Rome royale et le thème du pouvoir

Les rois mythiques : la fondation des institutions romaines


Les noms des rois qui se sont succédés, les dates des règnes, tout relève plus du mythe que de la réalité historique. Néanmoins les institutions qu’on leur attribue, les faits marquants qui se dégagent sont avérés. Il est difficile de faire la part des choses. Les avancées de la recherche conduisent à poser à l’heure actuelle une Rome qui se serait développée petit à petit à partir du Palatin. Elle se serait construite progressivement en tant qu’état et les historiens pensent qu’on ne peut raisonnablement parler de cité-état qu’à partir du milieu du VIIème siècle.


1. 753-616 – le temps de l’émergence de la cité-état

La construction de Rome se fait selon deux axes :

- l’agrandissement du territoire

- la mise en place des institutions politiques et religieuses.

Deux figures s’imposent, les deux premiers rois Romulus et Numa Pompilius

 

1.1. Romulus (753-715), le roi guerrier

 Si l’on confronte les données des récits mythiques aux différentes données des campagnes archéologiques, on peut reconstituer les axes suivants pour l’expansion de la Rome à venir.

+ Agrandissement du territoire de Rome

Le mythe de l’enlèvement des Sabines :

Poussin L’Enlèvement des Sabines D18

=> luttes entre les latins et les sabins.

Les Sabins attaquent Rome. Après l'épisode de Tarpeia, D19


(5) La dernière guerre fut celle des Sabins; ce fut aussi la plus sérieuse : car ce peuple agit sans précipitation ni colère; ses menaces ne précédèrent point l'agression; (6) mais sa prudence ne rejeta point les conseils de la ruse. Spurius Tarpéius commandait dans la citadelle de Rome. Sa fille, gagnée par l'or de Tatius, promet de livrer la citadelle aux Sabins. Elle en était sortie par hasard, allant puiser de l'eau pour les sacrifices. (7) À peine introduits, les Sabins l'écrasent sous leurs armes, et la tuent, soit pour faire croire que la force seule les avait rendus maîtres de ce poste, soit pour prouver que nul n'est tenu à la fidélité envers un traître. (8) On ajoute que les Sabins, qui portaient au bras gauche des bracelets d'or d'un poids considérable et des anneaux enrichis de pierres précieuses, étaient convenus de donner, pour prix de la trahison, les objets qu'ils avaient à la main gauche. De là, ces boucliers qui, au lieu d'anneaux d'or, payèrent la jeune fille, et qui l'ensevelirent sous leur masse. (9) Selon d'autres, en demandant aux Sabins les ornements de leurs mains gauches, Tarpéia entendait effectivement parler de leurs armes; mais les Sabins, soupçonnant un piège, l'écrasèrent sous le prix même de sa trahison. Tite-Live, I,11

- Romulus se bat en 748 contre le roi Acron

Les dépouilles opimes et le premier temple de Rome, à Jupiter férétrien. 
Je vous renvoie à ces lignes de Florus évoquant le culte à Jupiter férétrien.

D20

De retour avec son armée victorieuse, le roi, salué comme un héros en raison de ses exploits et expert dans l'art de les mettre en valeur, monta au Capitole, portant sur un brancard spécialement fabriqué pour cet usage les dépouilles prises sur le cadavre du chef ennemi et les déposa au pied d'un chêne vénéré par les bergers ; tout en déposant son offrande, il dessina les limites d'un sanctuaire en l'honneur de Jupiter et désigna le dieu d'un nom nouveau : " Jupiter Férétrien, voici des dépouilles royales que moi, le roi Romulus, je t'apporte en offrande ; je te consacre un temple sur l'emplacement que je viens de délimiter, il est destiné à recevoir les dépouilles opimes qu'apporteront ceux qui après moi auront tué un roi ou un chef ennemi. " Telle est l'origine de ce temple, le plus ancien des temples romains. Tite-Live,  I,10

