Proposition de traduction et pistes de commentaire

  Chorvs 

Quonam cruenta maenas
praeceps amore saeuo                              850
rapitur ? quod impotenti
facinus parat furore ?
uultus citatus ira
riget et caput feroci
quatiens superba motu                              855
regi minatur ultro.
     quis credat exulem ?
Flagrant genae rubentes,
pallor fugat ruborem.
nullum uagante forma                              860
seruat diu colorem.
huc fert pedes et illuc,
ut tigris orba natis
cursu furente lustrat
     Gangeticum nemus.                              865
Frenare nescit iras
Medea, non amores;
nunc ira amorque causam
iunxere: quid sequetur ?
quando efferet Pelasgis                              870
nefanda Colchis aruis
gressum metuque soluet
regnum simulque reges ?
Nunc, Phoebe, mitte currus
nullo morante loro,                              875
nox condat alma lucem,
mergat diem timendum
     dux noctis Hesperus.

SCENE III. LE CHŒUR.

Où se précipite donc cette ménade aux mains couvertes de sang, emportée par un amour cruel ? Quel crime prépare-t-elle dans la violence de ses transports ? Son visage mu par la colère est crispé / figé ; et fière, agitant sa tête d’un mouvement sauvage,  elle va jusqu’à menacer le roi. Qui la croirait exilée ? Ses  joues, rouges, sont en feu ; voilà qu’une pâleur chasse la rougeur. (Elle ne garde pas longtemps la même couleur) Telle une ombre, elle s’agite en tous sens et change sans cesse de couleur. Elle porte ses pas ici et là, comme une tigresse, privée de ses petits, parcourt dans une course effrénée les forêts du Gange.

Médée ne sait maîtriser ni ses colères ni ses amours ; désormais la colère et l’amour ont fait cause commune :   que va-t-il en résulter ? quand l’impie Colchidienne / cette criminelle de Colchide portera-t-elle ses pas loin des plaines de Pelasgie ? Quand délivrera-t-elle notre royaume et par là-même nos rois de la terreur ?

O Phoebus, lance ton char sans plus retenir tes rênes ! Que la nuit bienfaisante cache la lumière et qu’Hespérus, guide de la nuit, engloutisse ce jour tant à craindre !

 

Cruentus, a, um : sanglant, ensanglanté ; cruel, sanguinaire

Impotens, entis : impuissant, déchaîné ; qui n’est pas maître de ; effréné, déchaîné, emporté

Ferox, ocis : impétueux, fougueux

Minor, aris, ari, atus sum : menacer + datif

Ultro : en allant au-delà, de l’autre côté ; en allant plus loin

Flagro, as are, aui, atum : briller, brûler ; être en feu

Vagor, aris, ari, atus sum : errer, aller deça, de là ; se répandre, s’étendre

Lustro, as, are, avi, atum : purifier ; tourner autour, parcourir, faire le tour

Furens, entis : hors de soi

Pelasgis, idis, f : de Pélagie

Orba, ae, f : orpheline

Nefandus, a, um : impie, criminel

Colchis, idis OU idos, f : la Colchide
sous forme d’adjectif : de Colchide
la femme de Colchide : Médée

Pelasgus, a, um : grec, de grèce

Arvum, i, n : champ, terre en labour ; moisson ; rivage ; pâturage ; plaine

Almus, a, um : nourricier, nourrissant ; bienfaisant, maternel, libéral, doux, bon

Condo, is, condere, condidi, conditum : fonder ; mettre de côté, garder en sûreté ;  éloigner des regards, cacher

Hesperus, i, m : Hespérus, fils de l’Aurore et d’Atlas, changé en étoile

 

Vocabulaire

cruor, oris, m : sang, sang qui coule

cruentus, a, um : sanglant, ensanglanté ; cruel, sanguinaire

 

possum, potes, posse, potui, - : pouvoir

potens, entis : qui peut puissant ; maître, souverain ; capable de

potentia, ae, f : force, action ; puissance, pouvoir, autorité

potestas, atis, f : puissance, pouvoir ; pouvoir d’un magistrat ( des magistratures inférieurs en regard de l’imperium, le pouvoir des magistratures majeures comme le consulat)

impotens, entis : impuissant, déchaîné ; qui n’est pas maître de ; effréné, déchaîné, emporté

