La représentation de la justice dans la mythologie grecque : Thémis, Diké,  les Érinyes…


La justice, dans l’Antiquité grecque, est une notion complexe, qui renvoie à différentes conceptions et se divise en plusieurs aspects, qui sont notamment la différence entre la justice divine et la justice humaine. Elle est en effet représentée par plusieurs divinités, qui ont chacunes des attributs et des fonctions particulières. De plus, la justice a connu une importante évolution au fil du temps. Ainsi, la justice synonyme de vengeance va progressivement se rapprocher d’une justice institutionnelle, entraînant des évolutions du côté des divinités. C’est le sujet auquel s’attache Eschyle, dans l’Orestie. Il reprend effectivement des éléments de la mythologie traditionnelle, à savoir la légende de la famille des Atrides, dans laquelle se répètent les crimes,  et se base sur l’intemporalité mythologique pour retracer l’évolution du droit à travers l’évolution des rôles et des caractéristiques des divinités de la justice. C'est plutôt une introduction générale pour l'ensemble de la conférence. C'est du reste tout à fait légitime puisque vous ouvrez la conférence.

Il faudrait ajouter une petite présentation sur les spécificités du sujet qui vous occupe dans votre partie.

Comment sont présentées les figures de la justice dans la mythologie et de quelle manière Eschyle se les approprie-t-il ? Ce sont la justice et les figures complexes mais complémentaires qui la représentent, très présentes dans la mythologie grecque, qu’Eschyle exploite et recompose selon leur évolution et la propre vision qu’il en a, mêlant éléments traditionnels et innovation.

 


I. Les figures de la Justice dans la Mythologie Grecque


 

1/ La Justice, une notion très présente dans les mythes grecs reposant en particulier sur la vengeance


Dans la mythologie grecque, la notion de justice est plus que présente, que cela soit au travers des oracles, au travers de la présence des Dieux, ou bien au travers de la vengeance. La justice divine reste toutefois la plus importante. pas très cohérent par rapport à ce qui précède.

On peut tout d’abord voir cela quoi ? notamment par l’intermédiaire de la justice d’Apollon, donnée par l’intermédiaire de ses oracles. Les oracles donnés par la Pythie, dans le lieu sacré que représente le Temple de Delphe, sont liés à la parole divine d’Apollon. Tout individu essayant d’éviter leur réalisation sera tout de même touché par le caractère divin de la prédiction, car on ne peut aller à l’encontre des dieux et de leurs volontés. Le caractère divin du pouvoir des dieux ne peut être vaincu, en tant qu’ils sont ceux qui règnent sur le ciel et la terre.

Article court de M. le Chev. de Jaucourt (Université de Bourgogne) sur le fonctionnement de l'Oracle de Delphes

Temple d'Apollon à Delphes. Photographie de Frank Fleschner de Kirksville, United States. Source : Wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Delphi-temple-to-appolo1.jpg

On peut voir que la volonté des Dieux se réalise toujours dans de nombreux mythes grecs. Toutefois, les mythes étant innombrables, nous ne pourrons tous les évoquer ici. En premier lieu, nous pourront évoquer le mythe d’Hercule. Hercule, héros des douze travaux, fils de Zeus et d’Alcmène, qui choisit une vie d’épreuves et de gloire, plutôt qu’une vie de facilité. Devenu alors héros, il fut toutefois touché par le démon de la folie, envoyé par Héra ; ceci l’amena à tuer ses enfants et à devenir ainsi l’esclave du roi de Tirynthe, son cousin Eurysthée. Le meurtre de ses enfants, puni par les dieux, fait qu’il est touché par la justice divine. Les dieux, en contrepartie de ce méfait, l’obligent donc à rester douze années au service de son cousin. Toutefois, il ne s’agit pas de son seul châtiment, étant donné qu’au cours de ses épreuves, il n’aura de cesse d’obéir aux décisions des Dieux, à cause de ses agissements. Hercule n’est cependant pas le seul à aller à l’encontre des lois divines et naturelles. La démonstration d'ensemble manque de cohérence. (Page sur Hercule) Pour prendre un autre exemple, nous pourront parler du mythe de Persée l’Argien, celui qui vint à bout de la gorgone, Méduse. Ce mythe débute avec l’oracle donné par la Pythie d’Apollon au roi d’Argos, Acrisios ; cet oracle prédisait qu’il serait tué par son petit-fils et destitué par lui. Acrisios enferma donc sa fille et ; celle-ci néanmoins fut fécondée par Zeus et elle engendra alors Persée. Celui-ci, héros qui vainquit Méduse, tua également Acrisios lors de jeux funèbres donnés par le roi thessalien Teutamidès en l’honneur de son père. Ainsi, on voit bien que le destin dicté par les Dieux, par l’intermédiaire des oracles, se réalise malgré la volonté d’échapper aux prédictions des prêtres d’Apollon. (Récit et photo d'une statue représentant Persée ayant décapité Méduse.) Nous pourrions également évoquer Oedipe, dont le destin était de tuer son père et d'épouser sa mère ; il illustre davantage le caractère irrévocable du destin que le parricide et l'inceste. Mais on voit bien que la volonté d’échapper à son destin amène à l’accomplissement de celui-ci. Ainsi, Œdipe abandonné par le roi de Thèbes Laïos et sa femme Jocaste, fut recueilli par le roi de Corinthe, Polybe et son épouse la reine Mérope, mais il apprit plus tard son destin, ce qui le fit s’enfuir de Corinthe, afin de ne pas commettre le meurtre de ceux qu’il croyait être ses parents. Sur le chemin qui le mena à Thèbes, il tua son père, puis, vainquant la Sphinge, il épousa sa mère et devint roi de Thèbes. On voit donc bien par cet exemple que la volonté des Dieux ne peut être contournée. L’individu et le roi divin ????? sens ?!! priment donc sur les lois humaines.

