Histoire et société dans l’Iliade

Entre fiction et réalité

1. Etat des connaissances et hypothèses

 

Crète

Grèce continentale

Bronze ancien

(3000-2000 av. J.-C.)

 

CIVILISATION

 

MINOENNE

Minoen ancien

Helladique ancien

 

Bronze moyen
(2000-1600 av. J.-C.)

Minoen moyen

Helladique Moyen

 

Bronze récent

(1600-1075 av. J.-C.)

Minoen récent

Helladique Récent

CIVILISATION

MYCENIENNE










Pour une chronologie assez complète  Ø 

1.1. D’un point de vue historique            

Il est à l’heure actuelle établi que les autochtones sur le territoire de la péninsule grecque ne sont pas des Grecs. « La toponymie de la Grèce garde des traces évidentes d’une langue antérieure non grecque (le substrat). » P. Carlier p.33. Les Grecs seraient arrivés à la fin du Bronze Ancien vers 2200-2000, ce qui correspond à une période de troubles marquée par des destructions.
C’est vers 1600 qu’on note le développement de l’architecture funéraire – les 1ères tombes à coupoles (les « tholoi ») et les 1ères tombes à chambre – et une richesse croissante du matériel funéraire. 


Tombes à coupoles (les « tholoi »)                                       
Adresse du site d'origine de la photo

Pylos - Site du palais de Nestor











                 et  Tombes à fosse
Adresse du blog de Thierry Jamard


Site de Mycènes - Cercle des tombes
     tombes à fosse de l'Helladique












Cette évolution est liée à celle des communautés concernées : la production agricole s’est progressivement accrue, et des aristocraties guerrières ont accaparé une part importante de cette production, grâce à laquelle elles ont importé des matières premières, comme l’or et l’ivoire, et fait travailler à leur service des artisans spécialisés.
P. Carlier Homère  Paris, Fayard, 2004 (p.41)

Il s’agit là des traces de l’émergence d’une civilisation nouvelle qui s’impose et croît en richesse et en vitalité pendant 4 siècles : la civilisation mycénienne.
Entre 1600 et 1300, le nombre de sites et leur taille s’accroissent constamment : il est clair que la population augmente et que certaines régions du continent grec finissent par être très densément peuplées (…). (P. Carlier p.41) On a pu mieux comprendre le fonctionnement et les spécificités de cette société mycénienne grâce au déchiffrement du linéaire B par Ventris en 1952.

Les grands sites de la civilisation mycénienne

Mycènes : pour faire une visite virtuelle du site de Mycènes, 
- découvrir le joli reportage de Thierry Jamard sur son blog
- suivre le parcours proposé par J.F.Bradu sur son site personnel.
- s'informer sur ce site universitaire suisse : un article consacré aux données archéologiques livrées par Mycènes.

Tirynthe : 
le reportage de Thierry Jamard 

Pylos :
- le reportage de Thierry Jamard

Au XIIème siècle, dans le dernier tiers, Les destructions intervenues dans les citadelles de Mycènes et de Tirynthe semblent attester l’affaiblissement définitif du régime palatial.
Entre les XIIe et VIIIe siècles, ce sont les siècles de l’Age obscur. Les traces de destructions et de reconstructions successives entre 1200 et 1075 marquent la fin du régime palatial et les transformations profondes de la société mycénienne qui aboutissent à l’émergence d’une société protogéométrique.

Entre la XI et le IXème siècle, l’évolution semble diverse selon les contrées ; mais mêmes dans les régions où la période correspond à un déclin, la situation semble s’inverser dès le IXème siècle.

La période du Haut archaïsme IXème – VIIIème est de nouveau une période d’innovations multiples et est marquée par l’apparition des premières inscriptions grecques alphabétiques (période 750-650).

