L’évolution des institutions de justice depuis l’époque Archaïque jusqu’à l’époque d’Eschyle

Zakia A., Camille D., Mirna H., Inès S

 

Introduction

La tragédie grecque voire l’ensemble du théâtre grec a porté un rôle considérable dans la littérature classique et moderne, par thèmes abordés, la rhétorique et les problématiques qui sont posées. C’est le cas de l’Orestie d’Eschyle, qui comporte trois œuvres : Agamemnon, les Choéphores et les Euménides. Lire l’Orestie, c’est aussi se poser la question du sens de la justice, à travers l’écriture et les figures des personnages. Outre le caractère littéraire, le théâtre grec et notamment l’œuvre d’Eschyle a été une source historique importante. Représenté lors des fêtes religieuses entièrement organisées par la cité, le théâtre interroge les Grecs et participe au lien étroit entretenu par l’imaginaire collectif des Grecs et la citoyenneté. La représentation théâtrale est un lieu de débat de question qui intéresse l’ensemble des citoyens. Ainsi, le théâtre suit l’évolution de la pensée grecque en matière de citoyenneté et d’institutions. C’est pourquoi, on peut affirmer que l’œuvre d’Eschyle manifeste une évolution de la justice dans ses institutions.

      D’où notre problématique : Comment l'Orestie d'Eschyle rend-elle compte de l'évolution des institutions de justice depuis l'époque archaïque jusqu'à l'époque d'Eschyle, à travers la justice rendue par les personnages ? Après avoir étudié quels sont les aspects historiques de l’œuvre qui nous permettent de montrer l’évolution des institutions de justice depuis l’époque archaïque jusqu’à l’Orestie d’Eschyle, nous verrons de quelle manière l’Orestie est également une œuvre qui nous éclaire sur l’évolution de cette justice à travers même la littérature soit le style de l’auteur.

 

I. Aspects historiques : comment els institutions de justice ont évolué depuis l’époque archaïque jusqu’au moment de l’Orestie d’Eschyle ?

 

1) Epoque archaïque : la justice par la vengeance

      Tout d’abord, la question veut que l’on se penche sur cette époque qui se situe entre le VIIIe siècle et 480 avant Jésus Christ. La justice dit « dikê » est un élément essentiel quant à la connaissance de l’organisation politique de la Grèce, à l’époque archaïque. Elle est  l’application de règles  religieuses, familiales  et relate ainsi l’idée de vengeance. En effet, la justice est un élément de réflexion mais aussi une activité importante dans la société grecque. Même si les sources ne nous sont pas directes et nombreuses, il est possible de rendre compte du déroulement de la justice à cette période. On le voit, par exemple, dans les poèmes homériques tels l’Iliade ou encore l’Odyssée. Dans ces œuvres, la justice est faite par les rois même si on sait qu’elle provient d’abord de Zeus le Dieu tout-puissant. On distingue trois étapes fondamentales de l’organisation politique soit de la justice.  Parmi ces trois étapes, il y en une dans laquelle on retrouve la notion de vengeance, il s’agit de la justice de Dracon dit « Josèphe » qui apparait à la fin du VIIe siècle, soit pendant les âges obscurs.

 

Ces lois portant le nom d’un législateur  de cette époque sont basées sur une « justice droite ». Celles-ci réglementent la punition de crimes ; on appelait « vengeance du sang » un crime, soit une atteinte à un individu ou à un clan appelé aussi « génos » en grec. Cela signifie, en d’autres termes, qu’avant l’établissement de ces lois draconiennes, une personne assassinée pour une raison ou une autre était automatiquement vengée par sa famille qui assassinait à son tour le coupable. Le fait est que la vengeance est une obligation à cette époque. En effet, tout mort devait recevoir des honneurs funéraires afin de trouver le repos. Autrement, l’âme de ce dernier erre en ne pouvant être jugé afin d’avoir la possibilité d’entrer dans les champs Elysées qui est le lieu des Enfers où les personnes vertueuses ou les héros trouvent le repos après la mort. Les lois draconiennes ont pu limiter voire retirer  la récurrente idée de vengeance des familles à cette époque. Néanmoins, ces réformes n’ont pas empêché les Eupatrides, qui sont le groupe d’individu constituant la première classe du peuple soit les membres de l’aristocratie athénienne, d’imposer leur pouvoir sur la cité. Il aura fallu attendre que les lois de Solon complètent celle de Dracon. L’apparition des lois Draconiennes est donc à l’origine de la démocratie dans les cités grecques.  