De même, on peut voir l’importance qu’exercent les Enfers dans la mythologie grecque, Ainsi présenté, l'énoncé sort du sujet . la question est l'expression de la justice dans et par la mythologie ! Il faut revoir le fil logique de tout le paragraphe depuis le début de la partie.  que cela soit par rapport aux mythes, ou bien par la pluralité des lieux qui s’y trouvent. Les juges des Enfers occupent également une place prédominante dans la mythologie. Ceux-ci, Minos, Eaque et Rhadamanthe, sont chargés de juger les morts ayant franchis les fleuves du Styx et de l’Achéron. Ces trois juges représentent des modèles d’équité sur la terre, Rhadamanthe et Eaque étant chargés de prononcer les sentences, alors que Minos, occupant le siège le plus élevé, doit intervenir comme arbitre en cas d’incertitude ou d’indécision. De par la pluralité des lieux qu’on peut voir dans les Enfers, ceux-ci représentant une certaine échelle des crimes commis, on sait que certains ne peuvent accéder au pardon de par leurs actes et leur place dans les Enfers, et sont condamnés à une souffrance éternelle. D’autres, au contraire, ont accès au pardon et peuvent ainsi rejoindre les lieux de félicité. Et donc, qu'en tirer pour la représentation de la Justice : une idée d'équité peut-être. le fait que châtiment et faute doivent être proportionnés etc... 

                Toutefois, la vengeance a également son importance dans les mythes grecs. Cette vengeance, incarnée par la figure de la déesse Némésis, déesse vengeresse (du verbe « nemein », qui signifie « rendre ce qui est du ») exécutrice de la justice de Zeus, est présente notamment chez Eschyle, où l’acte de Clytemnestre, motivé par la vengeance, fait qu’elle assassine son mari, tout comme Oreste, qui finit par assassiner sa mère pour venger son père. Le thème de la vengeance peut également être vu chez Homère, où la justice de Zeus est beaucoup représentée, étant donné que les rois tiennent de lui les lois, les thémistes. Bien que l’Iliade ne comporte qu’une faible part de justice, on voit la justice divine très représentée dans l’Odyssée, où les dieux n’ont de cesse de s’affronter et de demander la justice de Zeus, plutôt que de se faire justice eux-mêmes. Ainsi, lorsqu’Ulysse, dans son périple vers Ithaque, rend aveugle le cyclope Polyphème, fils de Poséidon, celui-ci demande la justice de Poséidon et tente d’empêcher le retour d’icelui en son royaume. De même, on peut le voir chez Hésiode, dans la Théogonie, la vengeance des dieux prend la forme d’une justice divine. En effet, lorsque Chronos, par l’acte contre nature de manger ses enfants, il finit par être vaincu par Zeus, comme le destin l’avait prédit. On peut alors remarquer que la vengeance suit le sentiment d’honneur. Dans la mythologie antique, le principe de vengeance est donc vu comme un droit, voire même un devoir de l’offensé à défendre ce qui est injuste.  Cette vengeance provient d’une prise de conscience liée à l’injustice subie, et elle prétend rétablir l’équilibre prétendument brisé par le préjudice. Dans la Théogonie d’Hésiode, la figure de la vengeance est décrite comme étant la fille de Gé et Ouranos. Cette figure de vengeresse se serait alors mélangée à Zeus, puis unie à Thémis et Métis, deux puissances solitaires et opposées. Ces deux déesses qui peuvent  prédire le futur sont également opposées à leurs sœurs, respectivement Eurynomé et Mnémosyne, jumelles et premières épouses de Zeus. De leur union naissent les Grâces ainsi que les Muses, et le de ces dernières au sein de la justice à également son importance. Celles-ci ont un langage qui inspire la confiance et qui les rend d’autant plus redoutables. Les muses collaborent avec la Diké, fille de Thémis, qui incarne la figure de la justice. Dans la poésie, le fait que leurs chants annoncent l’avenir, fait qu’elles deviennent complices du roi, qui « rend la justice en sentences droites ». De même, selon Hésiode, leurs chants est « ce qui est, ce qui sera et ce qui fut ».

                On voit donc bien que la notion de justice dans la mythologie grecque est fortement représentée, que celle-ci se fasse par l’intermédiaire des oracles d’Apollon, de la volonté des Dieux et de leurs pouvoirs divins, ou bien  par la vengeance. Persistent toutefois des visions différentes de l’idée de justice, au travers des figures des différents dieux.

