'Alma, fave', dixi 'geminorum mater Amorum' ;
"Sois-moi favorable, bienveillante mère des deux Amours !", dis-je ;

ad vatem voltus rettulit illa suos ;
La déesse ramena son regard sur le poète et dit :

'quid tibi' ait 'mecum ? certe maiora canebas.
Qu'as-tu à faire avec moi ? Tu chantais en effet des sujets plus élevés.

num vetus in molli pectore volnus habes ?'
Garderais-tu en ton coeur sensible une vieille blessure ?"

'scis, dea', respondi 'de volnere.' risit, et aether      
Tu connais ma blessure, ô déesse", répondis-je. Elle sourit,

protinus ex illa parte serenus erat.
"   et les cieux, dans la partie qui s’ouvrait devant elle,  étaient sereins.

'saucius an sanus numquid tua signa reliqui
"Blessé ou en bonne santé, ai-je jamais vraiment délaissé tes enseignes ?

tu mihi propositum, tu mihi semper opus.    
C'est toi mon sujet, c’est toi toute mon œuvre.

quae decuit primis sine crimine lusimus annis ;
ce qui convenait en mes jeunes années, j’en ai usé pour mon badinage, en toute innocence     

nunc teritur nostris area maior equis.  
Mais désormais nos chevaux foulent une aire plus vaste.

tempora cum causis, annalibus eruta priscis,
lapsaque sub terras ortaque signa cano.

Je chante les fêtes et leurs origines, exhumées des annales anciennes,
et les constellations qui apparaissent et disparaissent sous la terre.

venimus ad quartum, quo tu celeberrima mense :
Nous voilà arrivés au quatrième, mois où tu es la plus célébrée.

et vatem et mensem scis, Venus, esse tuos.'
Que et le poète et le mois soient tiens, tu le sais, ô Vénus.

mota Cytheriaca leviter mea tempora myrto       
Émue, elle effleura mes tempes d'un brin de myrte de Cythère

contigit et 'coeptum perfice' dixit 'opus'.        
et déclara : achève l’ouvrage commencé.     10

sensimus, et causae subito patuere dierum :
je compris et soudain, les causes  des jours de fêtes m’apparurent.

dum licet et spirant flamina, navis eat.
Tant que je le puis et que soufflent les vents, que vogue ma barque.

Pistes de commentaire :

Apostrophe initiale dans laquelle Ovide s’en remet à Vénus et lui consacre le livre IV des Fastes. On a là un lieu commun de la poésie antique ; consacrer son œuvre à un dieu pour s’assurer une issue favorable. Comment Ovide réussit-il néanmoins à renouveler le genre ? On montrera comment ce passage qui ouvre Les Fastes constitue certes une dédicace à Vénus présentant le registre déprécatif attendu. Néanmoins cette ouverture se distingue par sa forme puisqu’elle prend l’apparence d’un dialogue narrativisé entre Vénus et le poète – ce qui fera l’objet de la deuxième partie. Et dans un troisième temps, nous montrerons que l’intérêt du passage réside dans les intentions d’Ovide et dans la manière dont il réinvestit une dédicace formelle inscrite dans les usages pour lui donner une teneur particulière.