En quoi les récits mythiques nous permettent-ils de comprendre comment les premiers fondements de ce qui allait devenir l’empire Romain ont été établis, comment les institutions romaines se sont initialement mises en place ? 

Les indications "D1..etc..." renvoient au diaporama qui sera fourni en annexe.

Phase 1 : Naissance du peuple latin
D1-3

Enée fuyant Troie
Vase grec – 520 av. J.-C.
Musée de Boulogne-sur-Mer

Après la chute de Troie, aux termes de multiples aventures, Enée parvient sur les côtes du Latium. Cela nous est conté par l’Enéïde de Virgile. Enée se lie d’amitié avec le Roi des Laurentes, Latinus et épouse sa fille Lavinia. Mais il doit combattre contre l’ex-fiancé repoussé et donc furieux : Turnus, roi des Rutules. Vainqueur, Enée fonde Lavinium et unit en un seul peuple les Laurentes et les Troyens.

Son fils Iule ou Ascagne fonde Albe la Longue. Douze rois vont se succéder.

Naît ainsi le peuple latin, ancêtre des romains.


POUSSIN Nicolas Venus montrant ses armes à Enée 
Peinture, Huile sur toile - 107 x 146 - Musée des Beaux-Arts de Rouen

Pour se remémorer le récit de l’Enéïde : http://mythologica.fr/grec/texte/enee1.htm

L'épopée d'Enée mise en image : http://web2.crdp.ac-versailles.fr/pedagogi/Lettres/latin/forum/Enee/Sothea-enee/enee.htm page de Jacques Julien sur le site du collège Guy Mocquet.


Phase 2 : Les données de l’archéologie – les étapes d’occupation du Latium

Ce paragraphe a été réalisé avec l'article de wikipédia consacré à la fondation de Rome et complété si nécessaire. 

Le regard porté sur le processus qui a conduit à la naissance de Rome s'est profondément modifié en un peu plus d'un siècle.
Les étapes de la naissance ont pu être établies à partir d’un recensement de tous les vestiges découverts à Rome et dans le Latium fait par l'archéologue suédois Einar Gjerstad (1897-1988) qui a ensuite été critiqué, amandé, complété. On peut notamment retenir l'apport nouvelles fouilles archéologiques faites à Rome et dans le Latium à partir de 1948 et le travail d'analyse de H. Müller-Karpe et R. Peroni en 1962.

- La première étape se place au Xe siècle av. J.-C. à la fin de l’âge du bronze et au début de l’âge du fer. On a confirmation de la présence de hameaux dispersés sur les diverses collines de Rome, avec une culture voisine de la culture villanovienne de l’Étrurie. Les Latins pratiquent l’incinération, recueillent les restes dans des vases ou des urnes funéraires en forme de cabane, puis réunissent dans une jarre (dolium) l’urne, des reproductions en miniature de mobilier ou d’objets usuels en bronze ou en terre cuite, parfois les restes du repas funéraire. Cette jarre est ensuite enterrée dans un puits funéraire. Ce mode d’incinération/inhumation est aussi pratiqué à la même période en Etrurie.

- La deuxième étape va du début du IXe siècle av. J.-C. au début VIIIe siècle av. J.-C. (900-770 pour Müller-Karpe-Peroni).
De nouveaux types de vases, des fibules démontrent des contacts avec l’Étrurie et la Campanie. La pratique de l’incinération recule au profit de l’inhumation. On subdivise cette période en IIA (pratique majoritaire de l’incinération) et IIB (inhumation majoritaire). 

- La troisième étape occupe le milieu du VIIIe siècle av. J.-C. (770-730 pour Müller-Karpe-Peroni).
Ce peuplement dispersé évolue lentement, modifiant ses habitudes funéraires, sans que l’on puisse voir une rupture marquée, qui aurait reflété un changement brusque de peuplement. Des importations de céramiques grecques de style géométrique apparaissent, imitées par la production locale. Les objets métalliques se diversifient.  Les tombes traduisent par la diversité de leur mobilier une différenciation sociale et l’apparition de familles riches.
Le VIIIème siècle est marqué par le début d’une société avec une aristocratie plus riche, en contact avec l’expansion grecque qui commence elle aussi à cette période. Ce mouvement touche l’Etrurie, la Campanie, le Latium, et bien sûr le site de Rome. 

Phase 3  L'occupation du site de Rome - mythe et réalité 
D6-10

La Louve – Bronze - Musée du Capitole 
(photographie personnelle libre de droit)

753 Fondation de Rome par Romulus : qu’est-ce qui préside à cette fondation ? qu’est-ce que cela suppose du point de vu de la réalité ? quelle représentation cela nous donne-t-il du pouvoir ?