+ Article comparant, au paragraphe 18, l'établissement du pouvoir de Zeus au sein de l'Olympe, source de la justice divine, à la mise en place d'une monarchie.

Patrick Faugeras « Une violence nous occupe », Sud/Nord 1/2006 (no 21), p. 137-144. 

URL : www.cairn.info/revue-sud-nord-2006-1-page-137.htm
DOI : 10.3917/sn.021.0137.

=> Paragraphe 18

 

2/ Des visions différentes mais complémentaires de la Justice au travers des différents dieux

 

La notion de justice au monde des dieux est personnifiée et incarnée par la plupart des dieux et déesses Olympiens. Plus précisément, cette notion est principalement associée à trois déesses: Thémis, Diké et les Erinyes. Il ne faut cependant pas omettre que la justice des dieux s'opère en étroite relation aux hommes. On observe dans les Euménides, mais aussi dans la plupart des textes mythologiques (L'Iliade, L'Odyssée…) une intervention directe des dieux dans la justice humaines, ou une intervention indirecte par l'intermédiaire de l'oracle. Les dieux se mêlent toujours de la justice des hommes et ont fréquemment recours à la figure du justicier (comme avec Clytemnestre et Oreste). La sentence divine passe, elle aussi, par le bras humain, le plus souvent sous forme de vengeance et frappe ceux qui ont introduit une certaine forme de chaos dans l'Univers.

Nous étudierons ici les attributs et particularités de ces déesses, ainsi que les visions différentes de la justice qu'elles représentent.


Commençons tout d'abord par la figure de Thémis, fille d'Ouranos et de Gaia, le ciel et la terre. Ils engendrent ensemble les Titans, les Titanides, les Cyclopes et les Hécatonchires. Thémis, elle, est une Titanide, associée aux Olympiens. Déesse de la loi, du droit ordonné, de la loi divine, elle est de ce fait un pouvoir qui édicte les lois, et elle représente la justice immanente et l'ordre établi. Deuxième épouse de Zeus (après Métis) elle est la mère des Heures (Diké, Eunomia (législation), Eirène (paix)) qui veillent sur les actions des hommes, des trois Moires (Clotho, Lachésis, Atropos) les divinités du destin implacable qui décident du bien et du mal pour les mortels tout en poursuivant "les crimes des hommes et des dieux et de ne déposer leur terrible colère qu'après avoir exercé sur le coupable leur cruelle vengeance" selon la Théogonie d'Hésiode. Elle est aussi la mère de la vierge Astrée, personnification de la justice. On assiste donc ici à une transmission de la justice de mère en fille, permettant à celles-ci de se compéter au travers des nombreuses déesses engendrées par Thémis et Zeus. La relation propre que cette dernière entretient avec la justice se transmet donc.

En plus de représenter la loi au monde des hommes, Thémis joue le rôle de conseillère au monde de l'Olympe, en particulier auprès de Zeus, qu'elle conseille, par exemple, lors de la Gigantomachie. Elle invite effectivement Zeus à se revêtir de la peau de la chèvre Amalthée (chèvre qui l'a élevé bébé), l'égide, lors de sa lutte contre les Géants. En plus de ce rôle de conseillère elle apporte un certain don aux oracles, intermédiaires entre les dieux et les hommes, qu'elle a inventé au même titre que les rites et les lois éternelles. De la même manière qu'elle enseigne aux oracles, elle enseigne à Apollon l'art de la divination qui lui ont permis de posséder le sanctuaire de Delphes dont elle avait la "garde" avant lui, comme le prologue des Euménides nous l'apprend. Apollon prend le rôle de dieu des purifications, surtout de la purification de celui qui a versé du sang et s’est par là profondément souillé. Avant d'être purifié, le meurtrier était privé de tout contact avec les dieux et les hommes. De plus, Apollon secondait l'Etat dans ses efforts pour empêcher les vengeances provoquées par les meurtres, car il en résultait des combats sans fin dans le but de punir directement les coupables. L’État avait intérêt à ce qu’un meurtre fût expié, car, si ce n’était pas le cas, la colère des dieux frappait le peuple entier.

De nombreux symboles sont associés à Thémis. Tout d'abord, la balance représente les notions d'équilibre, d'harmonie et d'ordre, notions présidentes à l'existence de la Justice. La balance caractérise ces trois aspects et les matérialise en trois interprétations différentes suivant l'inclinaison des deux plateaux. Si les décisions de Justice sont stables sur le balancier, elles sont automatiquement considérées  comme équitables. Le deuxième attribut est l'épée qui représente le combat ardent, âpre et incessant contre l'injustice ; elle est à l’origine un des attributs de Némésis, déesse de la vengeance, et elle symbolise l'aspect répressif de la Justice et l'application des peines.

L'épée de Justice est avant tout un symbole de puissance qui se démarque de la balance, symbole d'équité non-violent. Sans force pour appliquer les décisions, la balance est inutile, l’arme symbolise alors cette fonction et rappelle que le pouvoir de juger consiste à examiner et peser, mais aussi trancher et sanctionner. Ensuite, le bandeau, fine couche de lin recouvrant les yeux de Thémis,  est une représentation de l'impartialité. La Justice se doit d'être rendue objectivement, sans faveur ni parti pris, indépendamment de la puissance ou de la faiblesse des accusés. La cécité est alors la meilleure façon de garantir cette impartialité. Le symbole du bandeau recouvrant les deux yeux était initialement associé à la déesse grecque du destin, Tyché.

