GREC séquence 2 texte 3 EPICURE La mort n'est rien

EPICURE  « La mort n’est rien », Lettre à Ménécée, §124-125

 

 

I Traduction

 

Συνέθιζε δὲ ἐν τῷ νομίζειν μηδὲν πρὸς ἡμᾶς εἶναι τὸν θάνατον

 

Habitue-toi à penser (litt. prends l’habitude dans le fait de penser) que la mort n'est rien pour nous

 

ἐπεὶ πᾶν ἀγαθὸν καὶ κακὸν ἐν αἰσθήσει


car (ἐπεὶ) tout bien et tout mal est (ss-ent) dans la sensation (litt. l’action de sentir):

 

στέρησις δέ ἐστιν αἰσθήσεως ὁ θάνατος.

 

or (δέ) la mort est privation de sensation

 

Oθεν γνῶσις ὀρθὴ τοῦ μηθὲν εἶναι πρὸς ἡμᾶς τὸν θάνατον ἀπολαυστὸν ποιεῖ τὸ τῆς ζωῆς θνητόν͵

 

Par suite (Oθεν) la juste (ὀρθὴ) connaissance que (le τοῦ substantive la proposition infinitive μηθὲν εἶναι πρὸς ἡμᾶς τὸν θάνατον) la mort n'est rien par rapport à nous rend (ποιεῖ) joyeuse (ἀπολαυστὸν) la condition mortelle de la vie (τὸ τῆς ζωῆς θνητόν),

 

οὐκ ἄπειρον προστιθεῖσα χρόνον͵

 

non en ajoutant (προστιθεῖσα) un temps infini,

 

ἀλλὰ τὸν τῆς ἀθανασίας ἀφελομένη πόθον.

 

mais en ôtant (ἀφελομένη) le désir de l'immortalité.

 

Oὐθὲν γάρ ἐστιν ἐν τῷ ζῆν δεινὸν τῷ κατειληφότι γνησίως τὸ μηδὲν ὑπάρχεινἐν τῷ μὴ ζῆν δεινόν.

 

Car il n'y a rien de terrible dans la vie (Oὐθὲν γάρ ἐστιν ἐν τῷ ζῆν δεινὸν) pour qui a vraiment compris (τῷ κατειληφότι γνησίως ) qu'il n'y a rien de terrible (τὸ μηδὲν ὑπάρχειν δεινόν) dans la non-vie (ἐν τῷ μὴ ζῆν).

 

Ωστε μάταιος ὁ λέγων δεδιέναι τὸν θάνατον οὐχ ὅτι λυπήσει παρών͵

 

De sorte que celui qui dit avoir peur (ὁ λέγων δεδιέναι) de la mort est (ss-ent) sot (μάταιος) non pas parce qu’ (οὐχ ὅτι) elle fera souffrir une fois là (παρών : litt. étant présente)

 

ἀλλ΄ ὅτι λυπεῖ μέλλων.

 

mais parce qu’elle fait souffrir de ce qu’elle doit arriver (litt. devant arriver) [parce qu’il est douloureux de l’attendre]

 

O γὰρ παρὸν οὐκ ἐνοχλεῖ͵

 

Car ce qui étant présent (ὁ παρὸν) ne trouble pas,

 

προσδοκώμενον κενῶς λυπεῖ.

 

étant attendu chagrine en vain.

 

[l’attente d’une chose qui ne cause aucun trouble par sa présence est source vaine de chagrin]

 

Tὸ φρικωδέστατον οὖν τῶν κακῶν, ὁ θάνατος, οὐθὲν πρὸςἡμᾶς͵

 

Ainsi (οὖν) le plus terrifiant des maux (Tὸ φρικωδέστατον τῶν κακῶν), la mort, n'est (ss-ent) rien pour nous,

 

ἐπειδήπερ ὅταν μὲν ἡμεῖς ὦμεν͵

 

puisque précisément, quand (ὅταν) nous, nous sommes (=existons)

 

ὁ θάνατος οὐ πάρεστιν͵

 

la mort n'est pas là,

 

ὅταν δὲ ὁ θάνατος παρῇ͵

 

et, quand la mort est là,

 

τόθ΄ ἡμεῖς οὐκ ἐσμέν.

 

alors nous ne sommes plus.

