nunc
Maintenant,

          meis uocata sacris,
           toi qu’appelle mes sortilèges

          noctium sidus,
          astre des nuits,

ueni
viens,

            pessimos induta uultus,
             revêtue des visages les pires    
            empreintes des pires expressions

            fronte non una minax.
            menaçant de son visage multiple / multiforme

 

tibi (more gentis) (uinculo) soluens comam

Pour toi, suivant l'usage de mon pays, dénouant ma chevelure,

  (secreta nudo nemora) lustraui pede

J’ai parcouru de mon pied nu les bois secrets

  et
et

euocaui (nubibus siccis) (aquas)
j’ai fait tomber la pluie par un ciel sans nuages

 

 egique (ad imum) (maria),
abaissé les mers,

 

et   Oceanus graues

  interius undas aestibus uictis dedit ;

 et l’Océan a refoulé ses lourdes ondes au fond de l’abîme après avoir vaincu ses vagues

pariterque
mundus      

             [lege confusa aetheris]

(et solem et astra) uidit

et (uetitum mare)

  tetigistis, ursae.

et parallèlement,

la loi du ciel troublée, le monde a vu et le soleil et les étoiles
et vous, Ourses, vous avez touché la mer interdite.

(temporum flexi uices):

J'ai interverti les saisons : 

nunc, adv. : maintenant

sacer, cra, crum : sacré

sacrum, i, n. : la cérémonie, le sacrifice, le temple

nox, noctis, f. : nuit

sidus, eris, n. : étoile, astre

induo, is, ere, indui, indutum : revêtir

uultus, us, m. : le regard, le visage

minax, acis, m. : menaçant

gens, gentis, f. : tribu, famille, peuple

uinculum, i, n. : lien, chaîne

soluo, is, ere, ui, utum : détacher, payer, dénouer (- nauem = lever l'ancre)

coma, ae, f. : chevelure, cheveux

como, is, ere, compsi, comptum : arranger, peigner

secretum, i, n. : le secret, la retraite, la solitude

secretus, a, um : secret, isolé, écarté

nudo, as, are : 1. mettre à nu, déshabiller 2. dépouiller, piller 3. priver 4. dévoiler

nudus, a, um : nu

nemus, oris, n. : la forêt, le bois

lustro, as, are : purifier par un sacrifice expiatoire

pedo, is, ere, pepedi, peditum : péter

pes, pedis, m. : pied

euoco, as, are : attirer, provoquer (euocati, orum : les rappelés, les vétérans rappelés en service)

nubes, is, f. : le nuage, la nue, la nuée

siccus, a, um : sec

imus, a, um : le plus profond de, le fond de

grauis, e : sérieux, triste, lourd

grauo, as, are : appesantir, alourdir (grauor, aris, atus sum : faire des difficultés, répugner à, être fatigué de)

aestus, us, m. : chaleur, bouillonnement, vagues, marée

uinco, is, ere, uici, uictum : vaincre

uiuo, is, ere, uixi, uictum : vivre

lego (2), is, ere, legi, lectum : cueillir, choisir, lire

lex, legis, f. : loi, condition(s) d'un traité

confundo, is, ere, fudi, fusum : mêler, brouiller

confusus, a, um : désordonné, confus

aether, eris, m : le ciel

sol, solis, m. : soleil

astrum, i, n. : l'astre, l'étoile

ueto, as, are, ui, itum : interdire

tango, is, ere, tetigi, tactum : toucher

ursa, ae, f. : l'ourse

tempus, oris, n. : 1. le moment, l'instant, le temps 2. l'occasion 3. la circonstance, la situation

uicis, gén, acc. uicem : tour, retour

 nunc 

Maintenant,

          meis uocata sacris, 
           toi qu’appelle mes sortilèges

          noctium sidus
          astre des nuits,

ueni
viens,

            pessimos induta uultus, 
             revêtue des visages les pires     
            empreintes des pires expressions

           
    fronte non una minax.
    menaçant de son visage multiple / multiforme

           Médée en appelle maintenant à Hécate, ce que souligne déjà le sémantisme même de uocata et confirme l'emploi de l'impératif ueni. Le registre lyrique, maintenu par l'effet d'accumulation des appositions meis uocata sacrisnoctium siduspessimos induta uultus etc... sous-tend ici le registre déprécatif. 
Les appositions contribuent parallèlement à élaborer comme un portrait d'Hécate qui s'appuie sur les éléments que Sénèque emprunte à la tradition mythologique. Elle est noctium sidus, "astre des nuits" ; Hécate fait en effet partie de la Triade Lunaire avec Séléné et Artémis. fronte non una minax, la déesse Hécate est représentée avec trois visages, ceux du lion, du chien et de la jument. Cela renvoie au culte de la Grande Mère - la Lune.  Les trois têtes sont le symbole des trois phases de l'évolution humaine - croissance, décroissance, disparition. Hécate est la lune noire, qui symbolise la mort, contrairement à Séléné et Artémis,  représentant respectivement la pleine lune, qui symbolise la naissance, et le croissant de lune symbolisant la maturité dans le cycle de la vie. Hécate est ainsi une déesse maléfique. Le vocable noctium fait d'elle une déesse de l'obscurité et des ténèbres. Elle arbore un air austère, inquiétant - pessimos vultus ; elle se fait "menaçante" minax. Se dégage ainsi un portrait qui inspire la terreur.
            Parallèlement, la Médée qui parle assume sa personnalité de magicienne ; c'est grâce à ses pouvoirs magiques qu'elle convoque Hécate - meis uocata sacris. Se met en place, entre les lignes, une analogie entre Médée et Hécate, favorisée par les liens de parenté qui les unissent, puisque, selon la tradition à laquelle on se rattache Hécate est mère ou tante de Médée. Médée se fait figure maléfique.

