cette fameuse voix de la France où se discernaient encore de vieux accents glorieux – politique arabe, antiaméricanisme, insoumission. Mais c’est également à New York que s’évanouissaient, en 2011, d’autres illusions. Fin de la fin de l’histoire, retour de l’événement : l’événement mondial de 2011 aurait bientôt d’importantes répercussions françaises. En 2015, ce fut l’inverse.

Le 11 janvier 2015, on finissait presque par croire que la France n’était pas tout à fait un pays comme les autres, puisque ce qui s’y passait pouvait affecter le monde entier. De République à Bastille par le boulevard Voltaire, le cortège des tristesses accablées fut escorté d’une émotion planétaire qui renvoyait la France à l’âge de ses révolutions. Car, dans la plupart des pays du monde, l’histoire que l’on enseigne aux enfants ne cesse d’être strictement nationale qu’au moment d’aborder la Révolution française. Voici aussi pourquoi le monde s’invita lors de la célébration de son Bicentenaire en 1989. On y vit Jessye Norman drapée de tricolore, qui entonnait La Marseillaise : moment solennel d’une parade festive au son des tambours e Tian’anmen, célébrant de manière joyeuse la fusion des tribus planétaires dans la world music. Appel fraternel au mélange des cultures, la cérémonie pop du 14 juillet 1989, manifestait un regain du républicanisme qui s’accommodait encore d’une solide confiance dans les vertus du creuset français. Le consensus était, cependant, mis en scène de manière dépolitisée. Était-il déjà illusoire ? En tout cas, il n’est plus. En 1989, en 1998 et en 2015, le drapeau français fut brandi par des foules. Mais est-ce toujours de la même France qu’il est l’emblème, et avec quel monde cette France s’explique-t-elle ?

      

BOUCHERON Patrick (dir.), Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, janvier 2017.