 

Oὔτε οὖν πρὸς τοὺς ζῶντάς ἐστιν οὔτε πρὸς τοὺς τετελευτηκότας͵

 

Elle n'est donc (οὖν) en rapport ni (οὔτε) avec les vivants ni (οὔτε) avec les morts

[Elle n’existe donc ni pour les vivants ni pour les morts]

 

ἐπειδήπερ περὶ οὓς μὲν οὐκ ἔστιν,

 

puisque, pour les uns (περὶ οὓς μὲν), elle n'est pas,

 

οἳ δ΄ οὐκέτι εἰσίν.

 

et que les autres ne sont plus.

 

 

II Grammaire et vocabulaire :

 

 

Συνέθιζω (Impératifpr 2° p sg): prendre l’habitude

ἐν+ datif : dans

τῷ νομίζειν : construction fréquente en grec article défini  + infinitif = le fait de penser (ici au datif car régi par la préposition ἐν )

ὁ θάνατος, ου :la mort

ἡμεῖς : nominatif pluriel, ἡμᾶς accusatif pluriel : nous

πρὸς + accusatif : pour

ἐπεὶ : quand, lorsque / ici : car

M πᾶς F πᾶσα N πᾶν : tout, toute (M=masculin, F=féminin, N=neutre)

ἀγαθός ,ή ,όν : bon

κακός ,ή ,όν : mauvais

ἀγαθὸν καὶ κακὸν : le bien et le mal (ici adjectifs substantivés)

ἡ αἰσθήσις, εως (αἰσθήσει datif sg puis αἰσθήσεως génitif sg) : l’action de sentir, la sensation

ἡ στέρησις, εως (nominatif sg attribut du sujet ὁ θάνατος) : la privation

ὅθεν : d’où, par suite

ὀρθός ,ή ,όν : droit, juste, correct

ἡ γνῶσις, εως : la connaissance

μηθὲν : μηδὲν : rien  ou oὐθὲν = oὐδὲν : rien  / μη : est la négation comme οὐ , mais leur utilisation suit des règles précises. On ne peut les substituer l’une à l’autre (m à m ces pronoms signifient « pas un » : μη(δ)ὲν, ὲν signifiant « un » au neutre)

τοῦ μηθὲν εἶναι πρὸς ἡμᾶς τὸν θάνατον : τοῦ est l’article au génitif car l’expression est complément du nom γνῶσις. La construction est à nouveau la même que pour τῷ νομίζειν : article défini  + infinitif, le fait de …, le fait que ….μηθὲν εἶναι πρὸς ἡμᾶς τὸν θάνατον est une proposition infinitive, dont le sujet τὸν θάνατον est à l’accusatif, l’attribut du sujet μηθὲν également à l’accusatif =au même cas que le sujet ; le verbe à l’infinitif est εἶναι.

πρὸς + accusatif : pour, par rapport à

ἡμᾶς accusatif pluriel : nous

εἶναι : infinitif présent du verbe être

ποιεῖ : 3S présent indicatif de ποιῶ, ποιεῖν : faire. Ici construction attributive : rend joyeux

(attribut à l’accusatif neutre du COD τὸ τῆς ζωῆς θνητόν)

ἀπολαυστὸν, η, ον (s’accorde avec θνητόν dont il est attribut) : dont on peut jouir, joyeux
θνητός, η, ον : mortel. Ici l’adjectif neutre est accompagné de l’article neutre τὸ qui lui donne une valeur de nom, le substantive : le fait d’être mortelle, qu’on peut traduire par la condition mortelle.
τῆςζωῆς : génitif de ἡ ζωη : la vie

oὐ=οὐκ (devant mot commençant par voyelle avec esprit doux) =οὐχ (devant mot commençant par voyelle avec esprit rude) : ne …pas, non

ἄπειρος, ος, oν : infini

προσ - τιθεῖσα : participe présent actif  de προσ - τίθημι féminin nominatif qui est à raccrocher à γνῶσις, fém sg sujet = en ajoutant

ὁ χρόνος, ου : le temps

ἀλλὰ : mais (en relation avec οὐκ)

ὁ πόθος : le désir

ἀφ – αιρεω : à l’aoriste moyen ἀφειλομεν ; ici ἀφελομένη (du type λυσαμενος, λυσαμενη, λυσαμενοv) est un participe aoriste moyen N Fém sg, à raccrocher à nouveau à η γνῶσις, fém sg sujet= en ôtant