 

fera, ae, f : la bête sauvage

ferinus, a, um : de bête sauvage

feritas, atis, f : mœurs sauvages, barbarie, crauté

ferox, ocis : impétueux, fougueux

ferocia, ae, f : naturel fougueux, violent, emporté ; fierté, fougue

 

minae, arum, f.pl. : menaces

minax, minacis : menaçant

minaciter : en menaçant, d’une manière menaçante

minor, aris, ari, atus sum : menacer + datif

 

flagro, as are, aui, atum : briller, brûler ; être en feu ; être la proie de ; être ardent

flagrantia, ae, f : vive chaleur, embrasement

 

luo, is, ere, lui, (luiturus = participe futur – signifie que les formes de supin et de participe parfait passif ne sont pas attestées) : délier ; libérer d’une dette ; payer, acquitter ; subir un châtiment, effacer par une expiation

lustro, as, are, avi, atum : purifier ; tourner autour, parcourir, faire le tour

lustralis, e : lustral, purificateur, expiatoire

lustratio, onis, f : purification par sacrifice

lustrum, i, n : sacrifice expiatoire

 

furo, is, ere : être hors de soi, en délire ; se déchaîner, être en furie

furens, entis : hors de soi

furia, ae, f : furie ; égarement, délire

Furiae, arum, f.pl. : Furies (symbole de vengeance)

furialis, e : qui concerne les  Furies

furibundus, a, um : délirant, égaré

furio, as, are, avi, atum : render égaré

furiose : comme un dément

furiosus, a, um : en délire, égaré, dément

furor, oris, m : délire, folie, égarement, frénésie ; délire prophétique, enthousiasme

 

fas, n (indéclinable) : expression de la volonté divine, loi religieuse, droit divin ; ce qui est permis par les lois divines et par les lois naturelles ; le juste, le licite, le légitime

fasti, orum, m.pl. : fastes, calendrier des romains (où sont marqués les jours de fêtes)

fastus, a, um : faste

Commentaire linéaire adopté pour ce texte :

Mètre des parties chantées :

dimètre anapestique : 4 anapestes U U – (substituts : spondée ou dactyle, mais on évite les séquences de quatre brèves) ;

glyconique : – –   – U U –   U ~ ;

asclépiade mineur : – –   – U U –  //  – U U –  U ~ ;

Dimètre glyconique utilisé ici – rythme bref qui rend la précipitation et la folie de Médée qui approche en cette fin de pièce du paroxysme

 

Quonam cruenta maenas
praeceps amore saeuo                              850
rapitur ?

Question oratoire initiale du chœur traduit, face aux agissements de Médée, moins l’étonnement du chœur que son questionnement, son inquiétude. Dans le cadre de la double énonciation au théâtre, elle se fait aussi question posée aux spectateurs. C’est une manière de souligner ce qu’il y a d’incompréhensible, d’excessif dans le comportement de Médée.

Le chœur ne cache pas son mépris et affiche sa distance face à Médée en la nommant cruenta maenas.

Il fait de Médée un être frappé d’ivresse – ivresse de la colère, ivresse de la rancune, ivresse de la vengeance - ; il souligne combien, comme les Ménades, elle n’est pas maîtresse de ses actes. Il sous-entend ce qu’il y a caché en elle d’inquiétant, de funeste. Ces ménades qui peuvent sans pitié démembrer les voyageurs et manger la chair crue rappellent le meurtre initial d’Absyrte, démembré sur le chemin de la fuite, et est prémonitoire du meurtre à venir des enfants, la chair de sa  chair.

L’adjectif cruenta la montre déjà ensanglanté des meurtres perpétrés : Créüse, le roi de Corinthe .. et ensanglanté des meurtres ourdis. Elle se transforme en une figure sanguinaire.

Quonam praeceps et rapitur s’unissent pour dire la précipitation de Médée qui semble courir tête la première, sans réfléchir (praeceps) ; elle est emportée par le mouvement, pas véritablement maîtresse de ses pas et de ses actes (passif rapitur). Interrogatif quonam – valeur d’insistance – fait de cette course effrénée, une course sans but, à l’aveugle ; soulignée s’il était besoin par l’effet d’enjambement et le rejet de rapitur dans le vers suivant.