D21 Romulus, vainqueur d’Acron


Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1864)
Romulus vainqueur d’Acron, 1812
Détrempe sur toile - 276 x 530 cm
Paris, Ecole nationale supérieur des beaux-arts (en dépôt au Louvre)
Photo : RMN/René-Gabriel Ojéda

 

Romains et Sabins sont prêts pour la bataille finale. D22

Alors les Sabines, dont l'enlèvement avait causé cette guerre, après avoir dénoué leurs cheveux et déchiré leurs vêtements osèrent, tant la douleur l'emportait sur la peur naturelle aux femmes, s'avancer au milieu des traits qui volaient. Elles se précipitèrent au milieu du champ de bataille, séparant les armées en ligne, séparant les ressentiments ; elles suppliaient tour à tour leur père et leur mari de ne pas se couvrir par un crime affreux du sang d'un gendre ou d'un beau-père, de ne pas souiller par le meurtre de leurs parents les enfants qu'elles avaient mis au monde, leurs petits-fils ou leurs fils. " Si vous n'acceptez pas cette alliance et cette union, tournez contre nous votre colère : c'est pour nous que vous faites la guerre, pour nous que nos pères et nos maris sont blessés et succombent à leurs blessures. Mieux vaudrait pour nous être mortes que vous survivre, ou veuves ou orphelines ! " La scène émut à la fois les soldats et les chefs. Le silence s'établit soudain et on cessa de se battre. Les chefs s'avancèrent donc pour conclure un accord. Ils firent la paix et décidèrent en outre de réunir les deux états ; le pouvoir royal fut partagé et le gouvernement concentré à Rome. La Ville avait ainsi doublé et les citoyens, pour accorder malgré tout une compensation aux Sabins, prirent le nom de Quirites, qui vient de Cures [ville sabine dont T. Tatius était roi]. Tite-Live,  I, 13

=> Cette légende sabine peut être comprise comme le reflet de l’apparition des tribus sabines sur le site de Rome dès la 2ème partie du VIIIème siècle.
=> Le mythe de la royauté double de Romulus et de Titus Tatius laissent supposer un accord entre les deux composantes ethniques les plus importantes.

+ Le fonctionnement de la cité

- La figure du roi dont Romulus est la représentation première : le roi est investi de l’imperium (Lire la partie de l'article consacrée à la Rome royale)– notion pas traduisible qui désigne une puissance absolue, sans partage, un pouvoir souverain, discrétionnaire dans les sphères civile et militaire, qui lui étaient conférés -> par l’inauguratio = opération augurale qui consistait par l’apposition de la main droite de l’augur sur la tête du roi pour lui communiquer la force naturelle que l’augur incarne.
-> par l’auspicium : qui manifeste la volonté divine : = observation du vol des oiseaux et autres signes pour savoir si Jupiter considère que le roi présomptif est apte à régner.

La dimension religieuse de la fonction royale est soulignée par les attributs de l’imperium :
les 12 licteurs armés de la hache le précédant, 
la chaise curule (sella curulis ) D24,

la toge de pourpre (toga picta), le sceptre orné d’un aigle ; la couronne d’or

Vous pouvez vous reporter à cet article - MAGDELAIN André. L'inauguration de l'urbs et l'imperium. In: Jus imperium auctoritas. Études de droit romain. Rome : École Française de Rome, 1990. pp. 209-228. (Publications de l'École française de Rome, 133)
url : http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/efr_0000-0000_1990_ant_133_1_3958 - Consulté le 16-02-2012

- Création des sénateurs = les patres des grandes familles, les plus influentes.  Difficile de comprendre leur véritables fonctions. Mais les patres avaient un rôle fondamental dans l’interregnum ; ils assumaient la transition et étaient dépositaires des auspicia : soit l’auctoritas .  Sénat serait selon la tradition une invention de Romulus. Le sénat aurait compris initialement 100 membres. Pour parvenir à 300, au gré de l’augmentation du territoire romain. 