Premières inscriptions grecques alphabétiques (période 750-650)
Sur l'histoire de l'écriture, le site de Jacques Poitou (
Professeur émérite, Professeur à l'université Lumière Lyon 2 jusqu'en 2011)
- Consulter la "Collection Shoyen"
Notamment cette tablette datant de 800 av. J.-C., le plus ancien témoignage de l'apparition de l'alphabet grec.

1.2. D’un point de vue littéraire

               Il semblerait d’un côté que les Minoens, avant les Mycéniens, ont élaboré une poésie épique.  Une tradition épique s’élabore ensuite à l’époque pré-mycénienne, puis mycénienne. Parallèlement, existerait dès le XIIIème siècle un poème anatolien sur Troie attesté par un texte religieux hittite du XIIIème siècle (p.84).

Dès le XIIIème siècle un poème anatolien sur Troie est attesté par un texte religieux hittite du XIIIème siècle

Carte d'Anatolie

Et pour découvrir les Hittites, ces contemporains des Achéens Ø 

On peut supposer que les aèdes pré-mycéniens et mycéniens célébraient déjà sièges, combats, retours des guerriers, même s’il est impossible de reconstituer les mythes héroïque à l’âge de Bronze.

Les poèmes homériques sont ainsi précédés par des siècles de poésie orale.

               De plus, pour comprendre les poèmes homériques, il est important aussi de se remémorer que les aèdes ne récitent pas des textes par cœur, mais ils improvisent sur des thèmes traditionnels, en s’aidant de formules connues. P. Carlier p.86 Les récits traditionnels se transmettent ainsi de génération en génération, mais en se modifiant constamment. Les poèmes homériques s’inscrivent dans une tradition de création poétique orale dont on trouve des parallèles dans de nombreuses régions du monde, mais ils se distinguent  de la poésie orale habituelle, notamment par leur exceptionnelle longueur.

1.3. Homère

Bien des hypothèses ont été avancées sur Homère. On peut retenir l’idée d’un aède particulièrement talentueux qui se serait distingué par la création de l‘Iliade qui aurait par suite, été reprise, répétée et consignée par écrit. Si l’on suit le témoignage d’Hérodote, on peut supposer pour Homère une date de naissance vers 840 av. J.-C.. Homère aurait ainsi composé son Iliade pendant la période du Haut Archaïsme.

 

Ainsi, quelle réalité Homère nous donne-t-il à voir ?  quelle autorité historique accorder à l’Iliade ?  à quelle(s) période(s) l’Iliade renvoie-t-elle ?  quelle image se faire de la société grecque de l’époque mycénienne au haut archaïsme ? quelle(s) représentation(s) des relations du pouvoir découvrons-nous dans l’Iliade ? Selon la thèse qui prévaut à l’heure actuelle, on peut supposer que l’Iliade, pour avoir été composée vraisemblablement par un Aède au cours du VIIIème siècle, n’en est pas moins issue d’une longue tradition épique qui a fait s’amalgamer comme par strates un matériau hétéroclite témoignant de la succession de sociétés et de l’évolution de celles-ci pendant quelques six à huit siècles. 


2. La société homérique, une société utopique au sens étymologique du terme


2.1. Organisation du monde Achéen dans l’Iliade et vestiges de la société mycénienne

- La communauté panachéenne

-> La communauté panachéenne – l'armée panachéenne sont au premier plan du récit principal de l’Iliade.
Reproduite par la structure hiérarchique qui transparaît :
Agamemnon roi de Mycènes

              Ménélas, son frère

Achille fils de Pélée roi de Phtyie en Thessalie / Nestor / Diomède originaire d’Argos /  Ulysse d’Itaque

Agamemnon, Roi de Mycène - Ménélas, Roi de Sparte - Achille, fils de Pélée, roi des Myrmidons, peuple mythique originaire de Thessalie - Le vieux Nestor, Roi de Pylos 

Thessalie

Pour avoir une vision d'ensemble de la Grèce : cette carte

-> Carte politique du monde achéen avec la Catalogue des vaisseaux II, 484-759 Lire le passage présenté en version bilingue 
Le catalogue vaisseaux rend compte d'une société hiérarchisée en trois niveaux : les petites bourgades - poleis et petites ethnè  (environ 300) ; 29 ensembles politiques correspondent aux contingents. En général des royaumes soumis à un seul roi ; désignés par un nom ethnique Phocidiens,  Arcadiens ; et des cités exerçant un rôle majeur de par leur puissance et leur richesse.