Le complément de qualité Amore saevo dit enfin toute l’ambiguïté de Médée, ce paradoxe interne qui fait aussi la profondeur de son tragique.


quod impotenti

facinus parat furore ?
Le terme facinus, dans son appartenance au champ lexical du crime, souligne que Médée est une meurtrière – à ce stade de la pièce, de façon imminente. (cf analyse de la structure de la pièce http://pot-pourri.fltr.ucl.ac.be/itinera/Enseignement/Glor2330/Seneque/intro.htm#perso/struc) Impotente… furore : double entendement du complément à l’ablatif – manière dont elle prépare, fomente, ourdit son crime et ablatif de qualité complément du sujet de parat. Elle est ainsi habitée par cette fureur divine, ce furor, qui l’envahit tout entière, qu’elle ne peut maîtriser  importenti, et qui guide ses actes parat.
On peut entendre dans la question comme une crainte, une inquiétude face aux autres drames qui pourraient encore advenir. Manière aussi d’annoncer aux spectateurs les drames à venir et de maintenir la tension tragique.

uultus citatus ira
riget et caput feroci
quatiens superba motu                              855
regi minatur ultro.
 
D’expressive, la parole du chœur se fait descriptive. Il donne à voir Médée :

               - dans sa superbe – superba - : placé ainsi, au milieu du portrait => Médée se dresse dans son orgueil et            son mépris pour ceux qui l’entourent. Elle est l’étrangère, hautaine et orgueilleuse.

               - dans sa violence : quatiens – feroci …motu -> noter disjonction effective  de feroci et motu, résonnant en      fin de vers.

               - dans sa haine :  ira qui explique tous ses agissements, colère contre Jason, contre sa trahison ; stigmates        de sa haine uultus…riget.

Sa vengeance trouve son assouvissement dans cette violence qui se traduit ici par la menace : minatur , une attitude poussée jusqu’au paroxysme – ultro en fin de phrase a une valeur hyperbolique.

              

quis credat exulem ?
Le portrait de Médée se fait à charge, comme depuis le début de la pièce. Le chœur n’a de cesse de souligner ses origines étrangères - exulem.
Question oratoire + subjonctif délibération et connotations de doute : retire tout crédit à Médée.

Flagrant genae rubentes,
pallor fugat ruborem.
L’excitation, l’emportement qui se sont emparés de Médée sont mis en scène par le portrait du chœur :

- la rougeur sur les joues genae rubentes : rougeur de la passion, rougeur de la fièvre liée à la folie – une rougeur intense, envahissante ; rubentes / ruborem : redondance, en écho à la fin des vers.

- couleur à laquelle le verbe flagrant donne tout son éclat.

Le présent fait du chœur l’œil témoin de l’évolution et des emportements de Médée : un des éléments à travers lesquels Sénèque met en œuvre son voyeurisme dramaturgique : le présent flagrant présent d’énonciation, chœur = témoin oculaire.

Le contraste pallor / rubor, mis en en scène dans le vers par la position des termes en attaque et en fin de vers,

+ antithèse soulignée par l’asyndète entre les deux vers et les deux propositions => agitation d’une Médée dont la confusion des sentiments la fait passer du rouge – de l’excitation et des passions - au blanc – de la colère froide et du ressentiment - sans transition.

Antithèse exprime ainsi toute l’ambiguïté du personnage.

 

nullum uagante forma                              860
seruat diu colorem.
nullum … servat diu colorem : ces variations continuelles et l’attention que le chœur porte aux sautes d’humeur et aux changements d’expression sur la face de Médée se fait finalement symbolique de la complexité et de l’ambiguïté du personnage ; symbolique aussi de son instabilité.

L’expression vagante forma à ce titre expressive : elle nous donne à voir une Médée insaisissable – uagante -, errant aveuglément dans sa folie, une ombre forma qui hante le palais, ombre qui plane sur le mariage de Jason et Créüse, ombre qui hante la pièce ;

huc fert pedes et illuc,
ut tigris orba natis
cursu furente lustrat
     Gangeticum nemus.                              865
L’agitation de Médée ne fait que croître :

- huc et illuc : disjonction de l’expression lexicalisée, huc et illuc se répondant aux deux bouts du vers

- renforcée par l’analogie avec la tigresse tigris  - ut tigris
               +
lustrat : course en rond => expression de la folie et de la fureur ; tient à la fois de l’errance et de la marche circulaire systématique animal que l’on voit aux fauves ou aux individus frappés de démence.
               +  renforcé par le Ct de manière cursu furente
A remarquer l’utilisation :  de furente < furor donne à voir Médée habité par cette folie divine insufflée à l’origine par Vénus qui lui a inspiré son amour pour Jason.