Thémis est donc la justice immanente ; elle ne passe pas par la médiation d'une procédure judiciaire mais relève directement des dieux.

Parallèle à celle de Thémis, se trouve la puissance de Métis, personnification de la sagesse et de la ruse. Ces deux puissances omniscientes sont à la fois solidaires et opposées. Quand Métis prédit le futur en livrant les moyens de son astucieux savoir, Thémis avance des dispositions comme si le futur qu'elle annonce était définitivement établi. Thémis et Métis  sont rivales avec leurs soeurs respectives, Eurynomé et Mnémosyne (filles de Gé et Uranos) qui sont jumelles et premières épouses de Zeus. Elles donnent naissance au Grâces et aux Muses qui assurent la célébration d'un ordre acquis par Zeus.


Comme on l'a vu, Thémis a engendré avec Zeus de nombreuses déesses, dont Diké, l'une des Heures qui gardent les portes de l'Olympe et qui sont les régulatrices de la vie humaine. Les artistes donnent aux Heures la physionomie de gracieuses jeunes filles, souvent de danseuses vêtues d'habits longs, tenant à la main des raisins, des épis, et des rameaux fleuris. Plus précisément, Diké incarne, elle, le droit en action, la justice concrète mise en oeuvre entre les hommes. Elle est la personnification de la justice humaine dans ses aspects moraux et pénaux. On observe dans son nom un jeu étymologique : diké veut dire justice  et dios kora fille de Zeus, établissant ainsi un lien étroit entre les dieux. 

C'est ce nom qui, au fil du temps, se modifie en fonction des mythologies, changeant ainsi l'image de la justice qu'elle représente. Chez Homère, le maître n'agit que selon son bon plaisir, sa volonté fait loi. C'est ici le sens le plus ancien du mot diké, qui est là un "comportement habituel" de telle ou telle classe sociale et, par extension, ce qui est juste et raisonnable. Par la suite, diké complète l'habitude par le droit, où le respect de la hiérarchie est un fondement essentiel : de la même manière que le roi commande à son peuple, les dieux commandent aux mortels, et jamais l'inverse. Il prend donc aussi le sens de volonté des dieux. Ainsi, dans l’Odyssée, lorsqu’Ulysse, déguisé, dit à Pénélope qui lui demande qui il est : “Il est bien sur que tu vas accroître et renouveler mes peines, sensibilité naturelle à celui qui, aussi longtemps que moi, fut éloigné de sa patrie” (XIX, 167), le mot diké, traduit par “sensibilité naturelle”, renvoie plus à une notion d’habitude. Au contraire, quand la mère d'Ulysse dit à ce-dernier : “Hélas, mon enfant, c’est la loi des mortels quand on n’est plus” (XI, 218), on comprend diké ici dans la sens de la  loi. 


- Article La Justice de Simone Goyard-Fabre  dont l'introduction évoque les caractéristiques de Thémis et Diké.


Enfin, la figure des Erinyes est l'une des plus essentielle ; leur présence est permanente dans l'oeuvre d'Eschyle. Ces divinités chtoniennes ancestrales sont au nombre de trois : Mégère (la haine), Tisiphone (la Vengeance) et Alecto (l'implacable). 

Leur position de déesses infernales et persécutrices est répercutée sur leurs images et attributs. Elles sont représentées avec des grandes ailes, comme des vierges parées de serpents pour cheveux, vêtues de noir, armées de fouets et de torches, ronflant bruyamment et pleurant du sang (contrepartie chtonienne des Muses Olympiennes). Leur chant est aussi contraire à celui des Muses, non lyrique, et permet de faire déserter la joie du coeur de ceux qui les écoutent. Leur danse tragique (elles bondissent et retombent lourdement sur la pointe des pieds) rappelle les pieds des Muses. 

Hormis cet aspect terrifiant, ces déesses vengeresses sont les exécutantes de la justice, et accomplissent les sentences de Zeus, chargées de "chasser de chez eux les assassins". Elles sont les garantes de trois lois fondamentales pour l'harmonie du monde :  le respect des dieux, des partants et des hôtes. Elles appliquent donc une sanction religieuse si les relations considérées comme les plus fondamentales de la cité ne sont pas respectées. Elles assurent de ce fait en partie le même rôle que Zeus. Elles sont aussi liées aux autres dieux : Apollon transmet la volonté de Zeus aux hommes par les oracles, qui sont eux aussi liés aux Erinyes, et Hermès provoque la vengeance pour faire venir la justice et donc l'intervention des Erinyes. 

Cette intervention, donc, cette justice se fait par la loi du talion, et est donc très violente. Le châtiment n'est autre que la peine de mort, qui se perpétue dans les Enfers dont elles sont les bourreaux, avec des tourments éternels. Elles incarnent donc la justice draconienne du talion dont elles se réclament "châtier ceux qui voient ou ne voient pas le jour" (Euménides v322). 

