Lecture suivie de la tirade de Médée - Acte IV, sc.2

OBJECTIF : en s'appuyant sur l'appareillage du texte et le vocabulaire fourni grâce à Collatinus, lire et commenter un large extrait.

TRAVAIL PREPARATOIRE : les élèves ont dû faire des recherches pour éclairer le texte. 

TRAVAIL EN CLASSE : 
- lecture suivie du texte.
- commentaire stylistique du texte au fur et à mesure de la lecture.

comprecor

               uulgus silentum 

               uosque ferales deos

               et Chaos caecum

               atque opacam Ditis umbrosi                domum,

               Tartari ripis ligatos squalidae                Mortis specus.

 

Animae,

               supplicis  ….remissis

currite ad thalamos nouos :

 

rota resistat      

               membra torquens,

 

tangat Ixion humum,

 

Tantalus securus undas hauriat Pirenidas,

 

grauior uni poena sedeat coniugis socero mei :

 

lubricus per saxa retro Sisyphum soluat lapis.

 

uos quoque,

               urnis quas foratis inritus ludit labor,

Danaides,

coite :

 

uestras hic dies quaerit manus. -

 

uulgus, i, n. : la foule, le commun des hommes 

feralis, e : relatif aux dieux mânes, funèbre, funeste

opacus, a, um : opaque, ombré, épais, touffu

Dis, Ditis, m. : Dis, ou Pluton (dieu des enfers)

umbrosus, a, um : ombragé

domus, us, f. : la maison

Tartarum, orum, n. : le Tartare

Tartarus, i, m. : le Tartare, les Enfers

ripa, ae, f. : rive

ligo, as, are : lier

squalidus, a, um : âpre, hérissé; sale, malpropre, négligé

mors, mortis, f. : mort

specus, us, m. : la grotte, la caverne, l'antre

remissus, a, um : relâché, détendu; adouci, doux, indulgent; mou, apathique, sans énergie

supplicium, ii, n : supplications, offrande, sacrifice ; punition, supplice, châtiment

remitto, is, ere, misi, missum : renvoyer, abandonner

curro, is, ere, cucurri, cursum : courir

thalamus, i, m. : chambre, lit

rota, ae, f. : roue, char, disque du soleil

resisto, is, ere, stiti : demeurer, résister à, s'arrêter

membrum, i, n. (généralement au plur) : membre, organe

torqueo, es, ere, torsi, tortum : 1. tordre, tourne , lancer 2. tourmenter, torturer

tango, is, ere, tetigi, tactum : toucher

Ixion, Ixionis, m. : Ixion

humus, i, m. : terre

Tantalus, i, m. : Tantale

securus, a, um : tranquille, sûr

unda, ae, f. : l'onde, l'eau, le flot

undo, as, are : inonder, mouiller

haurio, is, ire, hausi, haustum : tirer à soi, puiser, vider en puisant ; avaler, engloutir, faire disparaître, tuer, transpercer, percer, détruire

pirenis, idis, de la fontaine de Pirène

poena, ae, f. : le châtiment (dare poenas : subir un châtiment)

sedeo, es, ere, sedi, sessum : 1. être assis 2. siéger 3. séjourner, demeurer

coniunx, iugis, f. : l'épouse

coniux, iugis, m. ou f. : épouse, époux

socer, eri, m. :le beau-père

lubricus, a, um : glissant, incertain, dangereux, hasardeux

saxum, i, n : pierre, rocher, roche

retro, adv. : en arrière, par derrière

Sisyphus, i, m. : Sisyphe

soluo, is, ere, ui, utum : détacher, payer, dénouer (- nauem = lever l'ancre)

lapis, idis, m. : pierre

urna, ae, f. : urne

inritus, a, um : vain, inutile

ludo, is, ere, lusi, lusum : jouer

labor (2), oris, m. : peine, souffrance, travail pénible

labor, eris, i, lapsus sum : tomber

coeo, is, ire, ii, itum : 1. aller ensemble, se réunir, en venir aux mains, combattre 2. contracter (une alliance)

uester, tra, trum : votre

dies, ei, m. et f. : jour

quaero, is, ere, siui, situm : chercher, demander

manus, us, f. : main, petite troupe

 

 comprecor 

Je vous invoque

               uulgus silentum
                ombres silencieuses,

               uosque ferales deos
                divinités funèbres,

               et Chaos caecum
               aveugle Chaos,  

               atque opacam Ditis umbrosi domum,
             
ténébreux palais du roi des enfers,

               Tartari ripis ligatos squalidae Mortis specus.
              
cavernes de la mort défendues par les fleuves du Tartare !