D25

(1) Les cérémonies religieuses régulièrement établies, il réunit en assemblée générale cette multitude dont la force des lois pouvait seule faire un corps de nation, et lui dicta les siennes : (2) et persuadé que le plus sûr moyen de leur imprimer un caractère sacré aux yeux de ces hommes grossiers, c'était de se grandir lui-même par les marques extérieures du commandement, entre autres signes distinctifs qui relevaient sa dignité, il affecta de s'entourer de douze licteurs. (3) On pense qu'il régla ce nombre sur celui des douze vautours qui lui avaient présagé l'empire; mais je partage volontiers le sentiment de ceux qui, retrouvant chez les Étrusques, nos voisins, l'idée première des appariteurs et de cette espèce d'officiers publics, comme celle des chaises curules et de la robe prétexte, pensent que c'est dans leurs coutumes qu'il faut rechercher aussi l'origine de ce nombre. Ils l'avaient adopté parce que les douze peuples qui concouraient à l'élection de leur souverain fournissaient chacun un licteur à son cortège.

(4) Cependant la ville s'agrandissait, et son enceinte s'élargissait chaque jour, mesurée plutôt sur ses espérances de population future que sur les besoins de sa population actuelle. (5) Mais pour donner quelque réalité à cette grandeur, Romulus, fidèle à cette vieille politique des fondateurs de villes qui publiaient que la terre leur avait enfanté des habitants, ouvre un asile dans ce lieu fermé aujourd'hui par une palissade qui se trouve à la descente du Capitole, entre les deux bois. (6) Esclaves ou hommes libres, tous ceux qu'excitent l'amour du changement viennent en foule s'y réfugier. Ce fut le premier appui de notre grandeur naissante. (7) Satisfait des forces qu'il avait conquises, Romulus les soumet à une direction régulière : il institue cent sénateurs, soit que ce nombre lui parût suffisant, soit qu'il n'en trouvât pas plus qui fussent dignes de cet honneur. Ce qui est certain, c'est qu'on les nomma Pères, et ce nom devint leur titre d'honneur; leurs descendants reçurent celui de Patriciens.Tite-Live I,8


- L’assemblée du peuple
(1) Les cérémonies religieuses régulièrement établies, il réunit en assemblée générale cette multitude dont la force des lois pouvait seule faire un corps de nation, et lui dicta les siennes  (…). Tite-Live I, 8

                                                                  
+ Les fondements religieux

- Le temple de Jupiter férétrien = le premier temple / le plus ancien
élevé par Romulus sur le Capitole dédié à la commémoration de la victoire de Romulus contre Acron et à la conservation des dépouilles opimes.

- Apothéose de Romulus :

Mort et apothéose de Romulus (-717). D26 & 27

Après ces travaux dignes de l'immortalité, un jour où il avait rassemblé son armée dans la plaine près du marais de la Chèvre pour la passer en revue, un très violent orage, accompagné de coups de tonnerre, éclata soudain. Le roi fut enveloppé d'un nuage si épais que l'assemblée le perdit de vue : depuis ce jour Romulus ne reparut plus sur terre. Les hommes se remirent enfin de leur frayeur lorsque, après un cataclysme si violent, le temps redevint clair et beau. Voyant que le trône du roi demeurait vide, ils crurent les patriciens qui se trouvaient à côté de lui, quand ils affirmèrent que Romulus avait été emporté par l'orage, mais n'en gardaient pas moins un douloureux silence, accablés par cette perte qu'ils ressentaient comme celle d'un père. Ensuite, à l'initiative de quelques-uns, ils rendirent un hommage unanime à Romulus, dieu et fils d'un dieu, roi et père de Rome. Ils imploraient dans leurs prières sa bienveillance : puisse-t-il toujours protéger la race qui descendait de lui en étendant sur elle sa grâce et sa faveur.(Tite-Live, Hist.rom., I, 16)

 

Romulus fit l’objet d’un culte  sous le nom de Quirinus, = divinité antique, fondatrice. Très ancienne divinité italique, dieu du ciel ou dieu de la guerre.
Quirinus est peut-être un dieu d'origine sabine, puisque ce lieu avait été tout d'abord colonisé par les Sabins. Il était représenté sous la forme d'une pique ou d'une lance.
Il donna son nom à l'une des sept collines de Rome où il avait un temple: le Quirinal.