            La suite contribue à mettre en œuvre les pouvoirs de Médée.

tibi (more gentis) (uinculo) soluenscomam
Pour toi, suivant l'usage de mon pays, dénouant ma chevelure,

  (secreta nudo nemora) lustrauipede
  J’ai parcouru, en un rituel lustrateur, de mon pied nu les bois secrets

            Des pouvoirs religieux, elle qui, dit-elle, "a parcouru, en un rituel lustrateur, de son pied dénudé le bois secret" -  secreta nudo nemora) lustraui pede. Les images se superposent pour décrire Médée : soluens comam convoque ce rituel sacré lié au rituel dyonisiaque et aux bacchantes qui accompagnent le dieu, en transe, cheveux défaits ; et en même temps cela fait appel au rituel funèbre de ces pleureuses qui se détachent les cheveux en poussant des cris de désespoirs. Ainsi, tout à la fois, Médée adopte la figure hiératique de la mère en deuil - le deuil passé de son frère qu'elle a sacrifié à l'entreprise de Jason, le deuil présent de sa vie, de son amour, elle qui est condamnée à partir et à laisser Jason, nouvel époux de Créüse, le deuil à venir de ses enfants.  Elle est ainsi figure prémonitoire de l'issue tragique. Et tout à la fois, figure dyonisiaque, elle apparaît  comme en transe, hors d'elle, animée d'un dessein sacré - en l'occurrence inspirée par Hécate, par les divinités des Enfers - figure sinistre et funeste donc. 

 et
et

euocaui (nubibus siccis) (aquas)
j’ai fait tomber la pluie par un ciel sans nuages

 egique (ad imum) (maria)
abaissé les mers,

            Des pouvoirs magiques. Médée semble investie des pouvoirs de Poséidon,  capable de maîtriser des eaux – les parfaits  evocaui et egi, à la première personne du singulier font de Médée la maîtresse des eaux -  aquas / maria  ; la place des deux verbes, lancés en début de proposition, insistent sur la toute puissance de Médée.  Les pouvoirs magiques de Médée sont soulignés par la locution verbale ad imum egi qui donne le sentiment que les eaux se ramassent sur elle-mêmes, par l'antithèse siccis / aquas  et par l'ablatif absolu siccis nubibus à valeur d’opposition qui font de  la venue des pluies un prodige.

et   Oceanus graues
interius undas aestibus uictis dedit;
et l’Océan a refoulé ses lourdes ondes au fond de l’abîme après avoir vaincu ses vagues

            La conjonction et qui introduit la dernière proposition et Oceanus graues interius undas aestibus uictis dedit induit une relation de cause à effet ; l'action d’Oceanus est présentée comme induite et entraînée par les actions de Médée ; cette dernière semble avoir tout pouvoir sur Océan lui-même.
C'est Océan dompteur des mers que Médée évoque, lui qui a le pouvoir de ramener les eaux vers l'intérieur de la terre - graues interius undas ... dedit, qui se fait maître des Océans comme le rappelle l'ablatif absolu aestibus uictis. Ainsi, maîtresse d'Océan, Médée est maîtresse des eaux, elle est maîtresse des éléments. 

            Les pouvoirs de Médée s'avèrent absolus. Elle a la capacité de bouleverser l'ordre des choses, l'ordre du monde, ce que mettent en scène les vers qui suivent. 

pariterque 
mundus      

             [lege confusa aetheris]
(et solem et astra) uidit
et parallèlement,
la loi du ciel troublée, le monde a vu et le soleil et les étoiles

Tout d'abord, mundus (...) (et solem et astra) uidit - il n'y a plus de jour et de nuit ; les deux se confondent. Le caractère extraordinaire du fait est souligné par la double coordination et.. et..  et par le rapport d'antithèse entre solem astre du jour et astra, astres des nuits, qui se commue en un oxymore qui dit la perturbation de l’univers. 

et (uetitum mare)
   tetigistis, ursae.
et vous, Ourses, vous avez touché la mer interdite.

Puis les constellations des Ourses sombrent dans la mer - et (uetitum mare) tetigistis, ursae. Les lois universelles sont ainsi enfreintes ce que dénote l'emploi du participe uetitum appartenant au lexique juridique. 

(temporum flexi uices):
J'ai interverti les saisons : 

L'ordre des saisons, enfin, est perturbé - temporum flexi uices.
Le poète prend en charge le commentaire sous la forme de l'ablatif absolu - lege confusa aetheris : les lois du ciels sont perturbées -confusa. Ainsi tous les exemples accumulés disent l'état de chaos dans lequel la magicienne Médée peut plonger l'univers.

VOIR LA SUITE DE LA LECTURE SUIVIE