Le registre déprécatif, dès l’attaque de la tirade, est marqué par le sémantisme même de comprecor ainsi que par l'effet d’accumulation - énumération des compléments à l'accusatif - ; cela donne une impression de litanie. 

Ce passage débute par l'invocation de créatures divines malfaisantes (et donc en disgrâce au yeux des dieux au pouvoir) emprisonnées dans le Tartare, la partie la plus terrible des Enfers. Le Tartare est, selon le poète Hésiode, une "divinité primordiale", c'est-à-dire qu'elle est engendrée par Chaos, au commencement du monde, en même temps que Gaïa (la Terre), Eros (l'Amour), l'Erèbe (les ténèbres des Enfers) et Nyx (la Nuit). Dans la mythologie grecque, ce lieu est aussi appelé "la prison des Titans" (qui furent enfermés par les Olympiens). Médée appele donc ces divinités déchues à venir sur Terre assister à sa future vengeance.

 Médée en appelle aux  âmes silencieuse vulgus .
Elle se tourne vers le monde des morts : uulgus, mais aussi  DitisTartari, 
specus Mortis

Médée invoque ainsi toutes les divinités maléfiques malfaisantes uosque ferales deos ; cela renforce ce qu'il y a de sombre dans le personnage de Médée : la magicienne, la maléfique.

Le lexique de l’ombre / obscurité : caecum, opacam, umbrosi peint les enfers comme un monde sombre. On peut y voir la métaphore de la mort préméditée, la métaphore des pensées sombres, du côté noir de Médée. 

La peinture des Enfers se poursuit avec :
- ferales : un monde sauvage, sans loi, funeste
- squalidae : un monde en friche, barbare, dangereux qui repousse et qui fait peur.

L'allitération en occlusives enfin tend à souligner la caractère inhospitalier du monde infernal convoqué par Médée.

 

Animae,
Ames coupables,

               supplicis  ….remissis
             
arrachez-vous un instant à vos supplices,

currite ad thalamos nouos :

 et venez assister à ce nouvel hymen !

L'impératif currite résonne comme une invitation à participer à la cérémonie du mariage ; en y conviant les âmes malfaisantes, qui étaient soumises aux supplices - suppliciis, Médée place l’hymen sous le sceau du châtiment, de la mort.

La structure de souhait reposant sur le subjonctif - resistat / tangat / hauriat … rythme le deuxième mouvement qui s'amorce.

rota resistat      

               membra torquens,
Que la roue qui déchire les membres d'Ixion s'arrête

Médée invoque toutes les figures mythiques les plus connues, qui ont perpétré les pires crimes ;  les figures qui ont défié les divinités au pouvoir et qui ont par suite connu les pires châtiments.

Médée semble ainsi vouloir marquer son crime à venir du sceau de l’horreur. Elle s'érige en déité outragée prête à vouer au pire châtiment ceux qui l'ont outragée.

tangat Ixion humum,

 et qu’Ixion touche terre,

Médée évoque tout d'abord Ixion qui fut enchainé par Hermès à une roue enflammée après avoir violé Néphée, une nuée créée par Zeus qui, ayant appris que celui-ci avait tenté de séduire sa femme, Héra, décide de le prendre au piège. 

Tantalus securus undas hauriat Pirenidas,
que Tantale puisse enfin  boire à son gré les eaux de Pyrène.

Puis, elle demande la présence de Tantale, fils de Zeus, condamné à un triple supplice après avoir donné son propre enfant (Pélops) à manger aux Dieux : la famine, l'assoiffement et l'angoisse de la mort. Ainsi, chaque fois que Tantale se penche vers le fleuve pour boire, celui-ci s'assèche ; chaque fois qu'il tente d'attraper un fruit pour se nourrir, le vent fait s'écarter les branches des arbres. Et il a constamment un rocher au dessus de sa tête, susceptible de tomber sur lui à tout moment. Elle souhaite qu'il puisse enfin boire à sa soif à la fontaine de Pyrène. Cette dernière est une des fontaines les plus prisées des Muses. Une tradition rapporte que la muse Pyrène pleura tant sur la mort de sa fille tuée par accident d'une flèche de Diane que les dieux, à sa mort, la transformèrent en source abondante. Ce fut la source de Pyrène qui coule aux pieds de Corinthe. 
Il y a comme un parallélisme d'Ixion à Tantale : faute, outrage au dieu, châtiment. Cette manière de redondance suggère que Médée s'identifie à ces figures criminelles. Elle est prête au pire des crimes, prête à braver les hommes et les dieux pour assouvir sa vengeance.