De quirinus viendrait également la dénomination ancienne : « quirites » désignant les citoyens romains.

 

Romulus incarne la figure idéale de l’imperator : interprète de la volonté des dieux, combattant invincible, arbitre souverain de la justice auprès du peuple.

Romulus = l’incarnation du charisme du chef (magistrats, par la vertu de la renuntiatio proclamation comme élus du peuple.)

 

1.2. Numa Pompilius 715-672 - D 29

Quant à lui, Numa Pompilius fit pour sa part œuvre religieuse et législative. D30 – buste représentant Numa Pompilius. Il prétendit dans son œuvre être inspiré par la nymphe Egeria (Égérie).

 

+  Œuvre religieuse
- D31 Fondation du temple de Janus, limite nord du forum. Temple mystérieux consacré à Janus, divinité au double visage. La porte du temple doit rester ouverte en temps de guerre et fermée en temps de paix. Janus n’est pas un dieu de tradition latine.
- Il institue le premier calendrier romain – faisant coïncidant cycles lunaires et cycles solaires - qui fixe les jours fastes et les jours néfastes, organisant l’année en 12 mois, en usage jusqu’en 45.

- Il organisa les fonctions sacerdotales en plusieurs collèges :

               + fondation des Flamines = deux prêtres desservant respectivement le culte de Jupiter et le culte de Mars.

               + collège des Saliens : danses guerrières en l’honneur de Mars, dont l’attribut est l’ancile, bouclier à double échancrure.
               + Désigne un chef veillant à l’accomplissement des rites : le Grand Pontife.

-> Numa fut ainsi à l’origine de la pietas qui fait la religiosité des romains. 

 
+ Œuvre politique
- Les Romains, sous le règne de Numa, fondèrent en effet le temple de la Bonne foi = Fides : implique la substitution aux rapports de forces de rapports fondés sur la confiance mutuelle

=> naissance d’une organisation de forme juridique visant à régler la vie de la cité.

On peut laisser la conclusion à Tite-Live :

Ita duo deinceps reges, alius alia uia, ille bello, hic pace, ciuitatem auxerunt. Romulus septem et triginta regnauit annos, Numa tres et quadraginta. Cum ualida tum temperata et belli et pacis artibus erat ciuitas.

Ainsi, les deux premiers rois augmentèrent la puissance de Rome par des moyens différents, l'un par la guerre, l'autre par la paix. Le règne de Romulus avait duré trente-sept ans, celui de Numa quarante-trois : par leur politique extérieure et intérieure, ils laissaient un État fort et stable. (Tite-Live, Hist. rom., I, 21)

 

Conclusion 
Suivirent dans cette période deux autres rois qui s’inscrivent dans la continuité des deux premiers rois : Tullus Hostilius 672-640  D35 et Ancus Marcius 640-616 D36

- L’élaboration des institutions

C’est aussi Tullius Hostilius que fut construite la première Curie, siège du Sénat. D37
Quant à Ancus Marcius, il réinstitue et renforce les cultes civiques. D38

- Agrandissement du territoire de Rome
Tullus Hostilius, c’est le roi soldat par excellence. Cf description de son tempérament par Tite-Live D 39.
Très différent de son prédécesseur, ce roi était même encore plus violent que Romulus : son âge et sa fougue, sans compter la gloire dont son grand-père s'était couvert, l'encourageaient dans ce sens. Trouvant en effet que la cités'engourdissait dans l'inaction, il cherchait constamment l'occasion de rallumer la guerre. (Tite-Live, Hist. rom., I, 22)

La tradition retient la lutte de Tullus Hostilius contre Fidéna et Veiès. D40-41

Son règne est occupé surtout par la guerre contre Albe.