Nous renvoyons au récit qu'en fait Tite-Live au début du De Urbe condita. Livre I, I-XVI 
Prévu pour la classe :
- Lire début Récit Tite-Live D8
- Sauvetage par la louve D9 + D10 – épisode = motif pictural

Faustulus avait compris depuis longtemps que les jumeaux étaient les fils de Rhéa Silvia. Ils reçurent par suite une éducation soignée.

Le hasard met Rémus en présence de Numitor qui était relégué sur son domaine campagnard. Les jeunes gens provoquent une émeute au cours de laquelle Rémus égorge Amulius. Romulus et Rémus rétablissent Numitor sur le trône.

D11 - lecture
Après la mort d'Amulius et le rétablissement de l'ordre, les deux frères ne voulurent ni habiter Albe sans y régner ni régner du vivant de leur grand-père. Aussi, après avoir rétabli Numitor dans sa dignité royale et rendu à leur mère les honneurs qui lui étaient dus, ils résolurent de s'établir à part et de fonder une ville dans les lieux mêmes où ils avaient été nourris à leur naissance.Plutarque, Vie de Romulus, 9.

D12 – observation du site de Rome / réalité des débuts de Rome (cf. le diaporama D.11)

Un certain nombre de découvertes ont été réalisées au XXème siècle.
Quelques vestiges trouvés entre le Tibre et le forum Boarium attestent une présence vers le IIe millénaire av. J.-C., mais celle-ci ne semble pas avoir été continue. Elle n’est donc pas retenue comme contribuant à la fondation de Rome, mais conforte que la région a été habitée de façon très ancienne.
Sur le Germal (sommet ouest du Palatin), on découvrit en 1907 des fonds de cabanes que l’on dégagea en 1949 : sols creusés dans le tuf de la colline, trous de poteaux, traces de foyer ; les céramiques associées dataient du VIIIe siècle av. J.-C.
Sur le Palatual (sommet est du Palatin), d’autres fonds de cabanes furent découvertes.
La présence d’une tombe à urne d’incinération entre les deux groupes de cabanes du Palatin permet de supposer l’existence d’un espace dégagé entre ces deux établissements, probablement une nécropole ; le monde des morts étant toujours installé non loin, mais en périphérie et à l’extérieur des cités = le monde des vivants.

La plaine marécageuse située entre le Capitole et le Palatin, qui deviendra le Forum Romanum, fut aussi d’abord une nécropole ; en 1902-1903, on trouva 41 tombes près du Temple d'Antonin et Faustine : des puits funéraires de tombes à incinération, des fosses d’inhumation avec des mobiliers variés, dont des vases proto-corinthiens du VIIe siècle av. J.-C.. Des cabanes furent également repérées, au centre du forum et sur les pentes du Palatin.

=> On arrive donc à la conclusion suivante :
- existence dans le Latium, entre le Xe siècle av. J.-C. au VIIe siècle av. de populations 
- installation progressive et  entre le Xème et le VIIème siècle av. J.-C., ce qui est compatible avec la tradition : Les premiers habitants de Rome habitaient donc dans de grossières huttes de torchis à l’image des urnes funéraires D 13 en forme de cabanes rondes trouvées dans le forum, et étaient en majorité pasteurs et paysans.

 


Phase 4 
Fondation de Rome et ses conditions – remémoration du mythe de la fondation

D14 la prise des auspices et la mort de Rémus

Romulus est ainsi le premier roi de Rome : il a régné de 753-715  D15

Romulus se mit à bâtir la ville. Il avait fait venir d'Etrurie des hommes pour le guider et lui enseigner en détail les rites et les formules à observer, comme dans une cérémonie religieuse. On creusa vers l'endroit qu'on appelle aujourd'hui le Comice une fosse circulaire où l'on déposa les prémices de tout ce dont l'usage est légitimé par la loi ou rendu nécessaire par la nature. A la fin, chacun y jeta une poignée de terre apportée du pays d'où il était venu et on mêla le tout ensemble. Ils donnent à cette fosse le nom de mundus, le même qu'à l'Olympe. Puis on traça autour de ce centre l'enceinte de la ville, en lui donnant la forme d'un cercle. Le fondateur, ayant mis à sa charrue un soc d'airain, y attelle un boeuf et une vache, puis les conduit en creusant sur la ligne circulaire qu'on a tracée un sillon profond. Des hommes le suivent, qui sont chargés de rejeter en dedans les mottes que la charrue soulève et de n'en laisser aucune en dehors. C'est cette ligne qui marque le contour des murailles ; elle porte le nom de pomerium, mot syncopé qui signifie " derrière ou après la muraille ". Là ou l'on veut intercaler une porte, on retire le soc, on soulève la charrue et on laisse un intervalle. Aussi considère-t-on comme sacré le mur tout entier, à l'exception des portes. Si l'on tenait les portes pour sacrées, on ne pourrait, sans craindre la colère divine, y faire passer ni les choses nécessaires qui entrent dans la ville ni les choses impures qu'on en rejette. (Plutarque, Vie de Romulus, 11)

