ACTE SECOND - SCÈNE I   MÉDÉE, SA NOURRICE.

CONSIGNES :

- Mettre en place le commentaire de cet extrait. 

- Objectifs : publier le commentaire sur le blog pour lundi 3 Octobre dernier délai.

- Procédure :  

  • Je vous propose un travail collaboratif par le biais d'internet. Les débutantes interviendront plutôt sur l'organisation et les idées générales du commentaire ; les confirmées sur l'analyse du texte latin.
  • Pour ce texte, un commentaire linéaire paraît le bienvenu ; il permet de suivre les méandres et les inflexions de la pensée de Médée.
  • Vous avez à votre disposition le texte latin, sa traduction et des éléments de vocabulaire. Vous êtes autorisées à me poser des questions par le biais des commentaires.
  • En gras, le vocabulaire à mémoriser.

Occidimus : aures pepulit hymenaeus meas.
uix ipsa tantum, uix adhuc credo malum.
hoc facere Iason potuit, erepto patre
patria atque regno sedibus solam exteris
deserere durus ? merita contempsit mea   120
qui scelere flammas uiderat uinci et mare ?
adeone credit omne consumptum nefas ?
incerta uecors mente non sana feror
partes in omnes ; unde me ulcisci queam ?
utinam esset illi frater ! est coniunx : in hanc    125
ferrum exigatur. hoc meis satis est malis ?
si quod Pelasgae, si quod urbes barbarae
nouere facinus quod tuae ignorent manus,
nunc est parandum. scelera te hortentur tua
et cuncta redeant : inclitum regni decus  130
raptum et nefandae uirginis paruus comes
diuisus ense, funus ingestum patri
sparsumque ponto corpus et Peliae senis
decocta aeno membra : funestum impie
quam saepe fudi sanguinem++et nullum scelus  135
irata feci : saeuit infelix amor.
     Quid tamen Iason potuit, alieni arbitri
iurisque factus ? debuit ferro obuium
offerre pectus++melius, a melius, dolor
furiose, loquere. si potest, uiuat meus, 140
ut fuit, Iason; si minus, uiuat tamen
memorque nostri muneri parcat meo.

Culpa est Creontis tota, qui sceptro impotens
coniugia soluit quique genetricem abstrahit
gnatis et arto pignore astrictam fidem   145
dirimit: petatur, solus hic poenas luat,
quas debet. alto cinere cumulabo domum;
uidebit atrum uerticem flammis agi
Malea longas nauibus flectens moras.

 

 

Je me meurs ; le chant d'hyménée a frappé mes oreilles. A peine, à peine encore puis-je croire moi-même à mon malheur. Jason a-t-il pu me faire cela, a-t-il pu après m'avoir ôté mon père, ma patrie, mon royaume, m'abandonner ainsi seule en  terre étrangère, le cruel ? Compte-t-il pour rien mes services, lui qui avait vu les flammes et les flots vaincus par mes forfaits ? Croit-il donc qu’on a épuisé tout ce qu’il y a de sacrilège ?

Incertaine, insensée, l’esprit perdu, je porte mes pas de tous côtés ;  D’où puis-je tirer vengeance ? Ah! s'il avait un frère! Mais il a une épouse : en elle je plongerai le fer / l’épée. — Mais, est-ce assez en regard de mes maux ? Si les cités de Grèce, si les cités barbares ont connaissance d’un crime que tes mains ignorent, il faut maintenant le préparer ! Tous tes crimes t’y poussent ; rappelons-les tous ! L’ornement célèbre d’un royaume volé  et le malheureux frère d’une jeune fille impie, mis en pièces de ton épée ; sa dépouille jetée sur la route de son père et les débris de son corps semés sur le sol du Pont ; les membres du vieux Pélias cuits dans un chaudron. que de meurtres commis ! combien de fois n’ai-je répandu, criminelle que je suis, un sang impie, mais je n’ai perpétré aucun crime sous l’effet de la colère ! C’est mon amour malheureux qui se déchaîne / qui fait rage.