Pour éviter un massacre inutile entre Romains et Albains, on remet le sort du combat entre les mains de trois frères jumeaux pris dans chaque camp : les Horaces champions de Rome et les Curiaces, champions d'Albe : Horatii et Curiatii. La guerre s'achève avec la destruction d'Albe en 665. D 42 D 43

Quant à Ancus Marcius, il achève la conquête du Latium.

Ancus Martius était le petit-fils de Numa par sa mère. Dès le début de son règne, le glorieux souvenir de son grand-père et la conviction que les malheurs du précédent règne, remarquable par ailleurs, venaient uniquement de la négligence des pratiques religieuses ou des irrégularités commises dans leur application, l'invitèrent à rétablir avant toute chose les cérémonies publiques instituées par Numa. (Tite-Live, Hist. rom., I, 32)

 

2. Le temps des Tarquins


2.1. Tarquinius Priscus (616-578)

Tarquin l'Ancien était le fils d'un Grec et d'une Étrusque. On lui attribue la construction de la Cloaca maxima et du forum.

Épouse de Tarquin, Tanaquilla prend le pouvoir après l'assassinat de son mari et aide Servius Tullius à monter sur le trône.

Les historiens pensent que Tarquin l'Ancien était en réalité le chef d'une garnison étrusque installée à Rome (non sans résistance). Les Romains savaient d'ailleurs que Tarquin avait été assassiné à l'instigation des fils d'Ancus Marcius, roi sabin, qui cherchaient à recouvrer le trône paternel. L'histoire légendaire garde ainsi le souvenir des premiers épisodes, entourés de mystère, de la très longue lutte historique entre les Étrusques et les Romains.

Un discours de l'empereur Claude, prononcé en 48 ap. J.-C. et découvert à Lyon gravé sur une table de bronze, conserve le souvenir des influences étrusques à Rome:

Autrefois des rois régnèrent sur cette ville, mais le sort a voulu qu'ils ne transmettent pas leur pouvoir à des successeurs de leur maison. Ils l'ont laissé à d'autres, et même à des étrangers: Numa qui succéda à Romulus venait de Sabine, voisin certes mais étranger à cette époque-là ; à Ancus Marcius succéda Tarquin l'Ancien. Celui-ci avait un tempérament bouillant : son père était Démarate de Corinthe et sa mère était issue d'une grande famille désargentée de Tarquinies. C'est pourquoi elle dut se résigner à épouser un homme de cette sorte. Comme on refusait à Tarquin de faire une carrière politique dans sa cité, il émigra à Rome et s'empara du pouvoir royal. A lui aussi et à son fils (en effet, sur ce point aussi les auteurs ne sont pas d'accord) succéda Servius Tullius. Celui-ci, si nous suivons les sources latines, était fils d'une prisonnière de guerre, Ocresia ; si nous suivons les sources étrusques, il fut d'abord l'ami le plus fidèle de Caelius Vicenna et le compagnon de toutes ses aventures. Par la suite, poussé par son désir de tenter la fortune, il suivit l'armée de Caelius et quitta l'Étrurie, participa à la prise du mont Caelius, ainsi appelé du nom du chef d'armée. Il se fit appeler comme je l'ai dit après avoir changé de nom (en étrusque, son nom était Mastarna) et obtint le pouvoir suprême pour le plus grand bien de l'état. (Claude, Discours de Lyon)

 