Caractérisées par leur cruauté, elles sont avides de sang et pratiquent sur les coupables des actions proches du vampirisme et du cannibalisme. De plus leurs châtiments se rapprochent de ceux exercés par les barbares et non par les grecs, sauf la lapidation. Elles utilisent aussi la violence psychologique car les "filles de la nuit", par leur affreuse apparence, frappent leurs victimes de démence et de folie furieuse. Le chant "horrible" qu'elles font subir à leurs victimes est une chaine qui lie les criminels par la folie dont il les frappe. Eschyle a même recours à la métaphore de la chasse en comparant les Erinyes à des chiennes ou des lionnes, prédatrices qui dévorent leur proie.

Il est donc nécessaire qu'elles soient implacables et sans pitié : de ce fait elles considèrent que le crime commis sans pardon ni rémission. Le seul châtiment possible est la mort. La loi du talion ne permet pas de débat car elle admet qu'il existe une seule réalité cachée et les choses sont extrêmement claires aux yeux des dieux. Les Erinyes savent que leurs ordres sont assignés par le destin et donc par Zeus. De ce fait elles ne peuvent tenir compte des circonstances car le talion se doit seulement de rétablir la balance, donc le crime par le crime, pour rétablir la justice. Il s'agit d'une simple logique qui consiste en le fait de savoir s’il y a eu meurtre ou non. Les Erinyes ont enfin le privilège de poursuivre spécifiquement les parricides afin d'assouvir sur ceux qui les commettent la vengeance de leur victime. 


Directement liée à la question de vengeance, on découvre enfin la question de la mémoire, qui alimente la vengeance. D'origine, elle très discrète dans la littérature et n'apparait qu'avec Hésiode et Pindare. 

Cette figure féminine est décrite dans la Théogonie comme la fille de Gé et Ouranos, puis se serait finalement mélangée a Zeus auprès de Thémis et Métis auxquelles elle s'unie. Les soeurs jumelles de Thémis et Métis vues précédemment ont chacune un rôle bien précis lié à la question de la mémoire. Mnémosyne est le lien transitoire de la mémoire, n'a aucun autre visage que celui de ses filles (la mémoire se confond avec les chants des Muses). Leurs chants annoncent l'avenir. Selon Hésiode leurs chants est "ce qui est, ce qui sera et ce qui fut". Dans la poésie, l'omniscience sélective des Muses se trouve dans l'agora qui précise le rôle des muses : elles sont complices du roi qui "rend la justice en sentences droites" et collaborent aussi avec Diké qui incarne la justice, créent alors un fort lien entre Thémis et Mnémosyne. Le rôle des Muses dans la justice devient alors très précis : elles sont dans ce domaine grâce à la douceur de leurs propos qui inspire confiance lors de la prise de parole en public. Cet élément et avantage les rend redoutables. Elles le sont d'autant plus lorsque l'on observe les lieux qu'elles fréquentent :  elles dansent autour de "source aux eaux violette" , chantent "dans la nuit"...

 




 

II La Justice vue par Eschyle : entre continuité et innovation

 

Eschyle fait reposer l’Orestie sur des mythes grecs dont il conserve les principales caractéristiques, mais ajoute également à cette réécriture de récits traditionnels sa propre vision de la justice, correspondant aussi à son époque, ce qui conduit à une réinterprétation de certains éléments.



1/ Une remise en question et recomposition de la justice dite archaïque


La justice consiste en une rétribution correspondant à la faute commise. À l’époque archaïque, la justice était surtout synonyme de vengeance,et la vengeance des crimes au sein d’une famille était un devoir sacré qui incombait aux descendants. On considérait effectivement que les enfants devaient expier les fautes des parents. La punition prenait alors la forme d’un aveuglement, d’une arrogance injustifiée (hybris) qui entraînent de nouveaux crimes jusqu’à ce que toute la race soit extirpée. La race entière était alors coupable. Ainsi, dans l’Orestie, Apollon donne à Oreste l’ordre de tuer sa mère, Clytemnestre, car elle a elle-même tué son père, Agamemnon. Cette justice divine fondée sur la loi du Talion engendre alors le crime et paraît sans fin.

Eschyle croit en celle-ci, en particulier lorsqu’il s’agit de fautes mettant en cause le respect des dieux ou la vie des humains. Les Érinyes sont d’ailleurs très présentes dans ses oeuvres ; et il  est souvent répété que toute faute est un jour châtiée, ce qui correspond à une vieille croyance grecque, mais celle-ci est revue et rendue plus plus morale, car, pour Eschyle, les dieux ne punissent plus seulement ceux qui s’élèvent trop haut mais punissent une faute, incarnent la justice. 


Eschyle évoque une justice cruelle, correspondant aux anciennes valeurs de la justice. Par exemple, dans les Choéphores, le choeur prononce ces paroles alors qu’Oreste vient de tuer Clytemnestre et Égisthe : “Justice, ainsi la nomment les mortels / d’un nom qui lui convient, / et son souffle curieux a tué l’ennemi.” (950-952). La vengeance est donc bien synonyme de justice, et s’apparente, en outre, à un “droit” (Choéphores, 987) que revendique Oreste.