Mais que pouvait Jason, dominé comme il était par une volonté et une puissance étrangères ? Il aurait dû offrir son coeur au fer homicide. Parle !  parle mieux ! ô douleur démente ! S’il le peut, que Jason reste mien comme il l'a été, et vive ; sinon, qu'il vive cependant et que, nous gardant en mémoire, il préserve le don que je lui ai fait. La faute en est tout entière à Créon, qui, sans pouvoir par le sceptre, a brisé notre mariage et qui enlève une mère à ses enfants et qui rompt une union resserrée par une garantie étroite. Que lui seul sollicite, que lui seul subisse le châtiment qui lui est dû. Je réduirai son palais en un haut tas de cendres ; et le promontoire de Malée, qui oppose aux navires des obstacles provoquant de longs retards, verra monter vers le ciel de noirs tourbillons de fumée.

 

 

occido, is, ere, occidi, occisum : mettre en morceaux, tuer, faire périr
occido, is, ere, occidi, occasum : tomber à terre ; succomber, périr ; se coucher (soleil)

pello, is, ere, pepuli, pulsum : remuer, émouvoir, pousser ; repousser, chasser

contemno, is, ere, contempsi, contemptum : ne pas se soucier, tenir pour négligeable

furiosus, a, um : en délire, égaré, dément

desero, is, ere, deserui, desertum : abandonner, délaisser

meritum, i, n : gain, service, salaire ; chose qui mérite

vecors : insensé, extravagant ; perfide, fourbe

ulciscor, eris, ulcisci, ultus sum : venger, se venger

exigo, is, ere, exigi, exactum : pousser – spécifiquement plonger le fer, l’épée.

inclitus, a, um : célèbre, illustre

hortor, aris, ari, hortatus sum : exhorter à

nefandus, a, um : criminel, impie, abominable

decus, oris, n : ornement, parure, gloire

ensis, is, m : épée, glaive

funus, eris, n : funérailles ; meurtre Poétique : cadavre

ingero : porter, jeter dans / contre

spargo, is, ere, sparsi, sparsum : éparpiller, semer, répandre, disperser

pontus,i, m : le Pont Pont-Euxin = Mer noire / désigne aussi la région d’Asie Mineure proche de la Mer Noire – N.B. : Colchide est une région de la Mer Noire.

Aenum, i,n : chaudron

A : interjection = ah !

furiose : vocatif

fundo, is, ere, fudi, fusum : verser, répandre

impius, a, um : impie, criminal

saevio, is, ire, saevii, saevitum : être en fureur, en furie, en rage ; se démener, faire rage

alienus, a, um : qui appartient à autrui

arbiter, arbitri, m : témoin oculaire ou auriculaire ; arbitre, juge ; maître

jus, juris, n : droit, pouvoir, autorité

perctus, oris, n : la poitrine

ferrum, i, n : fer ; arme, épée, glaive                   

obvium + dat : à la rencontre de

Parco, is, ere, perperci, parsum : épargner, conserver

Sceptrum, i, n : sceptre, trône

Pignus, oris, n : gage, otage, garantie

artus, a, um : étroit, serré

dirimo, is, ere, diremi, diremptum : partager, séparer ; désunir, rompre, discontinuer

peto, is, ere, petii, petitum : attaquer, assaillir ; chercher à obtenir ; réclamer

mora, ae, f : retard, pause, obstacle

Flecto, is, ere, flexi, flexum : faire tourner

solvo, solvis, ere, solvi, solutum : detacher, délier ; dégager, délivrer ; payer, acquitter ; désagréger, dissoudre

cinis, eris, m : cendres

vertex, verticis, m : tourbillon, sommet

Malea, ae, f : promontoire du Péloponnèse 


PROPOSITION DE COMMENTAIRE LINEAIRE

Dans le prologue, Médée a évoqué le mariage imminent de Jason avec Créüse. Elle a fait entendre tout à la fois sa colère, son dépit, sa douleur, son ressentiment. S’ouvre maintenant une des premières grandes tirades tragiques de la pièce. Discours intérieur, long lamento, au cours duquel Médée erre d’un sentiment à l’autre, pleurant tout à la fois sur sa situation et faisant éclater sa rage contre Jason, méditant sa vengeance.