Par l’évocation  des crimes de Tantale et d’Ixion, on peut y voir l'anticipation  des châtiments qu’elle prépare elle-même pour sa vengeance :
La roue enflammée d'Ixion anticipe la vision de Créüse prisonnière de sa robe en flammes. 
Tantale, qui donna son fils Pélops à manger aux dieux, anticipe le crime à venir de Médée sacrifiant ses propres enfants à son amour bafoué. 

Elle appelle sur eux la fin du châtiment et leur montre une certaine compassion comme si elle espérait une sorte de reconnaissance des raisons de son acte ainsi que l'absolution. 

S'amorce ainsi un nouveau mouvement. Médée formule un appel à l’aide pour mieux se venger.  
grauior uni poena sedeat coniugis socero mei 
Qu’un châtiment pire encore s’impose pour l’éternité au beau père de mon époux et à lui seul.

L'expression gravior poena, relevant du lexique de la justice, tend à présenter le châtiment ourdi par Médée comme justifié ; le comparatif  gravior  place dans la bouche de Médée l'annonce d'un châtiment pire que les supplices d’Ixion et de Tantale. Médée fait ainsi acte de démesure, prête à rivaliser avec les dieux : elle veut un châtiment éterne, qui s'impose et qui soit pesant, comme le suggère le choix du verbe sedeo. Et le datif de destination uni socero mime l'agressivité à peine contenue de Médée qui s'apprête à s'exprimer dans toute sa violence à travers ses actes. Elle exprime contre Créon une véritable malédiction.

lubricus per saxa retro Sisyphum soluat lapis.
Que le rocher roulant de Sisyphe cesse de fatiguer ses bras ;

Puis Médée évoque Sisyphe, condamné à faire rouler éternellement, dans le Tartare, un rocher jusqu'en haut d'une colline dont il redescend chaque fois avant de parvenir à son sommet. Fils d'Eole, Sisyphe est le fondateur mythique de Corinthe et passe pour être le père d'Ulysse. Brigand et malfaiteur, Sisyphe se rend célèbre en défiant les dieux. Il joue ainsi un tour à Thanatos venu le chercher au moment de sa mort en l'attachant. Thanatos ne fut délivré que lorsque Zeus se rendit compte que plus personne ne mourait  chez les hommes. Comment entendre ce rapprochement ? Médée se dit-elle ainsi prête à jouer avec Thanatos ? N'entend-elle pas en effet se substituer à Thanatos en répandant elle-même la mort autour d'elle ?

uos quoque, 
et vous,

               urnis quas foratis inritus ludit labor,
              que dupe leur tâche veine puisque les urnes sont percées,

Danaides, 
ô Danaïdes

coite : 
venez !

uestras hic dies quaerit manus. -
ce jour réclame vos mains.

Pour finir, Médée en appelle aux Danaïades qui, depuis le meurtre organisé de leurs cousins et époux le soir même des noces, sont condamnées à remplir éternellement des jarres percées, tâche vaine et sans fin. - Danaos avait dû fuir vers Argos avec ses cinquante filles pour échapper à ses cinquante neveux, fils de son frère Egyptos. Par la suite, il feignit trouver un arrangement et le mariage fut conclu entre les cousins. Mais au soir des noces les Danaïdes tuèrent leurs nouveaux époux, comme il avait été convenu avec leur père.
Cette dernière invocation marque une rupture. Formelle tout d'abord, puisque contrairement aux cas précédents, le mythe est évoqué avant que soient nommées les Danaïdes. De plus, l'emploi de l'impératif 2ème personne du pluriel modifie la forme du discours de Médée. Jusque là, elle convoquait des images par le biais d'un discours narratif ; ici, elle apostrophe les Danaïdes et les invite à la rejoindre - coite ! S'instaure un effet d'écho avec l'invocation aux animae - currite !
La relation se fait plus familière comme si Médée exprimait ainsi sa familiarité grandissante avec les meurtres à accomplir.

Par la formulation uestras hic dies quaerit manus. - ce jour réclame vos mains , Médée se compare aux Danaïades et promet un acte aussi barbare que le leur. Ici, Médée assure donc de façon déterminée que sa vengeance sera terrible. Cet appel aux Danaïdes résonne comme un arrêt de mort. 

 

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