- L’hégémonie des rois de Mycènes

L’Iliade se fait l’écho d’une tradition attestant de l’hégémonie des rois de Mycènes.

Les tombes – chambres à fosse ou à coupole – richesses dans les unes, nombre et taille des autres (cf. le « trésor d’Atrée »  ) suggèrent que la tradition de l’hégémonie des rois de Mycènes était fondée. Il semble tentant de conclure que les 9 tholoi bâtis à Mycènes de génération en génération entre 1500 et 1250 correspondent aux sépultures des rois successifs. 

Cf. Agamemnon, roi de Mycènes – sa représentation comme roi des rois dans l'Iliade.

-  Une civilisation palatiale

La  société mycénienne est caractérisée par une civilisation de type palatial marquée par des structures monarchiques fortes en Grèce continentale (à partir de la période des tombes à fosse, vers 1600 av. J.-C.).

L’invention du linéaire B (5000 documents tablettes, nodules…) est certainement contemporaine de cette période ; on peut ainsi s’imaginer partiellement ce que fut cette société mycénienne – une société complexe qui nous échappe en grande partie.
Une société ou plus exactement une multitude de micro-sociétés dont on peut saisir le fonctionnement à travers la notion d’oikos.
L’oikos désigne la grande maison aristocratique dont on trouve quelques traces dans l’Iliade. Elle comprend tout à la fois la famille et les biens - maître, épouse, ses enfants, parfois aussi brus et gendres, quelquefois les bâtards et les nothoi - les servantes et serviteurs, la demeure, le trésor (le thalamos), les troupeaux, les champs, les vignes et les vergers...

EX.1 - La maisonnée troyenne peut en être un premier exemple (avec cette particularité de la polygamie dont les Troyens sont le seul exemple que nous ayons).
EX.2 - Un autre exemple, la manière dont Achille est établi dans sa tente. Lorsque l'ambassade lui rend visite, il les accueille, propose un repas, est entouré de compagnons et de serviteurs.


2.2. L’évolution sociale et politique au cours des Ages obscurs

- Fin de la civilisation palatiale.

Une hypothèse a longtemps prévalu, l'hypothèse d'une catastrophe qui aurait causé l’effondrement de tous les sites vers 1200.  L’hypothèse d’un grand tremblement de terre / les invasions doriennes.

Mais une réalité beaucoup plus complexe et plus progressive s'impose peu à peu. Cf. fouilles en Argolide.
+ Destructions attestées à Mycènes dans la ville basse vers 1250 : ne compromet pas la puissance et la richesse de l’autorité palatiale. Mais le renforcement des fortifications dans la période qui suit s’explique probablement par un sentiment d’insécurité. p.58 P. Carlie
       + 1200 - importantes destructions des citadelles de Mycènes et de Tirynthe mais reconstruites.  La ville basse de Tirynthe connaît même des extensions dans la suite. On peut penser que l’abandon de certains sites secondaires en Argolide correspond à un regroupement de la population.
       + Ce n'est que dans 3ème tiers du XIIème siècle que de nouvelles destructions conduisent à l’abandon progressif des deux grands sites, Mycènes et Tirynthe.