     A côté de ces réformes de la justice, il y a les tribunaux qui constituent un élément clé de la justice de l’époque archaïque. Il semble que la juridiction soit répartie en plusieurs tribunaux. C’est à Athènes que l’on retrouve les principaux tribunaux. D’une part, on distingue le tribunal d’Héliée, qui est considéré comme un organe politique. Ce tribunal exerce un pouvoir sur la Boulé (l’assemblée d’une cité) et l’Ecclésia (assemblée de peuple réservée aux seuls citoyens). D’autre part, il y a l’Aéropage, c’est un tribunal qui gère les affaires de meurtres préméditées ou de violence qui a pour finalité la mort. Mais il y a également des tribunaux spécialisés dans les affaires criminelles, ou chargés des étrangers, des exilés tels le tribunal Phreattys. Tous ces tribunaux sont des institutions judiciaires mises en place afin de traité les crimes de toutes sortes pendant la période archaïque ; et dans le même esprit que les lois de Dracon, ces institutions étaient une manière de montrer que toute vengeance doit se faire au travers du peuple dans la mesure où c’est le peuple qui juge la manière dont le coupable doit être puni. Cela signifie que la famille n’est plus seule à se soucier de la vengeance du défunt, c’est toute la société grecque qui est concernée. On retrouve ce système de vengeance dans l’Iliade. Dans cette épopée homérique, il est question de la volonté de vengeance d’Achille, héros de la Guerre de Troie. En effet, ce dernier tente de rendre justice comme il l’entend. Cherchant à venger son ami Patrocle qui a été tué par Hector, il poursuit alors incessamment ce dernier et parvient à le tuer. Cela montre bien que la justice était souvent rendue par les individus de la société grecque et non par des institutions judiciaires. C’est également le cas dans l’Orestie d’Eschyle où sans cesse l’idée de vengeance est récurrente. On le voit avec Oreste, fils d’Apollon qui venge son père en tuant sa mère. On a ici affaire à une vengeance sans limite. Cela s’explique par le fait qu’à cette époque, il n’y avait pas de lois précises.

 

 2) La mise en place de la justice avec l'apparition de Cités

     Le terme «polis» désignant « cité » est une communauté indépendante dotée de ces propres institutions. Avec l’apparition de ces communautés indépendantes en Grèce, des inégalités vont se faire sentir. Les Eupatrides qui sont une communauté prétendant descendre du héros légendaire Thésée dominaient Athènes dans le sens où, non seulement ils possédaient la quasi-totalité des terres cultivables mais ces derniers exerçaient également des pressions indéfinies sur les plus démunis. Ils se considéraient comme la « première classe du peuple », ils avaient donc une influence sur la cité. A cette époque, les Eupatrides ont réussi à acquérir la quasi-totalité des terres de l’Attique et devenaient de plus en plus menaçant face aux paysans endettés. En effet, ils allaient jusqu’à les réduire à l’esclavage. Mais avec l’apparition des lois de Solon, le pouvoir des Eupatrides s’est apaisé. Solon mis, en effet, en place les élections des archontes. On comptait trois différents types d’archontes. Le premier est l’archonte éponyme qui est le chef de la cité il gère à la fois l’administration de la cité et la justice.  Le second est l’archonte roi, qui a une fonction religieuse. Il est responsable des cultes interne à la cité mais il préside également sur l’Aéropage, qui est comme nous l’avons cité plus haut, un tribunal jugeant les crimes prémédités ou les violences ayant pour finalité la mort. Et enfin le troisième appelé «polémarque» a compte à lui, une fonction militaire dans la cité. Les archontes avaient donc à cette époque une fonction judiciaire. Une fois leur mandat achevé, il rejoignait l’Aéropage dont ils étaient membres à vie. Il faut noter que jusqu’au V ème siècle avant Jésus-Christ, cette assemblée a eu un pouvoir très important au sein de la cité.