Par ailleurs, si les dieux, dans un acte de vengeance, veulent faire disparaître un mortel, ils lui tendent des pièges, contribuent à son égarement, l’orientent vers la faute qui le perdra. Par exemple, les dieux ont suggéré à Agamemnon de tuer Iphigénie et l’ont invité, comme Clytemnestre, à entrer dans sa demeure en marchant sur la pourpre, l’incitant ainsi à suivre le chemin qui le mènera vers la mort. De plus, une fois la faute commise, ils ne limitent pas leur colère à l’auteur de cette faute : la culpabilité d’un individu s’étend à tous ceux de son sang et se poursuit sur plusieurs générations après lui. 

Le problème que pose l’Orestie est celui de la fin de la répétition de la vengeance. En effet, le châtiment est d’origine divine, mais ne se réalise que par l’intermédiaire d’une action humaine, elle même criminelle. Comment donc en finir et échapper à cette suite de meurtres et de souffrances ?

L’histoire de l’Orestie s’étend effectivement sur plusieurs générations et remonte à des crimes commis par le père d’Agamemnon, suivis, au sein même de la pièce, de deux nouveaux meurtres. Comme l’acte vengeur est criminel, il appelle une autre vengeance. Ainsi, dans les Choéphores, Oreste obéit aux dieux et tue son père. Il devient alors coupable malgré lui, si bien que les Érinyes, chargées de punir le crime, lui apparaissent à la fin de la pièce et le mettent en fuite. Il s’exprime par exemple ainsi : “Ah -ah / captives, là, comme des Gorgones, / drapées d’ombre, et leurs cheveux tressés / qui grouillent de serpents - je ne peux plus rester” (1047-1050). Oreste semble donc devoir payer pour un meurtre qu’on l’a obligé à accomplir.


Sarcophage romain, 130-140, Glyptothèque de Munich

Sarcophage romain : Oreste et Iphigénie (face avant). Au centre Oreste et Pylade après leur arrivée chez les Barbares de Tauride (actuelle Crimée) ; Oreste est tourmenté pour son matricide par une Érinye (fouet et serpent) et soutenu par son ami. À gauche le sanctuaire d'Artémis en Tauride avec statue votive, vase à offrandes, arbre sacré et temple (des têtes provenant de sacrifices humains y sont pendues) ; un barbare pousse des amis captifs (?) vers Iphigénie prêtresse. À droite Iphigénie avec la statue votive dérobée, victoire des barbares ; fuite d'Iphigénie en bateau. Couvercle : guirlandes, erotes, aigle, têtes et dauphins. 

Source : Wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Sarcophagus_Orestes_Iphigeneia_Glyptothek_Munich_363_front.jpg)



La résolution de ce problème se trouve alors dans les Euménides. Oreste est pourchassé par les Érinyes mais a aussi des protecteurs : Apollon, qui lui a ordonné le meurtre, lui promet son secours, et Athéna organise un jugement en formes par lequel il est acquitté. Les Érinyes, convaincues par Athéna, acceptent de devenir les bienfaisantes, les protectrices  d’Athènes, où elles feront régner l’ordre par la crainte. On voit donc naître une justice humaine.


Eschyle a recueilli ces pensées autour de la culpabilité de la race dans la mythologie grecque et les as recomposés (contrairement à Sophocle, par exemple, chez qui elles sont affaiblies, car cette vieille croyance ne s’adaptait plus à une époque moderne). L’individu est, dans l’Orestie, libéré de la chaine des races, car il est injuste qu’un innocent paye pour une faute qu’il n’a pas commise. La punition devient alors infligée comme purification et avertissement et non comme vengeance ; sa cause première est la demande de la justice, c’est-à-dire que l’individu doit pour ses actes recevoir une rétribution équitable.


Eschyle met alors en relief le contraste entre les anciennes et les nouvelles coutumes. Le tribunal de l’Aréopage, créé dans la pièce par Athéna, avait été institué par le législateur Dracon au VIIème siècle avant J-C pour éviter les erreurs judiciaires et pour éviter qu’une cause vengeresse ne puisse s’exercer sur un innocent. La justice revendiquée dans la pièce correspond donc à une réalité de l’évolution de la justice en Grèce. Eschyle veut faire oeuvre humaine et durable : par la bouche d’Athéna, il consacre le tribunal qui va le premier “connaître du sang versé” et donne à l’Aréopage la base de sa conduite future, à savoir que l’acquittement sera requis grâce à des conceptions plus civilisées de la justice. Le vrai message des Euménides apparaît nettement : l’ancienne loi du sang versé, qui réclame toujours l’autre sang, avait été jusqu’alors inéluctable et il convenait de la réviser. Ceci est consacré par la transformation des Érinyes en Euménides. Avec le progrès de la civilisation, les lois sur l’homicide se sont donc faites plus humaines. Seul un point est resté inchangé : celui de l’obligation de la purification après avoir commis un meurtre.


2/ La vision des dieux de la justice et leur réinterprétation


Eschyle met en scène, dans sa trilogie, les dieux caractéristiques de la justice faisant partie intégrante du mythe qu’il réécrit, mais les fait évoluer en fonction de la propre conception qu’il en a.