- Une évolution progressive et non-linéaire

Deux siècles donc d’une histoire mouvementée entre 1200 et 1075 qui aboutissent à la disparition des royaumes mycéniens et à la transformation de la société mycénienne.
               + On ne peut parler ni d’écroulement, ni de déclin continu. Le passage de la civilisation mycénienne à la civilisation « protogéométrique » a pris deux siècles. 
               + L’époque mycénienne finissante correspond à une période d’intense activité militaire.  Mais contre quoi les maîtres des citadelles se défendaient–ils ? pirates, envahisseurs venus de loin, voisins, sujets révoltés ?  L’hypothèse d’une invasion dorienne soudaine et brutale en tout cas est écartée. Les Doriens venus du nord-ouest de la Grèce  (Epire notamment) se seraient progressivement installés dans une grande partie du Péloponnèse en profitant de l’affaiblissement puis de la disparition des organisations palatiales et du dépeuplement relatif de la région.
               + L’évolution politique et sociale pendant cette période nous échappe, mais on ne peut parler d’une évolution linéaire. Les régions ont évolué de façon diverse pendant la période ; il serait trop simpliste d’opposer une façade égéenne prospère et ouverte à une Grèce occidentale et méridionale dépeuplée et isolée.
Là-même où le déclin démographique, économique et technologique est évident au XIème, la courbe s’inverse dès le Xème siècle.

L'hypothèse sur l’évolution des structures politiques pendant les âges obscurs est fondée essentiellement sur le texte homérique.

Et l’évolution chronologique est fondée essentiellement sur la céramique :
+ 1075-1025 : = transition avec le protogéométrique = le Submycénien.
+ 1025-900 : Protogéométrique
+ 900-700 : géométrique cf. le Dipylon d’Athènes.

Le "Dipylon d'Athènes"
Ce fichier est disponible selon les termes de la licence Creative Commons Paternité
I, Sailko
Vase du Maître du Dipylon, 760-750 av.JC, hauteur : 1,60 m, Musée national archéologique d'Athènes.

Il faut néanmoins faire attention à une appellation qui ne vaut que pour la céramique. D’une région à l’autre, le passage d’une période à l’autre est plus ou moins clair.

 

2.3. L’époque archaïque : VIIIème-VIIème siècle 

- D’un point de vue politque : Aristocratie et tyrannie

               + Le régime aristocratique semble s’être généralisé au VIIème siècle. Beaucoup de cités ont en effet d’abord été gouvernée par des rois.

               + En fait, les deux figures les plus marquantes de l’époque archaïque sont le législateur et le tyran.

Cela traduit l’existence de tiraillements : existaient semble-t-il des luttes très vives entre les grandes familles, conflits entre grands propriétaires et paysans pauvres, revendications en faveur d’une distribution moins inégalitaire des droits politiques. 
Ainsi : P. Carlier p.80
La tyrannie est d’abord une réaction monarchique : les tyrans se font souvent appeler « rois » et cherchent à se rattacher aux dynasties héroïques. Les tyrans sont aussi des aristocrates qui ont réussi, qui étalent leur magnificence, et avec lesquels les nobles de toute la Grèce recherchent volontiers des alliances matrimoniales. Cependant, pour l’emporter sur les aristocrates de leur cité (« les épis qui dépassent » que, selon Hérodote V, 92, le Tyran Thrasybule aurait conseillé au tyran Périandre de couper), les tyrans sont souvent obligés de s’appuyer sur le peuple : de la sorte il arrive que, après une tyrannie comme celle des Pisistratides à Athènes (560-510), la situation soit propice à une évolution démocratique.

Peu d’information sur le sujet dans l’Iliade, sinon que la masse du peuple à l’Assemblée qui fournit la majorité des guerriers est évoquée de façon allusive. Certainement paysans.

 

- D’un point de vue social : la structure de l’oikos
               + En fait, l’oikos homérique ressemble à l’oikos telle qu’on la connaît à époque classique, avec une autarcie peut-être plus importante, mais sans exclure des produits d’importation des métaux.
       + Mais, l’oikos homérique semble être plus large et contenir également les hetairoi soit les compagnons nobles vivant auprès du maître / compagnons de combat / désignant aussi l’écuyer.