      Toutefois, même après les réformes de Solon, les archontes ne sont pas les seuls à vouloir imposer leur justice dans la cité, à cette époque. Les Tyrans jouent un rôle très important dans la cité également. Ainsi, le mot Tyran du grec «turannos» signifiant maître,  se réfère à un groupe de personnes riches qui se sont installés dans plusieurs cités telles Corinthe, Athènes, Samos ou encore Naxos afin d’y imposer leur pouvoir. A Athènes par exemple, Pisistrate, l’aristocrate issu de la famille des Eupatrides prit le pouvoir en étant soutenu par les plus pauvres de la ville. Ce sont ces personnes qui ont favorisé la stabilité à Athènes en dénonçant les dettes ou encore le problème de propriété. Ces derniers étaient donc soutenus par le peuple et plus précisément les peuples les plus pauvres comme les Diacriens. On considérait alors qu’ils étaient des « facteurs de paix », à cette époque. Même après la mort de ce dernier, ces actes en faveur de la cité ont demeuré. Mais ses fils ayant succédé à son pouvoir n’ont pas su avoir la même efficacité que leur père. Car des tueurs de Tyrans appelé «tyrannocos», ont bien des fois installés une instabilité dans la cité notamment en tentant de tuer les deux successeurs de Pisistrate tels Hippias et Hipparque. Hipparque alors tué, son frère fait de la cité d’Athènes une cité dont le système est de plus en plus répressif. Par ailleurs, il se trouve que les archontes ou encore les tyrans ne sont pas les seuls qui permettent d’avoir une idée de la justice de cette époque à travers l’apparition des cités. Le fait est  que les conflits entre les Bien nés, nom donné aux plus riches et les autres deviennent de plus en plus nombreux durant la période archaïque. A côté des archontes et des tyrans, il y a les clans familiaux. Les clans familiaux, les «génos» ont une conception particulière de la vengeance pour eux, la vengeance est fondée sur la «vendetta».

La vendetta désigne en effet la vengeance d’un meurtre ou d’une offense impliquant tous les parents. Ces derniers sont voués à se battre parfois au point de tuer le coupable et donc à venger la victime. La justice se fait par eux-mêmes car pour eux, la vraie justice ne tient qu’à cela, nulle institution extérieure de justice ne semble pouvoir être à la hauteur de la punition qu’ils souhaiteraient donner au coupable en mémoire de la victime. On voit bien qu’avec l’apparition des cités

 

3) Un exemple de justice à l'époque classique : Athènes

     Il n’est pas rare de croiser, lorsque nous nous penchons sur le cas de la Grèce antique à l’époque classique, le terme de « modèle Athénien ». Et cela pour trois raison principales : tout d’abord Athènes fut aux Ve et IVe siècles avant JC la plus importance cité Grecque, dont la domination politique s’étendait sur toute la mer Egée. Elle assurait également une certaine unité et donc une force incontestable des cités grecques face aux autres puissances méditerranéennes. Ensuite parce qu’elle était au centre de la production artistique et littéraire de l’époque et que c’est sur elle que nous possédons le plus de témoignages et de descriptions (les œuvres de Thucydide et Xénophon en témoignent). Enfin parce que le régime démocratique qu’elle à réussi à instaurer au Ve siècle est sans doute la forme la  plus achevé de ce que les auteurs classique appelaient la «politeia»,c'est-à-dire la constitution de la cité en tant que communauté d’hommes libres. Nous savons aujourd’hui qu’il y avait à l’origine à Athènes une monarchie héréditaire qui laissât ensuite place à une magistrature Aristocratique que nous avons évoquée plus haut : les Aréopages. Les institutions de justice étant à peu de choses près semblable aux autres cités nous allons ici parler d’un phénomène judiciaire qui fut beaucoup retranscrit dans la littérature de l’époque et qui est la colère dans les tribunaux à Athènes.