Frenare nescit iras

Medea, non amores ;
Dans ce troisième temps qui commence, le discours du chœur se fait réflexif et incite de même les spectateurs à prendre du recul vis-à-vis du personnage de Médée. Pointe du doigt son manque de maîtrise : frenare nescit ; énoncé relève du constat, du jugement brut sans appel.
Dans l’association des termes iras et amores se retrouve toute la complexité déjà énoncée de Médée : elle est comme écartelée entre l’amour qu’elle ressent encore, et une juste colère née de la trahison et du répit qui la pousse à détruire ce qu’elle aime le plus au monde : son époux et ses enfants.
l’emploi du pluriel à la fois descriptif : amour pluriel - pour son époux, pour ses enfants, colère qui se démultiplie contre tous les membres du palais royal de Corinthe ; mais aussi pluriel hyperbolique pour des sentiments que Médée pousse au paroxysme.

nunc ira amorque causam
iunxere : quid sequetur ?
nunc ira amorque causam / iunxere constate et conclut le chœur. Passion et colère trouvent à se synthétiser dans sa haine destructrice inextinguible ; présenté comme l’aboutissement d’un processus inéluctable : cf. rejet de iunxere.
la question oratoire quid sequetur ?  souligne que tout est à attendre d’un mélange si explosif. Chœur remplit ici son rôle dramaturgique de mise en attente pour renforcer la tension tragique. Son rôle pédagogique vis-à-vis du publique. Monologue traduisant l’inquiétude du chœur, le chant du chœur se fait aussi exhortation vis-vis du public pour qu’il conçoive que réside là le ressort du destin tragique de Médée.

quando efferet Pelasgis                              870
nefanda Colchis aruis
gressum metuque soluet
regnum simulque reges ?

Le chant du chœur entame alors une double conclusion. Se conclut d’abord par la réitération de la condamnation de bannissement. Toute la pièce se déroule dans cet espace temporel délimité par la nouvelle du bannissement de Médée et son départ effectif.
Départ de Médée attendu et espéré : cf question quando efferet gressum. Il trouve sa raison et sa légitimité aux yeux du chœur :
+ dans les origines étrangères de Médée : cf. adjectif toponymique Pelasgis et Colchis. Effet d’opposition qui dit la distance entre la Colchide et la Grèce, l’impossibilité de combler le gouffre de la différence. Médée est désignée métonymiquement par son pays d’origine, Colchis : elle est stigmatisée par le chœur comme la colchidienne, l’étrangère. L’adjectif revêt ici une connotation fortement péjorative.

+ dans sa qualité de nefanda : Médée a enfreint la loi divine. Meurtrière de son frère, trahison contre sa patrie. Elle a offensé les dieux et mérite un juste châtiment.

Le choix du futur efferet et solvet dit le sentiment d’urgence : Chœur voudrait voir Médée loin et la situation stabilisée. Départ de Médée est vu comme une libération solvet. Médée incarne la terreur : metu, soit la menace de mort qu’elle fait peser sur le palais, sur la lignée du roi de Corinthe.

 

Nunc, Phoebe, mitte currus
nullo morante loro,                              875
nox condat alma lucem,
mergat diem timendum
dux noctis Hesperus.

Se conclut aussi par une invocation à Apollon cf. vocatif Phoebe « le brillant » : dieu du Jour, de la Lumière, du Soleil et de l'Intelligence. Référence aux attributs du dieu monté sur son char, parcourant l’univers jusuq’au crépuscule : currus, loro.

Tonalité déprécative : impératif mitte et subjonctif d’ordre condat / mergat. Appel pour que cette journée sinistre se termine :  diem timendum. Condat / mergat sémantisme des verbes => volonté d’effacer ce jour pour faire comme s’il n’avait jamais existé.

On peut s’interroger sur alma qualifiant nox : la nuit est douce, parce qu’elle est nuit de l’oubli.

// métaphore de la fin du spectacle : que la pièce se termine avant que le drame ne s’accomplisse.