Référence bibliographique : GRIMAL Pierre  Les villes romaines

Rome présente les caractéristiques des cités fondées selon un rituel pratiqué par les Romains et les Etrusque, tel que le décrit Tite-Live et confirmé par le plan de toutes les cités des colonies :

N.B. article consacré à Rome ville étrusque - Dominique Briquel Université de Paris-Sorbonne – Paris IV – http://www.unicaen.fr/services/puc/ecrire/ouvrages/roma_illustrata/04roma_illustrata.pdf

- la délimitation de la cité par un sillon sacré, le pomoerium, saignée ouvrant le sol et infranchissable car sous l’influence des dieux infernaux.
- l’orientation selon les axes cardinaux, matérialisée par quatre portes face aux quatre points cardinaux, interrompant le tracé du sillon sacré ; les latins nommaient ces deux axes le cardo et le decumanus.
A Rome, quatre portes très anciennes étaient connues à l’époque romaine classique, qui bordaient le forum romanum : au nord, la porte de Janus / au sud, la porte Romaine / à l’est, la « poutre de la sœur », porte par où Horace meurtrier de sa sœur, serait entré dans la ville après s’être purifié / à l’ouest, la Porta Pandana, de mauvais augure, et juchée sur la pente du Capitole afin que nul ne la franchisse. 
Selon Pierre Grimal, ces portes sont les vestiges du rite de fondation, le decumanus, axe traditionnel Est-Ouest étant devenu la Via Sacra (Voie sacrée), tandis que le cardo Nord-Sud se lit dans les voies qui le prolongent, l’Argiletum au nord et le Vicus Tuscus au sud.
- une mise sous la protection des dieux « d’en haut », en leur dédiant un temple sur un point élevé de la fondation, de façon que leur regard couvre la plus grande superficie possible de la future cité : la position surplombante du temple du Capitole, pour la triade protectrice Jupiter, Junon, Minerve.
- au centre de la fondation, une fosse circulaire appelée mundus recevant des offrandes pour les divinités « d’en bas ». 

-> Un article très intéressant : à ne pas manquer pour les historiens –géographes

Gaëtan Desmarais « La structuration morphologique de la Rome antique, du centre organisateur à la configuration de seuil », Espaces et sociétés 4/2005 (no 122), p. 49-65. 
URL : www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2005-4-page-49.htm
DOI : 10.3917/esp.122.0049.

Selon A. Grandazzi, le mythe de la fondation de Rome renverrait bien à un événement historique et à un personnage historique, que nous connaissons en tant que Romulus, dont la mémoire a été conservée et mythifiée, à travers notamment l'action de Servius Tullius.
Le rite de fondation semble avoir été été exécuté, à l’époque où la dépression du forum commençait à être peuplée.

Quels sont les auteurs de cette fondation ? Là encore, il est délicat de départager entre les Romains des origines et les Étrusques.

Deux hypothèses se détachent :
+ Pierre Grimal penche pour la fondation d’une colonie étrusque, sur un site déjà habité et selon les rites attribués à Romulus. Les historiens modernes s’accordent pour considérer que les rois Étrusques, en occupant la région, vont faire de Rome une véritable ville vers 600 av. J.-C., en la dotant d'une muraille, en aménageant le forum et en bâtissant le sanctuaire du Capitole.
Ainsi, les mythes seraient alors une projection dans le passé d’évenements postérieurs, pour redonner à l’ensemble une cohérence a posteriori.

+ Pour Grandanazzi, les mythes entretiendraient avec les faits historiques des rapports plus complexes. Pour lui, la formation de Rome doit être vue comme un processus complexe marqué par un événement fondateur vers -730 : la fondation d'une enceinte urbaine au sein de l'habitat déjà présent sur le Palatin. L'aménagement du forum correspond seulement à une phase de développement et de monumentalisation d'une entité urbaine qui avait déjà son identité et son histoire.