      Il faut en effet s’imaginer l’institution qu’est le tribunal comme lieu d’un véritable exploit rhétorique dont les Grecs avaient une grande maitrise. C’est ainsi que la colère est signe de puissance, illustrée par la colère des Dieux ou la colère d’Achille dans L’Iliade et L’Odyssée. Mais la colère est également signe de statut car un tout le monde ne peut pas se permettre de réclamer réparation par la colère, même si les réformes de Solon, magistrat, vont octroyer à chaque citoyen le droit de réclamer réparation qui lui est due en intentant une action devant les tribunaux. La colère est le souci de riposte sont par ailleurs considérés par Aristote, au IVe siècle comme des sentiments tout à fait respectables, et plus encore, comme des qualités qui caractérisent la condition de l’homme libre. Peu à peu, les citoyens en viennent cependant à se méfier le cette colère qui devient synonyme d’emportement et empêche le jugement réfléchi. Ainsi en témoigne Antiphon sur le meurtre d’Hérode : « Craignez, lance-t-il aux juges, de reconnaitre après coup que vous avez fait périr un innocent, et commencez par délibérer comme il faut sans céder à la colère et à la calomnie ». Nous voyons donc bien qu’il y à eut une évolution considérable sur la manière de penser la justice et la façon dont il faut la rendre. Les Athénien passent tout d’abord par le modèle d’une justice impulsive, régie par la colère du mal provoqué puis tendent vers une justice plus élaborée, qui vise à rendre la justice sagement, sans se laisser aveugler par la colère, qui reste cependant une passion « noble ».

 

II. L’éclairage que nous apporte Eschyle et son œuvre littéraire sur cette évolution

 

1) Agamemnon et les Choéphores : comment la notion de vengeance devient un moyen de rendre la justice.

      Agamemnon est la pièce qui ouvre l’Orestie, elle reprend le mythe de la guerre de Troie : l’Atride Agamemnon, roi des Argiens revient victorieux de ce combat d’une décennie. Il est accueilli par sa femme Clytemnestre qui est au centre de la thématique de la vengeance. En effet, Agamemnon a offert en sacrifice sa fille Iphigénie au non de son peuple et Clytemnestre n’attend son retour que pour se venger en assassinant ce dernier. Elle effectue par ailleurs ce geste au nom de la vengeance mais aussi car elle souhaite rétablir la justice en faisant payer à Agamemnon le meurtre de sa fille. Elle exprime cela au vers 1405-1407 : « Voici Agamemnon, mon époux, tué de cette main, son corps est mon chef d’œuvre de justice ». Nous voyons donc parfaitement qu’elle revendique son acte comme quelque chose de légitime et plus encore, de nécessaire. Nous pouvons également citer le Chœur qui, au vers 1430, s’exprime ainsi : « tu devras payer coup pour coup ». Cela incite à réflexion sur le comportement de Clytemnestre et illustre le fait que la vengeance est un réel mode de fonctionnement, une manière de rendre la justice que met en relief Eschyle. Ce meurtre n’est donc pas un fait extraordinaire en soi et apparait tout à fait légitime aux yeux de celle qui le commet. Le vers 1524 est aussi très important du point de vue de l’idée que se font les personnages de la justice : « Si la fille qu’il m’a donnée, mon enfant sans rivale et tant pleurée, Iphigénie à mérité le sort qu’il lui a fait tant souffrir, alors il mérite le sien ».        

Nous pouvons donc dire que la pièce qu’est Agamemnon témoigne de cette idée que la vengeance est vécue comme un moyen de rétablir une trame sociale précédemment rompue, ici par le sacrifice d’Iphigénie, fille d’Agamemnon et de Clytemnestre.