ἡἀθανασία, τῆςἀθανασίας : l’immortalité

γάρ : car, en effet

oὐθὲν = oὐδὲν : rien (sujet)

δεινός ,ή ,όν : terrible (attribut du sujet Nominatif sg neutre)

ἐν τῷ ζῆν : dans la vie (article au datif + verbe ζῆν à l’infinitif = le fait de vivre, la vie)

γνησίως : réellement, légitimement

κατειληφότι : participe parfait actif (du type λελυκως, οτος : qui a fini de délier) de κατα – λαμβανω : comprendre. λαμβανω au parfait donne ειληφα. D’où τῷ κατειληφότι : article masculin + participe parfait actif = celui qui a compris, ici au datif masc sg : pour celui qui a compris.

ὑπάρχειν= εἶναι

τὸ μηδὲν ὑπάρχειν δεινόν : construction déjà vue plus haut : article + proposition infinitive : le fait qu’il n’y a rien de terrible ou que rien n’est terrible

ἐν τῷ μὴ ζῆν : cf ἐν τῷ ζῆν : dans la vie (article au datif + verbe ζῆν à l’infinitif = le fait de vivre, la vie), mais ici le verbe à l’infinitif est accompagné de la négation μὴ : dans le fait de ne pas vivre, la non-vie. On peut par exemple traduire « il n’y a rien de terrible hors de la vie ».

ωστε : si bien que, de sorte que

ὁ λέγων : article + participe présent : celui qui dit (masc sg nominatif)

λέγων : participe présent actif N sg masc de λέγω, λέγειν : dire

μάταιος, α, ov : vain, sot

δεδιέναι : Infinitif parfait 2 actif de δειδω : avoir peur, craindre, être effrayé ; dépend de ὁ λέγων (celui qui dit avoir peur)

ὅτι : parce que

οὐχ ὅτι … ἀλλ΄ ὅτι : non pas parce que … mais parce que

λυπεω- ω : affliger, chagriner, inquiéter

λυπήσει futur indicatif 3S / λυπεῖ : présent indicatif 3° p sg

παρών et μέλλων : deux participes présents N sg masc portant sur le sujet (qui est ὁ θάνατος sous-entendu) de λυπήσει et λυπεῖ

παρ-ειμι : être présent, être aux côtés

μέλλω : être sur le point de, devoir arriver (surtout en parlant des arrêts du destin)

m à m : non pas parce qu’elle fera souffrir étant là mais qu’elle fait souffrir devant arriver

ὁ : pronom relatif neutre nominatif sg = ce qui

παρὸν : participe présent actif neutre sg de παρ-ειμι :être présent

ἐν-οχλεω- ω : troubler, ici au présent indicatif 3S

προσ-δοκαω-ῶ : attendre, s’attendre à.

προσ-δοκώμενον : participe présent médio-passif (du type τιμωμενος, τιμωμενη, τιμωμενοv) neutre sg nominatif; étant attendu, devant arriver

κενῶς : pour rien, à vide, vainement

οὖν : donc

φρικωδης, ης, ες : qui donne des frissons, effrayant

τὸ φρικωδέστατον : superlatif N neutre sg, le plus terrifiant

τῶν κακῶν : génitif neutre pluriel de l’adjectif substantivé κακός ,ή ,όν : mauvais = το κακόν = le mal, le malheur, complément du superlatif

ἐπειδήπερ : puisque précisément

ἡμεῖς : nominatif pluriel, ἡμᾶς accusatif pluriel : nous

ὦμεν : subjonctif présent 1P de ειμι : être, ici au sens fort d’exister

πάρεστιν : présent indicatif 3° p sg de πάρ-ειμι, être là

δὲ : et

παρῇ : présent subjonctif 3° p sg de πάρ-ειμι, être là

ὅταν ὦμεν … ὅταν παρῇ : les verbes sont au subjonctif après ὅταν (conjonction suivie du subjonctif : quand, lorsque, autant de fois que)

οὖν : donc

Oὔτε…οὔτε : ni …ni

πρὸς + accusatif : pour, en rapport avec

τοὺς ζῶντάς : participe présent actif du verbe ζαω-ῶ(1S), ζῆς (2S),ζῆν (infinitif) ici à l’accusatif masculin pluriel précédé de l’article = ceux qui vivent, les vivants

τοὺς τετελευτηκότας : participe parfait actif acc masc pl de τελευταω-ῶ (prendre fin, mourir) précédé de l’article : ceux qui sont morts, les morts.

