Sujet proposé le 3 Décembre 2011 - Commentaire d’œuvre (1 heure)


Corps d'Hector ramené à Troie après l'ambassade de Priam (détail)
Bas-relief romain sur un sarcophage - marbre - v. 180–200 ap. J.-C. 
Musée du Louvre - Département grec, Antiquités grecques et romaines


Exemple de commentaire d’œuvre rédigé

               Est proposé à l’analyse un bas-relief  qui orne un sarcophage, d’origine romaine, datant de la fin du IIème siècle ap. J.-C.. Le motif principal du détail présenté est le retour du corps d’Hector à Troie. Celui-ci, en effet, a été tué par Achille dans un combat individuel et sa dépouille a été souillée. C’est un véritable sacrilège qu’a commis Achille ; pris d’une folie vengeresse, il tourna autour du tombeau de Patrocle onze jours durant, traînant le corps d’Hector dans le sillage de son char. Le vieux Priam en fut réduit à une ambassade clandestine, de nuit, pour négocier le retour de son fils de façon à lui donner les honneurs funèbres. Comment donc ce rapatriement du corps est-il mis en scène ? Quelle portée symbolique ce motif prend-il ici sur un monument funéraire ?

 

               La scène se passe aux pieds des murailles de Troie. Au fond à droite, les murailles sont symbolisées par la tour de pierre et ses deux meurtrières. La taille suggère que les murailles de Troie sont en arrière-plan ; la structure architecturale est interrompue, sort du cadre du sarcophage, ce qui provoque un effet de surplomb, comme si elle s’élevait au-dessus des personnages et matérialise ainsi la citadelle de Pergame.
               Devant les remparts, les Troyens sont assemblés pour accueillir la dépouille. Les femmes à droite, que l’on peut juger peu caractérisées au premier abord sinon par des attributs qui disent leur féminité : l’absence de barbe, les cheveux longs, la robe longue dite robe ionienne. Elles peuvent représenter la communauté des femmes de Troie qui ont perdu père, frère, époux. Au centre, en arrière-plan, des soldats, arborant leur casque de combat. Ce sont les compagnons d’armes d’Hector, la communauté civique de Troie qui a pris les armes pour défendre la cité. Autant qu’on puisse en juger, ils sont vêtus du long pallium.  Ils paraissent agités ; aucun des corps n’a tout à fait la même attitude, les têtes sont tournées dans des sens divergents. En avant des soldats, à gauche, deux hommes d’un certain rang, puisqu’ils portent le traditionnel chiton et la chlamyde agrafée sur l’épaule droite.

               Le corps d’Hector est, dans cette représentation, mis en valeur. Porté par deux esclaves ou deux hommes du peuple simplement vêtus de leur Chiton, il occupe les trois quart de la scène. Pour le corps d’Hector, le traitement relève quasi du haut-relief ; le corps se détache en effet de l’ensemble, comme réellement soutenu par les épaules des deux hommes. Cela crée un effet de profondeur qui contribue à la mise en relief – au sens propre et au sens figuré – de la dépouille.

              

               Nous assistons donc au retour du corps d’Hector, puisqu’Achille, qui avait recouvré esprit et raison, a accueilli favorablement Priam et lui a accordé tout à la fois la dépouille de son fils et onze jours de deuil pour accomplir les rites des funérailles.

              

               La dimension funèbre de la scène est soulignée par le groupe des femmes. Leurs cheveux sont défaits, leurs vêtements légèrement en désordre – la robe de la femme du milieu a glissé sur son épaule droite - ; elles arborent l’attitude traditionnelle du deuil en Grèce ancienne. On peut alors s’interroger sur l’identité de ces femmes. Ce ne sont là qu’hypothèses : mais les deux femmes à l’avant, l’une dans son attitude de commisération envers Hector, avec son bras droit tendu vers la dépouille, et l’autre, le bras droit replié sur le buste de sa voisine, en un geste affectueux de soutien qui dit le partage de la douleur ne seraient-elles pas Andromaque son épouse et sa mère Hécube. Et cette autre, en arrière-plan, qui semble ne pas voir le corps, regarder ailleurs, au loin, ne serait-ce pas Cassandre qui n’a cessé d’annoncer la fin de Troie ?

               Et Hector est porté, solennellement, à bras, selon les rites consacrés. Le ploiement des jambes des deux porteurs, qui confère du reste le mouvement à la scène, donne à voir le poids du mort. Le bras gauche ballant et la tête défléchie quasi à la perpendiculaire par rapport au torse confèrent au corps l’attitude alanguie d’un corps abandonné à la mort. Que le corps soit resté intact n’a rien pour étonner puisque Apollon veilla à ce que le cadavre restât intègre.