       Les Choéphores est la deuxième pièce de l’Orestie, et met en scène Oreste, fils d’Agamemnon qui rentre dans son pays selon la volonté d’Apollon et qui, face à le découverte des terribles évènements qui se sont déroulés dans la pièce précédente, décide de se dresser comme le vengeur de son père, et égorge sa mère Clytemnestre. C’est donc un véritable cycle qui s’ouvre ici, où la vengeance par le meurtre règne en maitre, qui s’illustre par ailleurs très bien au vers 497 (Oreste implore son défunt père) : «Envoie donc la Justice combattre à nos cotés, ou laisse nous les prendre aux mêmes prises, si toi qui fut vaincu veut vaincre à ton tour ». Mais c’est un cycle infernal que celui de justice rendue par la vengeance, où chaque juge se fait par là même criminel. Il y à aussi une idée de destin puisque le sort de celui qui à commis un crime punissable est inéluctable comme en témoigne le vers 927 (Oreste s’adresse à sa mère) : « Le sort de mon père te fixe cette mort ».

A la fin de la pièce, le coryphée s’interroge et pose par la même la problématique de la troisième et dernière pièce de l’Oreste, les Euménides : « Maintenant voici la troisième- pour nous sauver ou pour nous perdre ? Où donc va s’accomplir, où va cesser et s’endormir enfin la furie de la ruine ? »

 

2) Euménides: chapitre marquant la rupture entre la vengeance et la rupture

      Nous avons vu précédemment que les parties « Agamemnon » et « Les Choéphores » mettaient en scène une « justice » archaïque qui tournait autour de la vengeance. Clytemnestre tue Agamemnon pour venger la mort de sa fille Iphigénie, ce qui entraîne la colère de son fils Oreste qui va tuer sa mère pour venger son père. Ce cycle infernal de la vengeance s’arrête dans les Euménides où Oreste ne se trouve pas poursuivi par un membre de sa famille voulant venger Clytemnestre, mais par les Dieux voulant le punir pour avoir tué sa mère. On voit ici que Oreste n’est plus poursuivit pour être puni de la mort de la personne de Clytemnestre, mais du crime de parricide en lui-même. On passe donc d’une justice personnelle à une justice s’appliquant à tous, c’est-à-dire que, contrairement aux autres chapitres, c’est le type de crime qui est puni et non le cas particulier de la mort de Clytemnestre.                                                                  

Ainsi, Oreste est poursuivi par les Erinyes, « divinités très anciennes qui vengent les crimes de sang ». Ces personnages confirment ce que nous avons dit ci-dessus, à savoir que ce n’est pas un acte de vengeance. En effet, « crime de sang » signifie que les Erinyes poursuivent ceux qui ont tué un membre de leur famille, le sang représentant le lien familial. C’est donc bien pour un type de crime qu’elles poursuivent Oreste. Cependant elles représentent encore une certaine forme de vengeance puisqu’elles poursuivent Oreste sans jugement.  On peut également voir en ces divinités comme l’accusation qui va porter le crime devant la justice d’Athéna.  Athéna est celle qui tranche entre les partis. Tout d’abord elle impose aux Erinyes la constitution d’un tribunal. C’est donc elle qui met fin au cycle infernal de la vengeance, en permettant à la justice de s’exercer et à Oreste d’être jugé équitablement par des hommes impartiaux et justes : les meilleurs des citoyens d’Athènes. On pourrait y voir une forme de favoritisme, Athènes étant la Cité d’Athéna et celle-ci prenant finalement le parti d’Oreste ; cependant, les citoyens vont se diviser entre ceux favorables à Oreste et ceux favorables aux Erinyes. Ils sont donc réellement impartiaux dans leur jugement. On peut voir en Athéna la figure de l’archonte roi qui siège à la tête de l’Aréopage.

            Apollon quant à lui va prendre le rôle de l’accusateur et va venir défendre son protégé. Cependant, il ne le défend pas en dénonçant le crime de Clytemnestre qui pourrait justifier celui d’Oreste, mais en s’appuyant sur l’idée que le meurtre d’un père est moins grave que le meurtre d’une mère. C’est donc à partir de principes et non d’arguments particuliers qu’Apollon met en place la défense d’Oreste. Enfin, l’Assemblée de citoyens Athéniens rassemblée pour juger Oreste est à elle seule un symbole important du passage de la vengeance arbitraire à la justice équitable. Ces hommes représentent l’Aréopage qui était chargé de juger les crimes commis volontairement. Ils sont donc neutres et juge Oreste de manière impartiale, n’ayant aucun lien avec lui. Ils représentent également l’évolution et la modernisation de la justice à Athènes durant l’époque classique.     