περὶ + accusatif : pour

οὓς μὲν… οἳ δ΄… : l’article accompagné de μὲν ..puis de δὲ (ici élidé δ΄) se traduit souvent par l’un … l’autre, celui-ci …celui-là. Ici il est à l’accusatif pluriel dans le premier cas, au nominatif pluriel dans le second.

Elle n’est plus pour les uns (περὶ οὓς μὲν) …et que les autres (οἳ δ΄) …ne sont plus.

οὐκέτι : ne … plus

 

 

 

IIICommentaire

 

1)      Eléments biographiques

 

Epicure naît en -341 sur l’île de Samos, réputée pour sa douceur et proche de la côte ionienne (Asie Mineure). Certains évoquent sa naissance à Athènes. Son père, Néoclès, était « clérouque » (citoyen athénien qui avait reçu des petits lots de terre de Samos = colon athénien, pour affermir la domination d’Athènes qui avait repris l’île à Sparte) ; il cultivait ses terres et enseignait la grammaire. Sa mère, Chérestrate, était « magicienne » : elle se rendait chez des pauvres gens, où l’accompagnait Epicure enfant et pratiquait des rites propitiatoires (=pour se rendre les dieux propices). Cela expliquerait l’aversion d’Epicure pour les superstitions.

 

Il est élevé à Samos où il suit l’enseignement d’un platonicien, Pamphile, de 14 à 18 ans. (Platon est mort en -347, Socrate en -399). Comme les clérouques étaient des citoyens athéniens, Epicure est assujetti à l’éphébie (service militaire). Pour l’accomplir, il part à Athènes pour deux ans en -323, époque où il se lie avec le futur poète comique Ménandre.

 

En -321, âgé de vingt ans à peine, il rejoint sa famille réfugiée à Colophon, en Ionie, proche de l’île de Samos où il ne pouvait plus retourner car les colons athéniens avaient été chassés par les Samiens qui avaient récupéré leurs terres au moment de l’anarchie provoquée par la mort soudaine d’Alexandre en -323. Il connaît donc l’exil et la pauvreté, auxquels s’ajoute une santé précaire. A cette époque, il se rend à Théos (autre ville ionienne) où il suit l’enseignement de Nausiphane, un disciple de Démocrite (V-IV°s av JC, père de l’atomisme).

 

On connaît mal la suite de ces années. En -311, il aurait ouvert une école à Mytilène dans l’île de Lesbos, où il ne reste qu’un an en raison de l’hostilité que provoquent ses thèses matérialistes et hédonistes ( = fondées sur le plaisir).

 

Il regagne ensuite le continent par un voyage périlleux et aborde à Lampsaque (ville située à l’endroit où la mer de Marmara se resserre vers l’occident, mer dont le goulot le plus oriental -le Bosphore- sépare l’Europe de l’Asie). Il y fonde vers -310 une école et s’attache des amis qui vont lui rester fidèles. Certains sont les destinataires des lettres qui nous restent d’Epicure (Hérodote = pas l’historien, Pythoclès et surtout Métrodore, son grand ami).

 

En -306, à 35 ans, il vient s’installer définitivement à Athènes avec ses disciples. En -301, il s’installe dans un jardin au NO de la ville, où il enseigne, d’où le nom de sa doctrine « la philosophie du jardin ». Il garde aussi des relations épistolaires avec les autres centres de diffusion de l’épicurisme, notamment en Asie Mineure.

 

Il meurt en -270, dans de terribles souffrances (calculs rénaux), rangé par la postérité (cf le romain Lucrèce) au rang des dieux.

 

L’épicurisme gagne ensuite tout le bassin méditerranéen. A Rome, Lucrèce (Ier s avt JC) expose la philosophie d’Epicure dans les six chants de son De natura rerum. Diogène Laërce, au III°s. après JC évoque plus de 300 ouvrages écrits par Epicure, « écrivain très fécond », dont il ne nous reste que de rares fragments (dont trois lettres, conservées par Diogène Laërce, 81 sentences vaticanes, des fragments de son traité La Nature trouvés à Herculanum).