Les Érinyes


Les Érinyes sont très présentes dans l’oeuvre d’Eschyle et s’attachent à poursuivre Oreste pour le crime qu’il a commis.

On retrouve certaines de leurs caractéristiques traditionnelles dans l’Orestie. En effet, Comme le veut leur traditionnelle représentation, elles sont évoquées portant des voiles noirs et effectuant leur danse particulière : “Les gloires humaines les plus augustes sous les cieux fondent et se perdent humiliées dans la terre sous l’assaut de nos voiles noirs et la danse malveillante de nos pieds” (Euménides, 368-71). Les banquets omophagiques qui suivent les poursuites effrénées des Érinyes après leurs victimes sont également mentionnées dans les Euménides, puisqu’Oreste est effectivement menacé d’être dévoré vivant par le coryphée du choeur composé des Érinyes, qui lui dit : “ Tu seras mon festin vivant, sans être égorgé à l’autel” (305).

Par ailleurs, la notion tragique de mémoire apparaît dans l’Orestie à travers les figures des Érinyes. Elles sont, en effet, une mémoire vengeresse et enragée qui font d’elles de “droites justicières” (Euménides, 313-15) : elles fondent leur condition de puissance justicière sur le souvenir permanent des querelles et des crimes (au contraire des Muses qui utilisent un  diplomatique langage persuasif).


Bien qu’Eschyle conserve donc en partie leurs attributs traditionnels, il fait aussi évoluer la figure des Érinyes.

Il fait effectivement naître ces "antiques déesses" jouissant "d'anciens honneurs" sans mère, contrairement à la tradition hésiodique selon laquelle elles naissent de Gaia, fécondée par la semence d’Ouranos suite à la castration de ce-dernier par Cronos. Il les fait alors filles de Chaos et les identifie aux Kères d'Hésiode, déesses infernales de la vengeance, nées de la nuit, Nyx, et sans père. 

Dans la dernière pièce de la trilogie, les Euménides, Eschyle fait ensuite fortement évoluer la figure des Érinyes. Elles sont, en effet, assimilées par la polis. 

Elles changent d’abord d’apparence : elles sont désormais vêtues de robes “teintes en pourpre” dont la couleur des célébrations solennelles remplace alors les voiles noirs de la vengeance. Dans le discours d’Athéna, elles sont réduites, de manière à ne plus insister sur leur apparence physique générale, à des “visages” dont l’aspect effrayant ne représente qu’un profit pour la ville, dans la mesure où ils veilleront à ce qu’aucune guerre civile n’ait lieu. L’inquiétude suscitée par les Érinyes devient alors support de l’ordre civique. Ainsi accueillies dans l’Acropole, la “mémoire haineuse” (Euménides, 308) qui les rendait actives se manifeste en “oracles propices” (Euménides, 923) et elles procureront désormais “fertilité” (Euménides, 907) et “concorde” (Euménides, 903). 

Les Érinyes acceptent alors de devenir les Euménides, en partie car elles sont à la fois à l’écart du monde des dieux et du monde des hommes. En effet, malgré leur ascendance divine, les Olympiens éprouvent une profonde répulsion pour ces êtres qu’ils ne font que tolérer, et les hommes les craignent et les fuient. Ainsi, c’est cette marginalisation et le besoin de reconnaissance qu’il entraîne qui amènent les Érinyes à accepter le verdict d’Athéna, malgré leur inépuisable soif de vengeance. En effet, à la proposition d’Athéna : “ Tel est le choix que je t’offre : / bienfaisante, bien traitée, bien honorée, / avoir ta part de ce pays chéri des dieux” (Euménides, 869-871), le choryphée répond finalement : “Oui, je veux accepter de vivre avec Pallas / sans dédaigner cette cité” (Euménides, 916-917). 

Le crime ne sera plus rappelé sous forme de malédiction par des déesses infernales à la mémoire vengeresse mais par des institutions qui fondent l’ordre politique, telles que le tribunal de l’Aréopage, créé par Athéna.


Des dieux opposés sur leurs conceptions de la Justice, mais qui restent cependant sous la tutelle de la figure suprême de Zeus  


L’évolution des figures de la représentation de la sagesse ancestrale est liée à l’évolution de la notion de diké, qui a acquis au fil du temps une valeur plus morale, nuance que donne Eschyle à cette notion dans l’Orestie, correspondant à l’évolution d’une justice divine reposant sur la vengeance vers une justice plus humaine, et, bien que supervisée par les dieux, s’appuyant sur des institutions.

Dans la mythologie grecque, la conception de la déesse de la justice, Diké, s’étend sur deux plans complémentaires. Tout d’abord, une institution judiciaire qui maintient les droits dans la cité et qui s’occupe donc de la justice humaine, puis une justice cosmique et divine qui veille à l’harmonie du monde. La première conception est indissociable de la seconde. Zeus et Diké garantissent son bon fonctionnement. Sans elle, la vie en société semble impossible. Seuls les dons de Zeus et le respect de la justice permettent aux hommes de surmonter la violence pour ainsi constituer une société où il est possible de vivre. 