      Toutes ces figures marquent donc la fin de la justice par la vengeance et le passage à la justice de l’époque classique. Ils sont la représentation de tous les éléments de cette justice (accusation, défenseur, archonte roi, juges) et de sa nouvelle tendance à juger chaque cas de manière impartiale et équitable, c’est-à-dire sans tenir compte du cas particulier.

 

3) L'Orestie: une oeuvre mettant en exergue un cycle indéfini de la justice

       Il n’est pas rare de croiser, lorsque nous nous penchons sur le cas de la Grèce antique à l’époque classique, le terme de « modèle Athénien ». Et cela pour trois raison principales : tout d’abord Athènes fut aux Ve et IVe siècles avant JC la plus importance cité Grecque, dont la domination politique s’étendait sur toute la mer Egée. Elle assurait également une certaine unité et donc une force incontestable des cités grecques face aux autres puissances méditerranéennes. Ensuite parce qu’elle était au centre de la production artistique et littéraire de l’époque et que c’est sur elle que nous possédons le plus de témoignages et de descriptions (les œuvres de Thucydide et Xénophon en témoignent). Enfin parce que le régime démocratique qu’elle a réussi à instaurer au Ve siècle est sans doute la forme la  plus achevé de ce que les auteurs classique appelaient la«politeia», c'est-à-dire la constitution de la cité en tant que communauté d’hommes libres.

       Nous savons aujourd’hui qu’il y avait à l’origine à Athènes une monarchie héréditaire qui laissât ensuite place à une magistrature Aristocratique que nous avons évoquée plus haut : les Aréopages. Les institutions de justice étant à peu de choses près semblable aux autres cités nous allons ici parler d’un phénomène judiciaire qui fut beaucoup retranscrit dans la littérature de l’époque et qui est la colère dans les tribunaux à Athènes. Il faut en effet s’imaginer l’institution qu’est le tribunal comme lieu d’un véritable exploit rhétorique dont les Grecs avaient une grande maitrise. C’est ainsi que la colère est signe de puissance, illustrée par la colère des Dieux ou la colère d’Achille dans l’Iliade et l’Odyssée. Mais la colère est également signe de statut car un tout le monde ne peut pas se permettre de réclamer réparation par la colère, même si les réformes de Solon, magistrat, vont octroyer à chaque citoyen le droit de réclamer réparation qui lui est due en intentant une action devant les tribunaux. La colère est le souci de riposte sont par ailleurs considérés par Aristote, au IVe siècle comme des sentiments tout à fait respectables, et plus encore, comme des qualités qui caractérisent la condition de l’homme libre. Peu à peu, les citoyens en viennent cependant à se méfier de cette colère qui devient synonyme d’emportement et empêche le jugement réfléchi. Ainsi en témoigne Antiphon sur le meurtre d’Hérode : « Craignez, lance-t-il aux juges, de reconnaitre après coup que vous avez fait périr un innocent, et commencez par délibérer comme il faut sans céder à la colère et à la calomnie ». Nous voyons donc bien qu’il y à eut une évolution considérable sur la manière de penser la justice et la façon dont il faut la rendre. Les Athénien passent tout d’abord par le modèle d’une justice impulsive, régie par la colère du mal provoqué puis tendent vers une justice plus élaborée, qui vise à rendre la justice sagement, sans se laisser aveugler par la colère, qui reste cependant une passion « noble ».

 

Conclusion

En conclusion, l’œuvre d’Eschyle peut être pensé comme une représentation des institutions judiciaires. La justice (ou la diké) se montre par la notion de vengeance, comme à l’époque archaïque et comme le met en scène l’œuvre Agamemnon. Cette dernière, différente de la pièce les Euménides, qui évoque la rupture par l’apparition de l’Aréopage. L’Orestie est une œuvre mouvante du point de vue historique en ce qu’elle superpose plusieurs visions historiques de la diké.