2.2. Servius Tullius 578-534

Ainsi, à la mort de Tarquin, mis provisoirement en quelque sorte, grâce à l'aide de la reine, à la place du roi, il exerça avec tant d'habileté une royauté acquise par la ruse, qu'il paraissait, l'avoir obtenue par le droit. Il fit inscrire le peuple romain sur les rôles du cens, le divisa en classes, le répartit en décuries et collèges; grâce à l'activité débordante dont fit preuve le roi, l'État fut doté d'une organisation telle que toutes les catégories de patrimoines, de dignités, d'âges, de métiers et de fonctions étaient notées sur des registres ; ainsi la plus grande des cités se trouva tenue avec autant de minutie que la moindre maison.Florus, Epitomae, 1, 6

Il organise l'armée, divisée en 193 centuries. Les citoyens de la dernière classe sont exclus du service militaire.

 

Il répartit les citoyens en cinq classes.

Ceux dont la fortune était évaluée à cent mille as et plus formèrent quatre-vingts centuries, soit quarante centuries de vieux et quarante de jeunes, l'ensemble constitua la première classe ; les plus âgés devaient monter la garde en ville, les jeunes devaient faire la guerre à l'extérieur ; leurs armes étaient en bronze : casque, bouclier, jambières, cuirasse ; voilà pour armes défensives ; comme armes offensives ils avaient la lance et l'épée. À cette première classe se rattachèrent les centuries d'artisans qui accomplissaient un service non armé : ils devaient s'occuper de l'entretien des machines de guerre. (Tite-Live, Hist. rom., I, 43)

La seconde classe était fondée sur une fortune comprise entre cent mille et soixante-quinze mille as, soit vingt centuries dédoublées entre jeunes et vieux ; ils devaient fournir le bouclier d'infanterie au lieu du bouclier rond et les mêmes armes que les autres à part la cuirasse.

Pour la troisième classe il fixa le cens à cinquante mille as ; le nombre des centuries était le même et la répartition se faisait selon l'âge comme dans les deux premières. Il ne changea rien à l'armement, si ce n'est que les hommes ne portaient pas de jambières.

Dans la quatrième classe, le cens s'élevait à vingt-cinq mille as, il y avait le même nombre de centuries, mais l'armement était différent : ils n'avaient plus que la lance et le javelot.

La cinquième classe était plus nombreuse et formait trente centuries ; les hommes étaient armés de frondes et de pierres. On fit entrer dans cette classe les clairons et les trompettes, deux centuries au total ; la fortune de cette classe était évaluée à onze mille as.

Restaient ceux qui n'avaient pas de fortune ; ils formèrent une seule centurie, exemptée de service militaire. . (Tite-Live, Hist. rom., I, 43)

Il institue les comices curiates où l'on vote par centuries : chaque centurie compte pour une voix. Comme la première classe, les citoyens les plus riches, compte 98 centuries, elle possède la majorité absolue.

Il répartit le peuple en 4 tribus, selon le lieu de résidence et en 5 classes selon la fortune.

 

Enfin, Servius Tullius entoure la ville qui a grandi d'un nouveau rempart : l'enceinte de Servius Tullius

Pour abriter cette population, Servius décida aussi d'agrandir la ville. On ajouta deux collines, le Quirinal et le Viminal ; puis il aménagea l'Esquilin et s'installa lui-même sur cette colline pour donner plus de prestige au quartier. Il entoura la ville d'un remblai, d'un fossé et d'un mur d'enceinte : la ligne du pomœrium fut donc déplacée. D'après l'étymologie, pomœrium s'explique par postmœrium ; or on devrait appeler plutôt circamoenium l'espace que les Étrusques consacrent lors de la fondation d'une ville, après la prise d'augures, et qui était précisément délimité de chaque côté du rempart qu'ils allaient dessiner ; contrairement à ce qu'on voit couramment aujourd'hui, les maisons d'habitation ne touchaient pas le mur d'enceinte côté ville et il restait à l'extérieur un emplacement totalement inhabité. Cet espace qu'il était interdit d'habiter ou de cultiver, les Romains l'ont appelé pomœrium à la fois parce qu'il se trouvait derrière le mur et parce que le mur se trouvait derrière. Quand la ville s'agrandissait, on repoussait toujours d'autant le terrain consacré. (Tite-Live, Hist. rom., I, 44)

 

En réalité, on est sûr que ces réformes sont bien postérieures à Servius Tullius.