EX. - La plupart des rois et héros de l’Iliade ont des compagnons écuyers.
Rôle important sur le champ de bataille : conduire le char, se tenir à proximité pendant le combat à pied ; emporte le butin, arrache le héros blessé aux ennemis
Cf. rôle de Patrocle – qui ne combat pas tant qu’Achille ne participe pas – ne combat que sur ordre d’Achille, partage la tente d’Achille et ses repas. N.B. mais le cas de Patrocle vivant constamment auprès d’Achille en temps de paix et de guerre est exceptionnel.
Cf. les therapontes lors de l’ambassade IX 182-224 & 656-668 


3. Les relations politiques 

3.1. L’organisation de la polis
Analyser le bouclier d’Achille

- Relire le passage de la description du bouclier.
Traduction proposée sur Hodoi Elektronikoi
Homère Iliade XVIII, v.473-617
A ces mots, il la quitta, pour aller à ses soufflets. Il les tourna vers le feu, et leur ordonna de travailler. Les soufflets, vingt en tout, sur les fourneaux soufflaient, lançant une haleine habilement variée, tantôt pour aider la hâte d'Héphaïstos, tantôt autrement, selon qu'il le voulait et que l'ouvrage s'achevait. Il jeta dans le feu le bronze dur, l'étain, l'or précieux, l'argent. Il mit ensuite sur son billot une enclume énorme, d'une main prit un marteau puissant et de l'autre des tenailles. Il fit d'abord un bouclier, grand, robuste, bien ouvré en tout sens. Autour, il jeta une bordure brillante, triple, éclatante, et il y suspendit un baudrier d'argent. Il y avait cinq plaques au bouclier lui-même; et Héphaïstos y fit maint ornement bien ouvré, avec un art savant. Il y représenta la terre, et le ciel, et la mer, le soleil infatigable et la lune pleine, et tous les astres qui couronnent le ciel, les Pléiades, les Hyades, Sa Force Orion, et l'Ourse, appelée aussi Chariot, qui tourne sur place et épie Orion, et, seule, est privée des bains de l'Océan. Il y fit deux villes humaines, belles. Dans l'une, c'étaient noces et festins. Les mariées, de leur appartement, sous les torches flambantes, étaient menées par la ville, et partout l'hyménée s'élevait. De jeunes danseurs tournaient; au milieu d'eux, des flûtes et des lyres résonnaient. Les femmes, debout, admiraient, chacune devant sa porte. — La foule, sur la place publique, était rassemblée. Une querelle s'y était élevée. Deux hommes se querellaient pour le prix d'un meurtre. L'un affirmait avoir tout donné et le déclarait devant le peuple, l'autre niait avoir rien reçu. Tous deux s'élançaient vers un témoin, pour en finir. La foule criait, partie pour l'un, partie pour l'autre, soutenant l'un ou l'autre; des hérauts contenaient la foule. — Les anciens étaient assis sur des pierres polies, dans le cercle sacré. Leurs sceptres étaient aux mains des hérauts dont la voix ébranle l'air. Ils les prenaient ensuite, s'élançaient, donnaient leur avis à tour de rôle. Au milieu étaient déposés deux talents d'or, pour celui qui, entre eux, prononcerait le jugement le plus droit. Autour de l'autre ville campaient deux armées, brillantes sous leurs armes. L'alternative agréée et offerte par les assiégeants était ou de détruire la ville, ou de partager en deux tous les biens que renfermait la cité charmante. Mais les assiégés n'y cédaient pas encore, et, pour une embuscade, s'armaient en secret. Le rempart, leurs femmes, leurs petits enfants le défendaient — ils s'y dressaient —, et aussi les hommes que tenait la vieillesse. Les autres marchaient; à leur tête allaient Arès et Pallas Athénè, tous deux en or et d'or vêtus, beaux et grands avec leurs armes, comme des dieux, et très reconnaissables : les soldats, au-dessous d'eux, étaient plus petits. Une fois arrivés au lieu convenable pour l'embuscade, dans le lit du fleuve où était l'abreuvoir pour tous les troupeaux, ils s'y postaient, couverts de bronze flamboyant. A distance de la troupe se tenaient deux guetteurs, attendant de voir les moutons et les boeufs aux cornes recourbées. Ceux-ci furent bientôt devant eux, suivis de deux pâtres, heureux de jouer de la syrinx : ils ne prévoyaient en rien le piège. Les voyant, les hommes cachés leur coururent sus. Vite, ils coupèrent et cernèrent les bandes de boeufs, et les beaux troupeaux de moutons blancs, et tuèrent là-dessus les bergers. Les assaillants, apprenant le grand bruit fait autour des boeufs, en avant du lieu d'assemblée, où ils étaient assis, aussitôt, montant sur leurs chars aux chevaux piaffants, y allèrent et arrivèrent à l'instant. Prenant position, ils livraient bataille sur les rives du fleuve; et les combattants se frappaient les uns les autres, avec leurs piques de bronze. A eux se mêlaient la Discorde, et le Tumulte, et la Divinité funeste du trépas, qui tenait un homme, vivant, mais récemment blessé, un autre sans blessure, un autre mort, qu'à travers la