Problématique de la justice et rhétorique

le rôle des tirades dans l’Orestie

 

Introduction           

Dans la tradition théâtrale, les tirades se présentent comme des « morceaux de bravoure », à la fois pour l’auteur et pour l’acteur qui interprète. Elles constituent donc les points culminants de la pièce. Dans les tragédies antiques, elles sont le support des sommets dramatiques et l’occasion de tournants significatifs dans l’action théâtrale. Si l’Orestie d’Eschyle est composée de trois pièces, il faut noter que la première d’entres elles, Agamemnon, se concentre sur le meurtre en lui-même : Clytemnestre agît pour elle seule. La suite de l’œuvre laisse plus clairement apparaître le thème de la justice en mettant en opposition les points de vue des différents personnages, ici constitués en parties. Ainsi, dans les Euménides et les Choéphores, les tirades prennent la forme de plaidoyers. Consécration de la justice dans un idéal démocratique, le procès final semble particulièrement souligner le lien entre justice et rhétorique dans l’œuvre d’Eschyle. Les longues tirades contribuent à donner à l’œuvre une dimension noble. Néanmoins, il convient de se demander quel est réellement leur rôle et en quoi elles sont le support des moments-clé de l’œuvre. En effet, le déroulement des deux dernières pièces de l’Orestie s’effectue en trois temps : durant la première partie de l’œuvre, les tirades semblent dévouées à l’expression du projet de vengeance d’Oreste. Les interventions de plus en plus fréquentes du Coryphée et du Chœur permettent dans un second temps de contester l’idée de la justice prônée par Oreste. Vient ensuite le temps du procès : une confrontation rhétorique où triomphe la justice divine.

 

I. Le projet d'Oreste : les tirades comme support de la vengeance

 

1) Une justice personnelle et motivée par l'entourage du héros

 Alors que la première pièce de la trilogie d'Eschyle, Agamemnon, s'attache à relater le meurtre du roi d'Argos par sa propre

femme Clythemnestre, la seconde pièce, les Choéphores se déroule quelques années plus tard et met en scène le désir de vengeance d'Oreste, fils d'Agammemnon.

En effet, Oreste, à présent revenu dans son pays natal après un long exil forçé, vient se recueillir sur la tombe de son père qu'il n'a pas vu mourir et croise alors sa soeur, Electre, qui lui apprend les conditions atroces dans lesquelles est mort ce dernier. Oreste est choqué, cette mort n'est pas digne d'un héros de la guerre de Troie. Dès lors, appararaît la notion d'honneur et de justice : c'est pour restituer au mort sa dignité, qu'il envisage de venger son père en tuant sa mère.

Il est poussé par sa soeur dont les tirades sont enflammées : "femme féroce et scélérate, de quelle manière tu as, ma mère, conduit un roi jusqu'à sa tombe sans qu'il fût lamenté par toute la cité, un mari sans qu'il fût pleuré !" mais également par le Choeur de femmes qui s'attèle à narrer au héros les horreurs faites par Clytemnestre : "Elle l'a dépecée - cela aussi tu dois l'apprendre !". Ainsi, ces tirades rendent Oreste desespéré " Ô Zeus ! où tourner les yeux ?" et font grandir en lui la colère qui l'amène progressivement au désir de vengeance : "Je n'ai qu'un voeu : l'exterminer - et périr à mon tour !". Les tirades prononcées par l'entourage d'Oreste ont donc une influence considérable sur lui.

Ainsi, la décision de la vengeance, bien que personnelle, est le fruit d'une longue délibération collective à laquelle prennent part, en plus des des deux victimes, Oreste et Electre, le Choeur et son chef, le Coryphée. Cette vengeance permettra, selon les protagonistes de l'histoire, l'execution et le rétablissement de la justice. Cette justice trouvera son expression la plus saisissante dans la scène du meurtre de Clytemnestre par Oreste, scène de vengeance narrée par le chef du Choeur, le Coryphée, à travers une longue tirade agisssant comme une sorte d'ellipse : "C'est l'heure où, dans l'assaut, les épées meurtrières vont se tâcher de sang [...] Est-ce le dénouement ?"