 

La philosophie épicurienne se veut médecine de l’âme, sorte de psychiatrie qui exige qu’on ne dépasse pas les doses prescrites pour l’obtention du bonheur. Epicure expose aussi dansses œuvres les principes intangibles du système de l’univers et de la vie (tout est fait d’atomes et de vide, les dieux ne se soucient pas des hommes, l’âme ne survit pas à la mort, il convient de limiter ses désirs).

 

2)      Commentaire de l’extrait de la Lettre à Ménécée sur la mort.

 

La lettre est adressée à Ménécée, un disciple d’Epicure, mais elle concerne en fait tout le monde, « jeunes » et « vieux ». La lettre est un des modes de discours que, dans l’Antiquité, le philosophe utilisait pour orienter le débutant vers la façon de vivre préconisée. Elle constitue une sorte de résumé de la doctrine, adressé à un vaste public. La lettre a donc chez Epicure une fonction pédagogique (cf dans la Bible les lettres des apôtres) car sa philosophie est essentiellement pratique d’un art de vivre et d’une transformation intérieure. Le lecteur est directement concerné par un discours vivant et percutant.

Cette lettre rappelle que le but de la philosophie n’est pas la science pure, mais le bonheur  de l’individu et de tous (à l’opposé de Platon). Il faut donc s’interroger sur les causes du bonheur et trouver la manière de vivre adaptée à cette recherche, quelle que soit la situation. Epicure présente quatre principes (ce qu’on appelle le tetrapharmakon = le quadruple remède) :

-          il ne faut pas craindre les dieux

-          il n’y a rien à craindre de la mort

-          on peut supporter la douleur et limiter les désirs

-          on peut atteindre le bonheur

Notre extrait porte sur le second point. L’auteur part de l’effet que produit la mort sur nous (le texte insiste sur le sort commun à toute l’humanité en utilisant le pronom ἡμεῖς / ἡμᾶς = nous et la 1P du pluriel) : c’est-à-dire la peur. Le problème posé dès lors est de savoir quelle attitude adopter pour « bien vivre et bien mourir » (cf §126) et finalement quel sens donner à l’existence. Le texte propose en fait deux temps :

-           la mort n’est rien ; savoir qu’elle est privation de sensation nous enlève le désir vain de l’immortalité.

-          D’où la conséquence introduite par ωστε : la mort ne peut être l’objet d’aucune expérience, donc d’aucun discours qui ne peut qu’être vain ; l’inquiétude qu’elle provoque est sans objet (« inquiétude est à prendre au sens premier du terme, l’absence de repos).

On peut se demander quelle vision de la mort nous propose Epicure dans ce passage et quelles conséquences cette conception aura sur notre vie.

 

 

1)      La vision de la mort et de la vie ou qu’est-ce que la mort ?

Le premier mot Συνέθιζε = « prends l’habitude » pourrait faire croire qu’Epicure propose qu’on pense à la mort sans arrêt, comme nous y invite au XVI°s. Montaigne dans les Essais (I, 20) où « philosopher, c’est apprendre à mourir », où s’accoutumer à la mort en y pensant et en l’anticipant par l’imagination permet de rester serein. Mais ce n’est pas cette idée que défend Epicure, qui affirme que « la mort est absence de sensation » : στέρησις δέ ἐστιν αἰσθήσεως ὁ θάνατος. Elle est donc aussi absence de douleur : ἐπεὶ πᾶν ἀγαθὸν καὶ κακὸν ἐν αἰσθήσει. « puisque tout bien et tout mal est dans la sensation ». Le premier motif qui pourrait nous faire craindre la mort, à savoir la peur qu’elle s’accompagne de souffrance est donc à rejeter.