mêlée elle tirait par les pieds. Son vêtement, sur ses épaules, était rouge du sang des hommes. Ces personnages se mêlaient comme des hommes vivants; ils combattaient, ils tiraient à eux les cadavres les uns des autres. Héphaïstos mettait aussi sur le bouclier une jachère meuble, grasse terre de labour, vaste, qui supporte trois façons. Beaucoup de laboureurs, faisant tourner leurs attelages, les y poussaient çà et là. Quand, ayant fait demi-tour, ils revenaient à la limite du champ, ils prenaient en main une coupe d'un vin doux comme le miel, donnée par un homme qui s'avançait. Et ils retournaient à leur sillon, impatients d'atteindre la limite de la jachère profonde. Elle noircissait derrière eux, et ressemblait à une terre labourée, bien qu'elle fût d'or. Et cet ouvrage était une merveille extraordinaire. [18,550] Héphaïstos y mettait aussi un domaine royal. Là, des ouvriers moissonnaient, faucilles tranchantes en main. Des javelles, les unes, le long du sillon, drues, tombaient sur la terre; les autres, des botteleurs les attachaient avec des liens. Trois botteleurs se tenaient là; derrière eux, des enfants, ramassant les javelles et les portant dans leurs bras, leur en fournissaient sans cesse. Le roi, parmi eux, en silence, tenant son sceptre, était debout sur un sillon, le coeur joyeux. Des hérauts, à l'écart, sous un chêne, s'occupaient du repas. Ayant sacrifié un grand boeuf; ils préparaient; et les femmes, pour le dîner des ouvriers, versaient beaucoup de farine blanche. Héphaïstos y mit aussi, toute chargée de grappes, une vigne, belle, dorée; des raisins noirs étaient en haut des ceps, que partout redressaient des échalas d'argent. Autour, il traçait un fossé de métal bleu sombre, et, tout le long, une barrière d'étain. Un sentier unique y menait, que suivaient les porteurs, aux vendanges. Des jeunes filles, des jeunes gens, pleins de tendres sentiments, dans des paniers tressés portaient le fruit doux comme le miel. Au milieu d'eux, un enfant, tenant la cithare au son clair, jouait de façon charmante, et, sur cet air, chantait un beau linos, d'une voix frêle. Les autres, frappant le sol ensemble, suivaient la cadence de son chant et ses accents grêles, de leurs pieds dansants. Héphaïstos fit sur le bouclier un troupeau de vaches aux cornes droites. Ces vaches étaient d'or et d'étain; en beuglant, elles s'élançaient des fumiers vers le pâturage, près d'un fleuve bruyant, près de roseaux flexibles. Des pâtres d'or accompagnaient les vaches; ils étaient quatre, et neuf chiens aux pieds agiles les suivaient. Terribles, deux lions, au milieu des premières vaches, tenaient un taureau qui mugissait. Lui, avec de longs beuglements, était entraîné; les chiens les poursuivaient, avec les jeunes gens. Les deux lions, ayant déchiré la peau du grand boeuf, dévoraient les entrailles et le sang noir. Les pâtres en vain les pourchassaient, en excitant leurs chiens rapides. Pour aller mordre les lions, les chiens se dérobaient; mais, tout près d'eux, ils aboyaient, en les évitant. Héphaïstos y fit encore un pacage (l'illustre boiteux) dans un beau vallon, un grand pacage de brebis blanches, et des étables, des baraques couvertes, des parcs. Il y figura, l'illustre boiteux, un choeur varié, semblable à celui qu'autrefois, dans la vaste Cnossos, Dédale exécuta pour Ariane aux belles boucles. Là, des jeunes gens, des jeunes filles valant beaucoup de boeufs, dansaient en se tenant de la main le poignet. Elles portaient des robes de toile fine; eux étaient vêtus de tuniques bien cousues, brillant du doux éclat de l'huile; elles portaient de belles couronnes, eux, des poignards d'or suspendus à des baudriers d'argent. Tantôt ils couraient [18,600] en tournant, de leurs pieds exercés, avec beaucoup d'aisance, comme quand, une roue commode en mains, le potier, assis, essaie si elle tourne bien; tantôt, au contraire, ils couraient en lignes les uns vers les autres. Une foule entourait ce choeur charmant, avec grand plaisir. Parmi les danseurs chantait un aède divin, qui jouait de la cithare; et deux bateleurs, dont son chant guidait le rythme, tournaient au milieu. Héphaïstos mit encore Sa Grande Force le fleuve Océan sur le bord extrême du bouclier solidement fait. Et quand il eut fabriqué le bouclier grand et robuste, il fabriqua pour Achille une cuirasse, plus brillante que l'éclat du feu; il fabriqua pour lui un casque épais, adapté à ses tempes, beau, fait avec art, et le surmonta d'un panache d'or; il fabriqua pour lui des jambarts, avec l'étain qui se modèle bien. Quand l'illustre forgeron aux bras robustes eut forgé toutes les armes, devant la mère d'Achille il les plaça, les ayant prises. Elle, comme un épervier, sauta de l'Olympe neigeux, emportant les armes éclatantes de chez Héphaïstos.