Cette scène, au-delà de sa capacité à saisir le spectateur, possède une visée. Elle met en lumière la forme première de justice, qui exista avant la justice citoyenne médiatisée par le tribunal, le système vindicatif - basé sur la loi du talion.

 

2) La loi du talion : une justice noble ?

En Grèce Ancienne, et en particulier dans l'Orestie d'Eschyle, la vengeance est définie comme "justicière". Le vengeur est celui qui, étymologiquement, "veille sur l'honneur", valeur essentielle pour les Grecs. Lorsque l'ordre social est boulversé - notamment par un meurtre - un "châtiment" réparateur, du même ordre que le crime commis, est nécéssaire. Ce principe qu'on nomme "la loi du talion" a pour but l'égalité et la réciprocité entre la punition et le crime.

Cette loi implique le fait que la justice est vécue comme un échange : il y a un "prix du sang" dont le criminel doit s'acquitter. Ainsi, le Coryphée, fidèle complice du héros rappelle que le meurtre d'Agammemnon est "la dette à éteindre". La mort de Clytemnestre n'est donc que le remboursement exact, de même valeur parce que de même nature, que la "dette ("On verra s'opposer le Meurtre au meurtre [...] !", dit Oreste).

Une certaine idée de la justice transparaît donc dans les tirades des personnages, et particulièrement dans celles du Coryphée : "La loi établie, c'est qu'une pluie de sang répandue sur la terre réclame d'autre sang". Le "plateau de la Justice" - métaphore de la balance - déséquilibré par le meurtre, doit être rendu à l'équilibre par le moyen d'une exacte compensation.

Cette justice qui peut sembler égalitaire par certains aspects reste cependant violente et aveugle du fait de son caractère inflexible. Ainsi, le crime, une fois commis est irréparable. Ni pardon, ni repentir, ni prescription, ni circonstances atténuantes ne peuvent venir alléger la peine de quelque façon que ce soit : celle-ci n'est et ne peut être que la mort pour compenser celle de la victime. Pour tout jugement, il n'y a qu'un seul constat : le fait du meurtre commis.

La loi du talion n'envisage donc qu'une seule et même réalité, c'est pourquoi elle est parfaitement contestable.

 

II. La contestation de l’idée de justice selon Oreste

 

1) La situation bouleversée par les tirades de la Pythie et de Clytemnestre

                    Dans Les Choéphores, Oreste suscitait l’admiration. Le meurtre de sa mère Electre apparaissait comme l’acmé de l’héroïsme. Cependant, Les Euménides s’ouvre sur une contestation brutale de l’idée de justice portée par le fils D’Agamemnon.

C’est la Pythie, qui la première introduit l’idée de désordre suite au meurtre d’Electre : «  je vois près de l’ombilic, un homme souillé de sacrilège, qui serre dans ses mains dégoutantes de sang une épée fraichement tirée >>. La pythie, de part son mysticisme, incarne une figure d’autorité. Elle tient son savoir du monde divin de façon immédiate. Des lors, ces propos ne peuvent aucunement revêtir une forme de partialité. C’est précisément la neutralité de ce personnage  qui rend ses tirades d’autant plus cruciales pour notre analyse. En effet, La pythie se situe, d’une certaine façon, en marge de l’intrigue. Elle ne prend le partie d’aucun personnage et se contente de transmettre objectivement  l’oracle d’Apollon. En ce sens, il serait intéressant de rapprocher la pythie du Coryphée. Le coryphée figure généralement  l’opinion publique, la « doxa >> avec tout ce qu’elle comporte d’erreurs et de passions. L’oracle, à l’inverse, livre au spectateur une parole de vérité, désintéressée. D’une part parce que son champs d’action dans l’intrigue est très limitée. D’autre part, parce que l’origine de sa connaissance est transcendante au monde sensible, et donc a priori objective. Ainsi lorsque la pythie présente Oreste comme « un homme souillé de sacrilège >>, elle nous renseigne sur le bouleversement opérée dans l’harmonie du monde, et de même, sur la contestabilité de l’idée de justice prônée par Oreste.