La définition que donne Epicure de la mort est construite sur un syllogisme (démonstration déductive, ἐπεὶ / δὲ / Oθεν : la sensation est le critère du bien (=le plaisir) et du mal (=la douleur) ; or la mort est absence de sensation ; par conséquent la mort n’est ni un bien ni un mal, elle n’est rien, elle est néant : μηθὲν εἶναι πρὸς ἡμᾶς τὸν θάνατον. On pourra donc jouir de la vie sans avoir le désir vain de ne pas mourir, car la perspective de la mort n’a rien de terrible (τὸ μηδὲν ὑπάρχειν δεινόν : il n'y a rien de terrible ἐν τῷ μὴ ζῆν dans la non-vie). Même plus, cette connaissance, cette prise de conscience (γνῶσις ὀρθὴ : connaissance juste / τῷ κατειληφότι γνησίως : pour celui qui a vraiment compris) permet de jouir de la vie (ποιεῖ ἀπο λαυστὸν τὸ τῆς ζωῆς θνητόν « nous rend joyeuse la condition mortelle de la vie » : l’oxymore souligne la contradiction humaine qui conduit à la vaine crainte de la mort, puisque la vie n’a plus rien d’effrayant.

Cette connaissance de la nature de la mort permet de profiter de la vie dans sa durée limitée et  nous avons ainsi la claire conscience que cette vie a des limites intangibles, fixes et qu’elle n’est pas illimitée : οὐκ ἄπειρον προστιθεῖσα χρόνον = non en ajoutant un temps infini.

 

C’est pourquoi la disparition de la peur de la mort va nous guérir de toutes nos craintes : il faut mettre cette conclusion en relation avec l’ensemble de la lettre. On n’aura plus peur des dieux puisque les croyances de la vie après la mort sont effacées (ce sont des produits de notre imagination). Ceux qui évoquent les âmes qui errent chez Homère se trompent : ces ombres sont simplement la représentation de notre crainte. Pas de vie après la mort, donc pas de châtiments (c’est aussi une fiction).

 

La mort est néant, n’est rien (comme le montre l’importance des négations dans le texte), la vie est tout. Il n’y a de vie que terrestre. Le bien et le mal sont des valeurs du côté de la vie. La mort est une fin, il n’y a pas de mal ni de souffrance après la mort qui est précisément la cessation de la souffrance. L’aspiration à l’immortalité est donc un leurre et un vain désir qu’il faut éliminer (ἀλλὰ τὸν τῆς ἀθανασίας ἀφελομένη πόθον mais en ôtant le désir de l'immortalité). [Remarque : le désir d’immortalité à la différence des désirs naturels et nécessaires -comme la faim, la soif- est illimité par essence.]

 

Epicure vient donc de démontrer par un syllogisme que la connaissance de ce qu’est la mort nous enlève le désir de l’immortalité et nous permet de jouir de la vie. Tout est résumé dans une phrase percutante : débarrassé de la crainte, l’homme va accéder à la joie d’une vie bien menée dans le temps qui est le nôtre : ἐπειδήπερ ὅταν μὲν ἡμεῖς ὦμεν͵ ὁ θάνατος οὐ πάρεστιν puisque précisément, quand nous, nous sommes, la mort n'est pas là, ὅταν δὲ ὁ θάνατος παρῇ͵ τόθ΄ ἡμεῖς οὐκ ἐσμέν et, quand la mort est là, alors nous ne sommes plus.

 

2)      L’opinion et la mort

 

Epicure va opposer l’attitude de l’opinion commune à celle du sage. Il s’attaque à cette opinion fausse qui prétend qu’on doit avoir peur de la mort et souffrir à son approche : la formule précédente évacue ce faux problème, avec tout un jeu d’antithèses (l.11 à 14) qui montre ce qu’a d’absurde et de contraire à une logique de raisonnement cette crainte. Quand nous sommes vivants, la mort n’est pas là ; quand elle est là, nous ne sommes plus, elle ne nous concerne plus. Le verbe « être » prend son sens fort d’exister, d’avoir conscience d’être là, de vivre. Dans la phrase déjà citée, ἐπειδήπερ ὅταν μὲν ἡμεῖς ὦμεν͵ ὁ θάνατος οὐ πάρεστιν͵ ὅταν δὲ ὁ θάνατος παρῇ͵,τόθ΄ ἡμεῖς οὐκ ἐσμέν, le chiasme place au centre la mort, mais l’encadre par la réalité de la vie (en italiques), la réaffirmant. La démonstration est simple et évidente : ou bien nous existons et nous n’avons pas rencontré la mort, ou bien la mort est déjà là et nous ne le sommes plus pour nous en rendre compte ou en rendre compte.