- Quelques représentations élaborées à partir de la description d'Homère


+ Planche de L'Encyclopédie
un fragment proposant des illustrations inspirées par la description du bouclier d'Achille

- Sur le site de la BNF, une présentation du bouclier et une analyse qui illustre parfaitement le cours
Présentation de la BNF : écouter l'introduction et Vision du monde.

- Pour aller plus loin
+ un article 
+ une référence bibliographique : Anne-Marie Lecoq Le Bouclier d'Achille - Un tableau qui bouge. Art et Artistes Gallimard

 

3.2. Liens de l’hospitalité : de la cohésion sociale aux relations politiques

- Modalités et Rituel de l’hospitalité

+ L’accueil est un devoir. Il y a malédiction contre celui qui reçoit mal l’étranger.

La relation d’hospitalité se fait sous la protection de Zeux xénios et d’Athéna xénia.
Et parallèlement, l’accueil est un bien, un honneur. Cet accueil doit se faire avec mesure cf. Ménélas (Homère) : « Je blâme autant, chez l’hôte, un accueil trop affectueux pour l’invité qu’un accueil glacial : je préfère en tout la mesure. » (cité p. 42 L’Etranger dans la Grèce antique, MF Balez, Réalia, les Belles Lettres)

+ L’accueil dans la maison de l’hôte constitue un 1er pas. Il sort de l’anonymat ; il est reconnu, accepté, engagé dans une relation structurée. Car le lien d’hospitalité est établit par-delà le temps et l’espace : il engage les deux individus dans une relation à vie. L’hospitalité telle qu’elle est pratiquée dans la Grèce archaïque relève d’une éthique du don et du contre-don.
L’ hospitalité grecque suppose en effet des rites et des devoirs : le maître salue l’hôte et lui sert la main. Le rituel de l’hospitalité aristocratique comporte l’offre d’un repas, d’un gîte et d’un vêtement, et des cadeaux au moment du départ. Il remet en fait à son hôte des présents d’un grand prix ; c’est le fondement de l’hospitalité. Elle suppose une relation de don – contre don et lie les hôtes  par une relation où chacun est redevable à l’autre. 