Entre mythe et réalité.

 

2.3.Tarquinius Superbus 534-509

 

Le dernier de tous les rois fut Tarquin, qui dut à ses mœurs son surnom de "Superbe". Il préféra, lui, prendre par la force plutôt qu'attendre le trône de son aïeul, alors occupé par Servius, et, après avoir lancé des assassins contre ce dernier, n'exerça pas mieux qu'il ne l'avait acquis un pouvoir obtenu par le crime.

Les mœurs de sa femme Tullia n'étaient pas différentes, elle qui, pour pouvoir saluer son mari du nom de roi, elle avancer son char et poussa ses chevaux épouvantés sur le corps sanglant de son père. Quant au roi, massacrant les sénateurs, faisant fouetter les gens du peuple, écrasant tous ses concitoyens d'un orgueil plus odieux pour les honnêtes gens que n'importe quelle cruauté, il se lassa d'exercer sa rage dans sa propre ville et se tourna enfin contre des ennemis.

 

Aussi longtemps que l'orgueil du roi ne s'accompagna pas de luxure, le peuple Romain le supporta ; cet excès, il ne put le tolérer de la parti de ses enfants. Comme l'un d'eux avait outragé une femme du plus haut rang, Lucrèce, la noble femme expia son déshonneur en se tuant ; ce fut la fin du pouvoir royal. (Florus, Epitomae, I, 7)

 

Tarquin le Superbe achève les travaux entrepris par Tarquin l'Ancien. Il achète les Livres Sibyllins.

La mort de Lucrèce

Les jeunes princes passaient leur temps au milieu de banquets et des parties de plaisir. Alors qu’ils buvaient un jour chez Sextus Tarquin, après un dîner auquel assistait aussi Tarquin Collatin, fils d’Egerius, il vinrent à parler de leurs épouses. Chacun vantait la sienne dans les termes les plus flatteurs. La discussion s’anima, Collatin affirma que les paroles ne prouvaient rien : à quelques heures de là, ils pourraient constater la supériorité de sa chère Lucrèce. « Nous sommes jeunes et vigoureux, sautons à cheval et vérifions par nous-mêmes la conduite de nos femmes. La meilleure preuve sera ce que nous verrons quand le mari surviendra à l’improviste. » Ils étaient échauffés par le vin. Tous s’écrièrent : « Allons-y ! »

Ils partirent pour Rome à bride abattue. Ils arrivèrent à l’heure où la nuit commençait à tomber sur la ville ; de là ils repartirent à Collatia où était Lucrèce. Alors qu’ils avaient trouvé les belles-filles du roi avec des amis de leur âge, prenant part à des banquets ou se livrant au plaisir, Lucrèce était assise au milieu de sa maison ; elle était occupée, tard dans la nuit, à travailler la laine parmi ses servantes, à la lumière de la lampe La palme revenait donc à Lucrèce ! Elle fit bon accueil à son mari et aux Tarquins quand ils arrivèrent. Le mari qui avait gagné son pari invita aimablement les jeunes princes à rester. Le désir coupable de prendre Lucrèce de force s’empara alors de Sextus. La beauté et plus encore la vertu évidente de la jeune femme excitaient sa passion. Finalement, après avoir passé la nuit à des amusements de leur âge, ils retournèrent au camp.