 

La vie et la mort s’excluent : il y a la vie, le fait de vivre et il y a la mort, le fait de ne pas vivre : les deux sont incompatibles, comme le montrent les deux expressions utilisées par Epicure ἐν τῷ ζῆν / ἐν τῷ μὴ ζῆν, la seconde étant la négation même de la première (μὴ). La mort ne peut faire l’objet d’aucune expérience, elle ne peut pas se dire (au moment où je meurs, je suis encore vivant et quand je suis mort, je ne peux le dire). Elle va générer dans tout l’extrait une antithèse entre la vie et la mort, entre les morts et les vivants, qui ne sont ni les uns ni les autres concernés par elle : τοὺς ζῶντάς : participe présent  = ceux qui vivent, les vivants s’opposent aux τοὺς τετελευτηκότας : participe parfait (action définitivement révolue) = ceux qui sont morts, les morts.

 

Une autre antithèse importante pour la démonstration porte sur la valeur des temps verbaux : le présent et le futur opposent la réalité de nos sensations aux fantasmes de notre vie future. Comment pourrions-nous parler de la mort et en avoir peur puisque nous ne pouvons en faire l’expérience ? Voilà qui est absurde (μάταιος = sot) et donc vain (κενῶς = en vain). Le verbe qui montre notre souffrance est conjugué au  futur λυπήσει et au présent λυπεῖ. On a l’impression que le futur contamine le présent et nous empêche de vivre pleinement, ce que reproduit l’utilisation des deux participes présents παρών et μέλλων : la mort fait souffrir en permanence (présent λυπεῖ) quand elle est à venir et pas encore là (μέλλων), mais ne fera pas souffrir à l’instant même de la mort, puisque c’est à ce moment même que nous perdons toute sensation. Le présent est donc gâché par un futur inexistant par essence.

On en déduit aisément que la crainte de la mort est justifiée par l’image, anticipée mais fausse, qu’on se fait de la mort. On n’a de conscience que de ce qui existe pour Epicure : comment l’attente de ce qui n’est rien pourrait-elle donc nous alarmer au point de devenir  le plus redoutable de tous les maux (τὸ φρικωδέστατον οὖν τῶν κακῶν) : la répétition de δεινόν et l’utilisation du parfait δεδιέναι (du verbe δειδω = craindre) montrent que cette crainte est véritablement ancrée dans nos consciences et dans l’opinion.

 

Conclusion 

 

On comprend l’inanité des opinions vaines qui ont le rien ou le néant pour objet. La mort est du côté du non-être, du vide, de l’impensable ; la vie, du côté de l’être, de l’existence, du pensable. Il faut se débarrasser de la crainte de la mort comme de la superstition, pour atteindre un bonheur à la fois terrestre et serein. Il convient de  méditer sur la façon de bien vivre et sur la façon de bien mourir, les deux se rejoignant : bien vivre et bien mourir, c’est vivre sans crainte et mourir sans crainte. L’essentiel est de vivre le mieux possible sans être troublé ni par la pensée de sa mort future (elle est de toute façon inévitable et néant) ni par le désir vain d’une durée infinie (ἄπειρον χρόνον). L’immortalité (τῆς ἀθανασίας) n’est pas l’apanage des humains.

C’est ainsi qu’on atteint l’ataraxie, absence de trouble, prônée par le philosophe et qu’on se détache de la multitude qui se comporte de façon contradictoire face à la perspective de la mort qui est tantôt redoutée, tantôt espérée.

 

Puisqu’il a été fait allusion à Montaigne au départ, on peut montrer que l’auteur des Essais choisit une attitude différente, celle de la « préméditation de la mort ». En se préparant par la pensée à la mort, par une anticipation permanente, on s’accoutume à cette idée qui perd son caractère effrayant, la mort devenant une sorte de sommeil sans fin. Chez Epicure, au contraire, inutile d’apprivoiser la mort. Elle est un néant, sa crainte est donc sans fondement. Il faut « chercher le chemin de la vie » en se construisant l’existence la plus pleine possible pour soi et pour les autres. Si les Essais invitent à une méditation sur la mort, la Lettre à Ménécée invite à une méditation sur la vie.