Ce lien d’hospitalité est héréditaire. 
N.B les hôtes  héréditaires  Glaucos le Lycien et Diomède l’Argine ne peuvent combattre l’un l’autre  et échangent leurs armes Iliade VI, 215-236.

 => Au début de la période archaïque, l’hôte ne semble l’être qu’à titre personnel, dans le cadre des réseaux de relations personnelles.

- Un rite social qui fonde la communauté panhellénique

+ L’hospitalité repose sur un principe de réciprocité, au sein d’une communauté panhellénique où les gens se reconnaissent comme mêmes - avoir des éléments de ressemblance : la langue, les dieux...
Dans les faits, l’hospitalité reste limitée ; elle dépend des réseaux de relations qui permettent d’être reconnu, et donc de s’intégrer. Elle est donc essentiellement régionale..

+ L’hôte a dès lors un rôle civique : il est celui qui va permettre à l’étranger (à la cité) de se faire introduire auprès de la communauté qu’il cherche à intégrer. 

Ce guide remplit un triple rôle :
+ présenter
+ renseigner
L'hôte exerce ainsi un rôle d’intermédiaire entre l’étranger et la communauté ; il lui sert d’intermédiaire dans les actes de la vie sociale.
+ défendre, soit assurer la sécurité physique.

Il lui doit aussi la sépulture.

=> Au cours de la période Archaïque, l’hospitalité s’est institutionnalisée. La cité, comme les individus, se sont trouvé soumis aux règles de l’hospitalité.
Ex. à Sparte, c’est la tâche du roi que d’accueillir les hôtes, lors des concours, des fêtes, d’accueillir les ambassadeurs.

 

3.3. Relations d’hospitalité et relations de pouvoir entre les cités

- L’hospitalité a de fait un rôle politique.

Ces liens de l’hospitalité se trouvent certes à tous les  niveaux de la société.
Mais il est surtout le fait des grandes familles ; il y a entre elles rivalité, et les liens tissés grâce à la relation d’hospitalité fondent le réseau des alliances sur lesquelles elles peuvent compter pour asseoir leur pouvoir.

- Le rôle des mariages 

L’itinérant (exilé) cherche à se fixer par mariage dans un endroit donné.
Cf. motif chez Homère de l’accueil de l’exilé solitaire comme gendre par un souverain
ex. Alkinoos qui cherche à garder Ulysse et lui proposer sa fille comme épouse.
L’exilé, souvent, fait souche et repart. Son fils est alors élevé dans la patrie de sa mère, ce qui constitue un appui, une alliance solide à terme. Ce peut être le fondement de l’alliance diplomatique entre deux cités. 
Cf. les unions entre maisons de tyrans

Ainsi, la relation d’hospitalité est à la base des alliances matrimoniales. Cela favorise les liens entre grandes familles aristocratiques : réseaux de relations et d’échanges qui dépassent les frontières de la cité. Et par suite, les relations d’hospitalité sont au fondement des relations diplomatiques, politiques, militaires.
Il ne faut pas perdre de vue que l’épouse constitue une richesse contre laquelle le mari doit verser des hedna.
EX. Au chant IX, Agamemnon propose la fille qu’Achille voudra si, en contre-partie, il accepte de reprendre le combat.

La guerre, est dans ce système, la contre-partie négative : le cas où il y a rupture du contrat, où la relation de don / contre-don est rompue.