Proposition de corrigé pour le devoir sur l'homme face à la machine
Par pierre Leroux (Palaiseau) le 14 janvier 2018, 20:03 - Lien permanent
Proposition de corrigé pour une synthèse portant sur les textes suivants:
- Demain les posthumains: le futur a-t-il encore besoin de nous ? de Jean-Michel Besnier, Hachette Littérature 2009.
- E.T.A. Hoffmann, L’Homme au sable, trad. A.-F. Loève-Veimars, Flammarion, coll. « Étonnants Classiques », (1817) 2008.
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- Photogramme issu du film Les Temps Modernes de Charlie Chaplin (1936).
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S’ils ont considérablement amélioré les conditions de vie de l’homme, les progrès de la robotique et de l’automatisation peuvent également être perçus comme des menaces. Par exemple, La machine va- t-elle dépasser l’homme et le rendre inutile ? Faut-il prendre au sérieux les avertissements formulés par les auteurs de science-fiction et certains scientifiques ? Nous verrons que, si l’homme est bien mis en danger par la machine, cette confrontation lui révèle sa propre fragilité et la nécessité de s’adapter pour survivre.
Tout d’abord, ce n’est pas parce que l’homme a créé les machines qu’il ne doit pas les craindre si les progrès de la science se poursuivent.
Le fantasme d’une machine équivalente voire supérieure à l’homme n’est pas nouveau et on en trouve des traces dans la littérature et le discours scientifique dès le XIXe siècle. E.T.A. Hoffmann, dans sa nouvelle L’Homme au sable publiée en 1817 décrit ainsi un automate si réaliste qu’il trompe les plus habiles observateurs. Presque deux siècles plus tard, dans son essai Demain les posthumains, le futur a-t-il encore besoin de nous ? (2009) Jean-Michel Besnier reprend un discours prononcé en 1965 par le philosophe Aurel David qui envisage la fin de la suprématie de l’être humain.
Dans ce contexte, si l’homme est menacé, c’est qu’il est devenu inutile. La remarque d’Aurel David selon laquelle le corps humain est « le seul point faible d’un ensemble mécanique » est bien illustré par la représentation de l’ouvrier proposée par Charlie Chaplin. En effet, sur le photogramme extrait des Temps Modernes (1936) on voit le personnage en salopette de travail pris dans d’énormes engrenages. Cette représentation burlesque traduit le véritable malaise de l’homme qui risque à tout moment de se faire écraser.
De plus, si la machine est inquiétante, c’est qu’elle révèle en se perfectionnant les fragilités de l’homme.
Concurrencé par les robots et les intelligences artificielles, l’homme perd progressivement ce qui faisait sa spécificité et permettait de le définir. Selon Jean-Michel Besnier, il n’est pas un domaine de l’activité humaine qui ne puisse, à terme, être concurrencé efficacement par la machine. Même des capacités censées nous être propres comme l’humour, la foi religieuse ou la capacité à apprécier une œuvre d’art, semblent pouvoir être réduits en chiffres et en algorithmes. Dans sa nouvelle, Hoffmann, quant à lui, s’amuse des moyens trouvés par ses personnages pour débusquer les automates. C’est en effet l’imperfection (chanter faux, danser en dehors du rythme) qui semble caractériser les vraies jeunes femmes. La machine est parfaite, contrairement à l’homme qui est limité.
Ces fragilités de l’homme renvoient en dernière analyse à une critique de la société et de la trop grande confiance placée dans les machines. Dans L’Homme au sable, la mise en scène de l’automate sert de prétexte pour critiquer la vacuité des relations humaines et notamment amoureuses. Il est en effet précisé que la plupart des liaisons ne résistent pas à l’expression occasionnelle « des sentiments et des pensées ». L’humour burlesque de Charlie Chaplin sert de la même manière à critiquer l’exploitation de l’homme par la machine. Ici, ce n’est pas le chef d’entreprise ou le patron d’usine qui est pris dans l’engrenage, c’est bien l’ouvrier qui a besoin de ce travail pour vivre.
Enfin, l’homme est contraint de s’adapter à cette nouvelle réalité sous peine de disparaître totalement.
Pour l’homme, accepter la supériorité de la machine peut permettre de se replacer dans la position du créateur. En analysant le discours d’Aurel David, Jean-Michel Besnier remarque en effet qu’il existe un paradoxe à voir la créature dépasser le créateur. Derrière l’automate et la supercherie, c’est bien « l’habile mécanicien » Spalanzani qui se cache et qui tire les ficelles. De même, outre qu’elle a besoin d’être réparée, la machine des Temps Modernes n’est pas douée d’intelligence et c’est parce qu’elle se dérègle que le personnage se retrouve pris dedans.
La prise de conscience, pour l’être humain, peut passer par deux biais principaux : la réflexion et l’humour. Quand il explique que l’homme doit « composer avec la transcendance », Jean-Michel Besnier fait référence, en partie, à son propre travail de philosophe spécialiste des nouvelles technologies. C’est en s’interrogeant sur les transformations du monde qui l’entoure que l’homme parviendra peut-être à redéfinir sa place dans le monde, au-delà de l’humiliation imposée par la machine. Les œuvres d’art comme la nouvelle de Hoffmann ou le film de Charlie Chaplin contribuent à cette réflexion, en transformant notamment l’inquiétante déshumanisation de l’usine en terrain de jeu burlesque.
Ces trois documents nous ont permis de mieux cerner les enjeux liés aux progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle. Les machines nous menacent, même si c’est nous qui les avons créées. D’ailleurs, plus nous les perfectionnons, plus elles nous révèlent nos propres défaillances. Ainsi, ce n’est que par un important travail de réflexion que l’homme parviendra à redéfinir ce qui fait son humanité.