Il apparaît donc que la justice provient des Dieux, mais surtout de Zeus. Celui-ci garde le pouvoir et, parfois, il le cède pour l’exécution des sentences. La justice constitue donc une partie de Zeus ; outrager la justice reviendrait à outrager Zeus. 

La justice de Zeus est dirigée par la loi du Talion, comme l’indique Eschyle dans Agamemnon par la phrase « cette règle restera ferme autant que le trône de Zeus : souffre selon ton acte ainsi le veut la loi divine » (vers 1563). Cette conception de la justice peut paraître archaïque. La loi du Talion, venant du latin « talis » qui signifie « semblable, égal », repose sur un principe strict d’égalité ; c’est une véritable rupture avec la logique de la vengeance privée. Elle a pour principe celui de la réciprocité ou de l’égalité arithmétique entre les actions et les passions, c’est-à-dire le principe de l'expression « œil pour œil, dent pour dent. » 

On retrouve dans l’Orestie d’Eschyle des divergences entre les anciens dieux et les nouveaux dieux, autrement dit les Olympiens. Dans un premier temps unis, le procès d’Oreste semble pourtant les diviser. D’un coté, se trouvent les Erinyes, aussi appelées les « antiques déesses », jouissant « d’anciens honneurs » avec les autres dieux de la première génération, de l’autre, Apollon et les Olympiens. Lors des votes de jurés, Apollon tente de marginaliser les Erinyes et de mettre les anciens dieux de son coté. En effet, celui-ci s’oppose vivement à leur violence et n’hésite aucunement à leur manquer de respect. Athéna, quant à elle, est plus respectueuse et aimable. 

Le clivage entre les dieux est dû au fait que chaque groupe a sa propre conception de la justice. Les Erinyes et les anciens dieux défendent le droit de la mère d’Oreste « chiennes furieuse de la mère » tandis qu’Apollon défend les droits du père. Chaque partie tente de rallier Zeus à sa cause : les Erinyes réclament Zeus comme la semence de Cronos et Apollon aimerait Zeus comme protecteur des suppliants. Mais Zeus, qui est ambivalent, illustre l’impasse de la loi du Talion. 

Les liens entre les Erinyes et Apollon sont très conflictuels. Dans le jugement d’Oreste, Apollon partage la figure de la mémoire avec ses sœurs les Muses, figure qui est centrale dans la pratique juridique. La rivalité dans la cause d’Oreste montre en principes les rapports entre les anciens dieux et le jeune dieu. Cependant, une étude démontre que cette rivalité s’apparente également à la rivalité entre la poésie lyrique représentée par Apollon et la nouvelle voix tragique, symbolisée par les Erinyes. Cela explique le lien qu’entretiennent les Erinyes avec Dionysos. En effet, au début des Euménides, les Erinyes dansent et leur voile donne l’impression qu’elles volent sans ailes, ce qui rappelle les danseuses qui dissimulent leurs mains dans les voiles, comme le veut l’une des pratiques dionysiaques. Ce dyonysisme des Erinyes est un clair indice dans leur affrontement avec Apollon. Cependant, celui-ci aussi est influencé par la tragédie : il est le dieu oraculaire, et chez Eschyle, les oracles sont associés à la terreur. 

Les conflits de droit, de justice et de devoirs sont principalement résolus par Athéna avec l’Aréopage, qui est une institution vénérable qui repose sur un double fondement divin. La justice ne peut plus être immédiate, automatique et unanime comme du temps de la guerre de Troie ou de le châtiment d’Ilion se fit d’une seule et même voix. Les Erinyes occupent la place de « poursuivantes » et de « justiciers » ; elles sont donc des juges qui jugent sans enquête préalable et elles appliquent elles-mêmes la sentence, elles aussi avec l’Aréopage. Cette nouvelle fonction des Erinyes met fin à la loi du Talion. Athéna ajoute dans cette nouvelle conception de la justice, le fondement du respect qui s’ajoute à celui de la crainte. Ce respect s’interprète par la prise en compte du droit des autres dieux et évidemment de la justice de Zeus.

-> Toutes ces thématiques sont analysées dans 

L'Orestie d'Eschyle - De la vengeance à la justice à la médiation de Maryvonne David-Jougneau  et dont la dernière partie évoque les enjeux de la pièce


+ Passage de La compétence de l'Aréopage en matière de procès publics d'Odile De Bruyn évoquant le procès par le tribunal de l'Aréopage d'Eschyle lui-même, qui amène à considérer l'Orestie par rapport à la réalité qu'à vécu son auteur (par rapport aux enjeux de la pièce)


La justice semble donc être un élément majeur de la mythologie grecque. En effet, elle est présente dans de nombreux écrits comme ceux d’Eschyle ou encore ceux de Homère. Elle est représentée par des figures diverses telles que l'oracle de Apollon, les pouvoirs divins ou encore la suprématie de Zeus. Cette justice, en plus d'être représentée par des figures variées, porte aussi plusieurs conceptions qu’Eschyle distingue dans ses écrits. Elle peut tout d'abord prendre appui sur la loi du Talion pour ensuite devenir de plus en plus proche de notre notion de justice, grâce à Athéna. Eschyle rend compte de cette évolution et de la rupture avec les anciennes formes de justice et met ainsi en avant la conception "moderne" de la justice.