 

 

 

Voici l’extrait étudié (il est en bleu) remis dans son contexte :

 

ÉPICURE, Lettre à Ménécée.

 

(traduction très libre d’Octave Hamelin, publiée dans la Revue de métaphysique et de morale, 1910 ; les numéros entre parenthèses correspondent aux paragraphes du Livre X des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, dont est extraite la lettre d’Epicure).

(122) Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme. Or celui qui dit que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un homme qui dirait que l’heure d’être heureux n’est pas encore venue pour lui ou qu’elle n’est plus. Le jeune homme et le vieillard doivent donc philosopher l’un et l’autre, celui-ci pour rajeunir au contact du bien, en se remémorant les jours agréables du passé ; celui-là afin d’être, quoique jeune, tranquille comme un ancien en face de l’avenir. Par conséquent il faut méditer sur les causes qui peuvent produire le bonheur puisque, lorsqu’il est à nous, nous avons tout, et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l’avoir.

 

(123) Attache-toi donc aux enseignements que je n’ai cessé de te donner et que je vais te répéter ; mets-les en pratique et médite-les, convaincu que ce sont là les principes nécessaires pour bien vivre. Commence par te persuader qu’un dieu est un vivant immortel et bienheureux, te conformant en cela à la notion commune qui en est tracée en nous. N’attribue jamais à un dieu rien qui soit en opposition avec l’immortalité ni en désaccord avec la béatitude ; mais regarde-le toujours comme possédant tout ce que tu trouveras capable d’assurer son immortalité et sa béatitude. Car les dieux existent, attendu que la connaissance qu’on en a est évidente.

 

Mais, quant à leur nature, ils ne sont pas tels que la foule le croit. Et l’impie n’est pas celui qui rejette les dieux de la foule : c’est celui qui attribue aux dieux ce que leur prêtent les opinions de la foule. (124) Car les affirmations de la foule sur les dieux ne sont pas des prénotions, mais bien des présomptions fausses. Et ces présomptions fausses font que les dieux sont censés être pour les méchants la source des plus grands maux comme, d’autre part, pour les bons la source des plus grands biens. Mais la multitude, incapable de se déprendre de ce qui est chez elle et à ses yeux le propre de la vertu, n’accepte que des dieux conformes à cet idéal et regarde comme absurde tout ce qui s’en écarte.

 

Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité. (125) Car il ne reste plus rien à redouter dans la vie, pour qui a vraiment compris que hors de la vie il n’y a rien de redoutable. On prononce donc de vaines paroles quand on soutient que la mort est à craindre, non pas parce qu’elle sera douloureuse étant réalisée, mais parce qu’il est douloureux de l’attendre. Ce serait en effet une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l’attente d’une chose qui ne cause aucun trouble par sa présence.

 

Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus. Mais la multitude tantôt fuit la mort comme le pire des maux, tantôt l’appelle comme le terme des maux de la vie. (126) Le sage, au contraire, ne fait pas fi de la vie et il n’a pas peur non plus de ne plus vivre : car la vie ne lui est pas à charge, et il n’estime pas non plus qu’il y ait le moindre mal à ne plus vivre. De même que ce n’est pas toujours la nourriture la plus abondante que nous préférons, mais parfois la plus agréable, pareillement ce n’est pas toujours la plus longue durée qu’on veut recueillir, mais la plus agréable. Quant à ceux qui conseillent aux jeunes gens de bien vivre et aux vieillards de bien finir, leur conseil est dépourvu de sens, non seulement parce que la vie a du bon même pour le vieillard, mais parce que le soin de bien vivre et celui de bien mourir ne font qu’un. On fait pis encore quand on dit qu’il est bien de ne pas naître, ou, « une fois né, de franchir au plus vite les portes de l’Hadès ».(127) Car si l’homme qui tient ce langage est convaincu, comment ne sort-il pas de la vie ? C’est là en effet une chose qui est toujours à sa portée, s’il veut sa mort d’une volonté ferme. Que si cet homme plaisante, il montre de la légèreté en un sujet qui n’en comporte pas. Rappelle-toi que l’avenir n’est ni à nous ni pourtant tout à fait hors de nos prises, de telle sorte que nous ne devons ni compter sur lui comme s’il devait sûrement arriver, ni nous interdire toute espérance, comme s’il était sûr qu’il dût ne pas être.