               Les différents groupes assemblés, dans un ordre calculé, forment comme un cortège pour accompagner le mort. L’homme à gauche, revêtu de la chlamyde, semble accueillir Hector, les bras ouverts. Il symbolise la cité troyenne elle-même et célèbre ainsi le retour du héros que l’on va pouvoir honorer. Et en même temps, ne peut-on y voir Priam assistant au retour du corps de son fils ? Hector va maintenant pouvoir recevoir les honneurs funèbres qui lui sont dus. Tout est prêt du reste : l’homme dont on n’aperçoit que le bras gauche porte une coupe qui pourrait être celle où l’on place les huiles parfumées dont on oint le corps du mort ; le vase peut être celui que l’on a apprêté pour les libations et les aspersions au moment de l’exposition du corps, à moins que ce ne soit déjà l’urne cinéraire appelée à recevoir les cendres et les ossements d’Hector.

 

               Mais le traitement du personnage central, Hector, a de quoi interroger.

 

               Si d’autres détails, nous l’avons vu, rappellent le rituel funéraire grec, certains détails ne laissent pas de nous surprendre. Hector est nu ; or, quand le mort est transporté, il est généralement enveloppé dans un grand drap qui le cache à la vue de l’assistance. De plus, les genoux repliés, la tête défléchie, le bras tombant, sans vie, sont autant d’éléments qui retiennent l’attention. La représentation d’Hector n’est pas sans rappeler le motif qui s’est répandu par la suite dans la peinture et la sculpture du Christ (1) à la descente de la croix ou de la piéta. Une telle analogie est permise par le type de monument, - un sarcophage -, et par sa datation, deux siècles après le début de l’ère chrétienne.
               L’analogie avec le Christ des représentations de Piéta tend à renforcer le pathétique de la scène. Son attitude dolente magnifie  la douleur de la vierge mère dans un cas, des femmes éplorée dans l’autre. La scène peut ainsi nous suggérer la douleur de Priam et Hécube accueillant la dépouille de leur fils. L’analogie avec le Christ à la descente de croix réveille quant à elle la dimension tragique du personnage. Hector s’est sacrifié pour sa patrie, comme le souligne le récit d’Homère nous contant comment Hector insiste pour aller au combat alors même qu’il se sait perdu et qu’il en connaît l’issu.

               Cette représentation christique d’Hector tend à souligner ce qu’il y a d’héroïque dans le personnage mythologique. Il s’est voulu et il a été désigné par les dieux comme étant le seul à pouvoir être le sauveur de Troie. Son dévouement à la patrie, comme le dévouement du Christ à l’humanité, l’a conduit jusqu’au sacrifice ultime, la mort. Se pose ainsi, en dernier ressort, la valeur symbolique d’une telle représentation sur un monument funéraire. Quel fut le personnage enterré ? Un personnage dont on voulut célébrer l’héroïsme ? Un dignitaire tout entier dévolu à sa cité ?

 

               Cette représentation d’Hector rapporté mort aux portes de Troie nous donne ainsi l’occasion d’insister sur la manière dont, d’une civilisation à l’autre et de siècle en siècle, les motifs tant narratifs que picturaux, sont réinvestis et permettent que s’élabore entre les œuvres un dialogue qui fait aussi leur richesse.

N.B. : Les reproductions proposées ci-dessous sont issues de la base Joconde.


(1) Représentation du Christ à la descente de croix



RUBENS La Descente de croix 
1617 - peinture sur toile - Musée des Beaux-Arts de Lille



 

PONTE Jacopo da, BASSANO Jacopo (dit), LE BASSAN (dit) 
Le Christ descendu de la croix
      XIXe siècle - Paris - Musée du Louvre



Le motif de la "Piéta"



ANONYME  Piéta
4e quart XVe siècle - Toulouse - Musée des Augustins




FONTANA Prospero Pietà (?)
XVIe siècle - Valenciennes - Musée des Beaux-Arts



MONTALTO Stefano (attribué) Pietà
1er quart XVIIe siècle - Dijon - Musée national Magnin




BRETON Luc  La Vierge au Christ mort - Pietà (autre titre)
3e quart XVIIIe siècle - Besançon - Musée des Beaux-Arts et d'archéologie


Des références complémentaires :

- pour savoir reconnaître et désigner les vêtements sur les représentations de l’Antiquité grecque :
les draperies  
les vêtements de dessous