                      Clytemnestre contribue aussi à décréditer l’action, supposée héroïque, d’Oreste. Son argumentation procède très clairement de la persuasion, puisque tend à provoquer une incidence sur les affects du lecteur / spectateur. Tout est mis en œuvre  pour contrecarrer l’idée de justice portée par Oreste. Ainsi, les tirades de Clytemnestre sont de tonalités fortement pathétiques : « Moi que mon propre fils a égorgée, mes plaies, contemple – les avec le cœur >>. En ce sens, Clytemnestre met en avant la notion de matricide et occulte totalement le meurtre qu’elle a elle-même commis. Elle se positionne en victime  << déshonorée>>, << sacrifiée >> et << subissant une peine affreuse>>.On remarque que les tirades de  Clytemnestre font appel à la pitié du lecteur/spectateur, et on imagine bien l’effet produit sur le spectateur  de la Grèce Antique à une époque où le matricide était communément associé au blasphème.

 

2) Les Erinyes, allégorie de la culpabilité

Les Euménides consacre l’entrée en scène de nouveaux personnages centraux pour l’intrigue : les Erinyes figurées par le Coryphée. Plus qu’un bouleversement de l’idée de justice, il s’agit d’un bouleversement sur plan de la narration. En effet leurs tirades occupent une place croissante dans l’économie de l’œuvre.

                        Par ailleurs le rôle des Erinyes est complexe. Elles ne sont pas seulement les opposants (en contradiction avec Oreste et Apollon, son adjuvant), elles incarnent un autre éclairage sur l’idée de justice. Pour Aristote, le chœur doit être « considéré comme l’un des acteurs, doit faire partie de l’ensemble et concourir à l’action >>. C’est chose faite dans les Euménides, puisque le chœur (autrement dit les Erinyes) est l’élément perturbateur qui noue l’action et brouille les repères précédemment établis : finalement, Oreste est-il un personnage juste ?

                        Bien que les métaphores qui s’attachent à elles visent à inspirer la terreur et l’épouvante (elles sont tantôt associées à une meute de chiennes féroces et avides de sang tantôt à des serpents venimeux), elles portent avec conviction une idée de la justice : « à notre avis notre justice est droite >>. Ainsi, il semble qu’elles parviennent à écorner l’image héroïque que le lecteur se donne d’Oreste. La périphrase « tueur de mère>> au vers 255, déshumanise le personnage principal pour ne plus faire qu’apparaître l’aspect terrible du matricide. En ce sens, le Coryphée et Oreste sont deux personnages antagonistes, ennemis, et  tous deux porteurs d’une idée différente de la justice. Pourtant Eschyle ne dresse nullement un tableau manichéen, avec un personnage incarnant le bien suprême et un autre incarnat l’exact opposé. A l’inverse, tout se passe comme si l’auteur voulait ébranler les certitudes acquises dans Les Choéphores, concernant la légitimité du matricide commis par Oreste. Ainsi, Les Euménides propose une remise en question et excite la réflexion du lecteur/ spectateur.

  

III. Le procès : la confrontation rhétorique

 1) Apollon et le Coryphée : la figure de l’avocat

C’est dans la troisième partie de l’œuvre, les Euménides, que se déroule le procès d’Oreste. Il donne lieu à des joutes oratoires particulièrement appréciées dans le monde antique et parfaitement mises en valeur par la théâtralité. Cet aspect semble fondé sur le fonctionnement de l’Héliée, le tribunal populaire athénien, où les deux adversaires plaidaient tour à tour, en commençant par le plaignant.

La scène répond à une logique triangulaire : Le dialogue s’installe entre le coryphée, qui défend les intérêts de Clytemnestre, Oreste, et Apollon qui prend son parti pour ce dernier. On remarque chez le Coryphée et chez Apollon l’utilisation d’un vocabulaire de la justice assez spécifique : Apollon parle notamment, et dès les premières répliques du procès, de « plaider [une] cause ». De même, le Coryphée emploie les termes de « verdict » ou de « victime ». En cela, ils se démarquent d’Oreste, qui emploie un vocabulaire plus affecté et joue sur le plan de l’émotion.