 

Occidimus résonne comme un cri :  occidi  1mot, 1pied, 1 dactyle, qui se détache en attaque de vers. La 1ère pers. du pluriel confère au terme grandeur et solennité, offrant ainsi au texte une ouverture tragique magistrale. Dès le début de la pièce, Médée est morte, morte à elle-même parce que sans plus d’espoir. Son univers s’est effondré autour d’elle. Le symbole en est l’hyménée, dont les chants retentissent – hymanaeus renvoie aux chants nuptiaux ; pepulit meas aures « qui est venu frappé mes oreilles » renvoie ici à l’univers musical. La disjonction aures ….meas donne le sentiment que Médée est environnée de ces chants qui deviennent comme une obsession.
Médée proteste encore ; elle voudrait que son malheur ne fût pas ; d’où la répétition de vix. Elle ne veut pas croire à un malheur si grand tantum malum. Vix adhuc dans le présent d’énonciation, laisse entendre que Médée est en pleine prise de conscience.
Se développe ce qui fait son malheur – erepto patre, patria atque regno ; la violence du sémantisme de eripio dit la violence qu’a été pour elle son arrachement au père patre, à la patrie patria, aux siens regno ; violence qu’a été pour elle son isolement : le groupe sedibus solam exteris la donne à voir comme solitaire, isolée sur ces terres étrangères qui l’entourent. Viennent alors les premières accusations : deserere – elle reproche à Jason son abandon puisqu’il la répudie pour une autre et la laisse seule face au rejet et la haine des corinthiens dont le choeur ne se cache pas dès l’épithalame initial ; elle lui reproche d’être insensible, cruel durus. Hoc facere Iason potuit Médée est comme désarçonnée ; elle se pose encore la question. Le parfait de potuit porte en lui une valeur d’irréel qui traduit l’incrédulité de Médée.
Elle se sent trahie – merita contempsit mea : l’antithèse entre meritum et contemno dit le sentiment d’injustice de Médée face à l’attitude de Jason. Elle rappelle ce qu’elle a fait pour lui – scelere : la trahison pour avoir livré le secret de la toison d’or, le meurtre de son frère. L’ablatif de moyen rappelle combien elle l’a aidé face aux dangers que représentent les flammes flammas - soit le combat contre le royaume de Colchide  et la mer mare – et les dangers liés à l’expédition à travers les mers pour remonter jusqu’en Colchide. L’accumulation des questions rhétoriques témoignent de la colère qui gronde en Médée et qui monte en puissance. Elle en vient aux menaces adeone credit omne consumptum nefas ? le –ne laisse la question ouverte et fait par suite entendre l’ironie grinçante de Médée. Nefas, au sens très large, laisse présager jusqu’où elle est prête à aller. Médée la magicienne comme à menacer Jason de ses pouvoirs maléfiques.
Se clôt ainsi le premier mouvement de la tirade.
La parole théâtrale se fait descriptive des actes ; médée dit tout à la fois l’agitation de son esprit – incerta, vecors, mente sana -  et la frénésie qui s’empare de son corps feror partes in omnes. Elle s’agite en tous sens et n’est pas maîtresse de ses pas – ce que traduit le choix du passif  feror. La manière dont elle se décrit fait écho à la description du chœur ; se montre une Médée frénétique en proie à la plus grande agitation que met encore en valeur l’effet de rejet sur partes in omnes.  Ce vers et demi a valeur de transition avant que n’éclate le deuxième cri de Médée : unde me ulcisci queam ? soutenu par la tournure interrogative et le subjonctif de délibération. La volonté de vengeance s’exprime de façon explicite avec ulciscor d’abord, avec l’interrogatif unde  également, qui peut exprimer la volonté de Médée de tirer vengeance de n’importe quelle manière.