Quelques jours plus tard, Sextus Tarquin se rendit à Collatia accompagné d’une seule personne, sans rien dire à Tarquin Collatin. Bien accueilli, car personne ne soupçonnait ses intentions, on le conduisit à sa chambre après le diner. Quand il se fut assuré qu’il ne risquait rien et que tout le monde reposait, tout brûlant de passion, il vint, l’épée nue, trouver Lucrèce qui dormait et, pressant son sein de la main gauche, lui dit : « Pas un mot, Lucrèce. C’est moi, Sextus Tarquin, je suis armé. Si tu pousses un cri, tu es morte. » Réveillée en sursaut, la jeune femme se vit privée de tout secours et en danger de mort ; pendant ce temps Tarquin lui déclarait son amour, la suppliait, mêlait les menaces aux prières, mettait tout en oeuvre pour faire céder la pauvre femme. Lucrèce demeurait inexorable. Voyant que la crainte de la mort ne suffisait pas à la faire céder, il y joignit la crainte du déshonneur : à côté de son cadavre il placerait un esclave nu, la gorge tranchée, pour qu’on dise qu’elle avait péri, coupable d’adultère avec un individu méprisable. Par ce chantage sa passion, victorieuse en apparence, vainquit la pudeur inébranlable de Lucrèce et Tarquin partit, tout fier d’avoir forcé la résistance d’une femme. Lucrèce, affligée par un si grand malheur, fit prévenir à la fois son père à Rome et son mari à Ardée ; elle leur demandait de venir, chacun avec un ami sûr ; elle avait besoin d’eux de toute urgence ; il était arrivé un horrible malheur.

Spurius Lucretius, accompagné de Publius Valerius, fils de Volesius, et Tarquin Collatin, accompagné de Lucius Junius Brutus, arrivèrent ensemble : Tarquin avait en effet rencontré le messager de sa femme juste au moment où il revenait à Rome. Ils trouvèrent Lucrèce assise dans sa chambre, accablée de chagrin. Elle se mit à pleurer en voyant arriver les siens. Son mari lui demanda si elle était souffrante : « Oui, répondit-elle ; comment en effet une femme qui a perdu son honneur pourrait-elle bien se porter ? Un homme, Collatin, a souillé ta couche ; on m’a fait violence, mais mon coeur est resté pur : ma mort en fournira la preuve. Prenez ma main et jurez de punir mon déshonneur. Sextus Tarquin m’a fait violence ; il est venu la nuit dernière avec une arme, non comme un hôte mais comme un ennemi et il est reparti après avoir pris un plaisir dont je meurs et dont il mourra aussi si vous êtes des hommes. » Ils promirent tous, l’un après l’autre. Ils cherchèrent à apaiser son tourment, affirmant que le coupable n’était pas la victime mais l’auteur de l’attentat ; c’était l’intention et non l’acte qui constituait la faute. « Fixez vous-mêmes le prix qu’il doit payer ; pour moi, bien qu’innocente, je ne m’estime pas quitte de la mort. Jamais une femme ne s’autorisera de l’exemple de Lucrèce pour survivre à son déshonneur. » Elle plongea dans son coeur un couteau qu’elle tenait caché sous son vêtement et tomba sous le coup, mourante. Son mari et son père poussèrent un grand cri.

Les laissant à leur douleur, Brutus retira le couteau de la plaie et déclara en le brandissant, couvert de sang : « Prenant les dieux à témoin, je jure par ce sang, si pur avant l’outrage du prince, de lutter contre Tarquin le Superbe, contre sa criminelle épouse et contre toute sa descendance par le fer, par feu et par tous les moyens en mon pouvoir ; je jure d’abolir à tout jamais la monarchie à Rome. » Il tendit le couteau à Collatin, puis à Lucretius et à Valerius, stupéfaits de cette transformation subite : d’où cette assurance nouvelle lui venait-elle ? Répétant la formule ils prêtèrent serment. La douleur fit place a la colère et ils suivirent les instructions de Brutus qui les appelait à abattre aussitôt la monarchie.

 

 

 

509 Chute de la Royauté.