C’est dans les tirades des deux personnages que le rôle de défenseur qu’ils occupent est le plus mis en valeur. Elles sont en effet l’occasion d’exposer un argumentaire qui oppose deux conceptions du matricide d’Oreste : pour Apollon, Oreste a rendu justice à son père en tuant ses meurtriers. Il avance en outre que cette acte est issu d’une volonté divine à travers la prédiction de l’oracle : il est donc nécessairement juste. Pour le Coryphée, le matricide est impardonnable et indéfendable dans sa dimension symbolique : le sang de la mère ne peut être versé. Il est néanmoins à noter que dans la scène du procès, Apollon est bien plus présent. Dans la structure de la scène, on peut remarquer que le temps de parole accordé à Apollon est beaucoup plus important : ses tirades s’étendent parfois sur plus de vingt vers tandis que le celles du Coryphées n’en font jamais plus de cinq dans cette scène. Elles sont en cela plus assimilables à des répliques. Le Coryphée se contente de contredire Apollon, sa position est plus discutable.

 

2) Athéna comme figure du juge : une personnification de la justice

 L’entrée de Pallas Athéna sur scène marque ce que l’on pourrait appeler l’ « ouverture du procès ». Elle est la déesse de la guerre mais aussi de la sagesse (on peut en effet rappeler que sa mère, la déesse Métis, est déesse de la sagesse, de la raison et de la prudence). Elle est en outre la fille de Zeus, le dieu des dieux, et la protectrice d’Athènes. Sa dimension symbolique est donc particulièrement importante. La scène du procès a lieu dans le temple d’Athéna ; il s’agit donc du lieu où est rendue la justice, au même titre que le palais de justice où le juge a sa place.

Athéna s’exprime tout au long de la scène principalement par de longues tirades, mais aussi au début de la scène par quelques répliques courtes, interrogatives ou sur un ton injonctif (par exemple, au vers 420 « sans doute, si l’on me parle clairement »). Elle s’impose donc comme personnage qui détient l’autorité. Son rôle d’arbitre du conflit (et donc de juge) est confirmé au vers 434 par la réplique « Vous me confiez donc le verdict en cette cause ».

Si c’est bien Athéna qui détient le pouvoir de rendre la justice, elle fait ici appel à un groupement de citoyens, un « conseil ». Elle est donc théoriquement mise sur le même plan que les autres juges, et est pourtant la seule à s’exprimer. L’autorité est donc bien présente,  même dans le rapport aux autres figures de la justice. Suite au vote des citoyens, les deux camps bénéficient d’un nombre égal de voix : c’est donc l’opinion d’Athéna qui détermine le dénouement de l’affaire. Elle est donc bien le juge d’Oreste.

Si elle accorde sa faveur à Oreste, Athéna achève la pièce par un dialogue avec le chœur, qui représente ici le camp de Clytemnestre. Elle s’exprime alors en de longues tirades visant à apaiser sa Colère. La notion de justice est particulièrement présente dans ce passage : en parvenant à justifier son verdict, Athéna fait de la cité Athénienne un lieu de justice et de paix. La dimension rhétorique de ces tirades contribue à glorifier Athènes et sa déesse en accentuant la part de noblesse et d’élitisme présente dans la culture grecque antique, en allant jusqu’à faire d’Athènes le lieu où « [pousse] sans affliction la race des justes ». 

  

Conclusion  

Contrairement à la plupart des tirades issues des tragédies classiques, qui visaient surtout à souligner le tragique de la pièce par le biais du pathos, les tirades de l'Orestie sont l'occasion de véritables joutes verbales. Chaque prise de parole par un personnage est un habile tour de force rhétorique ayant pour but à la fois de convaincre celui qui est en face mais également d'instaurer un véritable débat - que l'on constate particulièrement à travers le procès - sur la question de la justice. L'œuvre d'Eschyle oppose d'une part, le système vindicatif - exprimée par la vengeance sauvage d'Oreste - et le modèle de Justice démocratique, instauré par la naissance d'un tribunal qui introduit des notions comme la pensée dialectique permettant à chacun de changer éventuellement de position, après examen. L'Orestie soulève donc un problème toujours d'actualité au sein du monde juridique : le traitement de la délinquance et du crime. faut-il éradiquer le mal en supprimant l'individu, en l'excluant de la société, afin de venger la victime et répondre aux angoisses de la société, ou bien faut-il introduire de la raison permettant d'évaluer la dangerosité de l'individu qui transgresse et tenter d'apporter une réponse sociétale adéquate  ?