Jour 5678

 

L’être humain existe-t-il encore. Nous recevons des messages, entendons des voix. Mais l’homme est-il présent derrière ? Des phrases toujours identiques, des visages cachés. Et cette répétition, se lever, manger, travailler, dormir, ressasser.

Ce matin je ne crois plus en l’être humain. Il n’existe plus, je suis seule avec ma famille. Se lever revêt le goût de l’inutilité. Pourquoi vivre ? Pourquoi vivre s’il faudra toujours attendre ? Pourquoi manger si cela génère l’angoisse du monde. Ces être que l’on aperçoit sont-il encore des hommes ? Dans ce jour infini, je vis dans l’illusion. L’illusion d’une présence, l’illusion d’une existence.

Aujourd’hui, je voudrais faire pause et revenir quand tout sera fini. Tout quoi ? Je ne sais pas, mais plus tard assurément. Si l’homme existe, quand nous nous reverrons. Comprendrons-nous ce qu’est vivre ensemble ? Serons-nous capables de percevoir l’invisible chez l’autre ? Communiquer nos souffrances, nos joies, interagir. De quoi parlerons nous ? Du ciel et du beau temps ? De l’intérêt de vivre ? Serons nous solitaire à plusieurs ? Plusieurs et solidaire ? Vivre ensemble s’apprend, alors nous apprendrons. Nous gravirons la montagne. Mais aujourd’hui je suis seule, et je ne perçois pas la montagne.

 

 

Jour 5682

 

Je voudrais crier, entendre réagir mon corps. Sentir l’énergie qui s’expulse de mon être. Exploser. Relâcher cette tension qui bloque ma gorge. Entendre résonner ce cri, déchirer le silence, remplir ce vide. Compenser ce manque d’action.

Mais je ne fais rien, ce cri ne sort pas. Bloqué dans ma tête, je l’entend résonner. Je ne fais rien, car l’immensité qui me permet de ressentir n’est plus. L’immensité qui me permet de sortir.

Je ne suis pas vraiment seule, cette présence discrète autour de moi m’oblige à rester où je suis, dans mon corps. Parler d’immensité diminue l’espace où je me trouve.

Je prend conscience du trop, trop d’objets, trop de temps, trop d’absence. Déjà le cri s’est étouffé, il ne sortira pas, pas aujourd’hui. Toujours présent, il s’estompe pour ne devenir que pensée. Pensée et ligne à présent. Ligne tracée sur le papier pour évacuer ce qui devra attendre. L’homme peut-il vivre seul ? Au fondement de son être oui, car c’est seul que l’on s’exprime le mieux. La solitude n’est pas un calvaire mais un cadeau de la vie. Elle survient rarement lorsqu’on le souhaite, ou nous ne la percevons pas. Mais elle est ressource, source. Source de notre vie.

 

 

 

Jour 5702

 

Ma montre s’est arrêtée. A moins que ce ne soit le temps. Regarder l’heure était devenu inutile. Pourquoi regarder l’heure lorsque personne ne vous attend. A l’image du monde, ma montre s’est éteinte. Nous n’avons plus de nouvelles de l’extérieur. L’homme semble avoir disparu. Seul compte maintenant l’enchaînement des jours, et la certitude que je ne saurai pas me faire mourir. Alors j’attends, quoi je ne sais plus. Je me réveille chaque jour avec pour seul objectif passer cette journée, à défaut de vivre. Être en vie, ne veut pas dire vivre. Vivre c’est ressentir, faire, avancer. Aujourd’hui je suis simplement en vie, enfin il me semble. Le temps n’existe plus, cette certitude pulse en moi. L’éternité m’attend et me défi. Qui de nous deux serra le plus patient.

Est ce mon destin d’attendre ? Je ne crois pas au destin, mais en quoi pourrais-je croire d’autre ? L’espérance peut-être. Mais espérer est parfois douloureux. Espérance résonne avec désillusion. Tandis que le destin reflète l’indestructible. Si l’espoir est présent en moi, il résonne avec le vide. Le vide de ma vie lorsque je t’écris.

 

 

Jour 5708

 

Quand avons- nous arrêté de savoir ? Savoir pourquoi nous sommes là ? Pourquoi ne devons nous pas sortir ? Un souvenir revient, trop fugace pour que je sache. Suffisamment présent pour me hanter. Pourquoi ne pas sortir, la question me poursuit, souvent. Si je ne sais pas ou ne sais plus, je sens que je ne dois pas sortir. Ne dois pas, ou ne peux pas. Ne peux pas ou ne veux pas. Les mots se mélangent, perdent de leur sens. Il ne me reste qu’une certitude, je reste ici. Percevoir un signe, voilà ce que j’attend. Et si ce signe ne venait jamais, s’il était déjà passé ? Mon savoir est l’attente et une certitude. La certitude qu’un jour j’ai su, et qu’un jour je saurai à nouveau. Un jour je revivrai, et là je comprendrai.

 

 

 

Jour 5720

 

Mes parents ont disparu. Ils sont partis pour le ravitaillement annuel et ne sont pas revenus. Leur voix résonne dans ma mémoire, mais ils ne sont plus là. Je devrais être triste, effondrée, je ne ressens rien. Cela fais 4563 jours que je ne ressens plus. Cela c’est estompé inévitablement. Que pouvons-nous ressentir lorsqu’il n’existe plus que la succession des jours. Néanmoins, cette disparition n’est pas un élément de plus pour que le monde, mon monde s’éteigne. C’est un signe, le signe que j’attendais. Il est temps de passer à l’action. Je dois sortir. Mais cela ne s’invente pas, alors je vais préparer cette sortie avec minutie. Par ou commencer ? Le monde extérieur m’est inconnu, qu’est-il devenu ? Que dois-je faire ? Les chercher ? Par ou partir ? Avant de faire un tel choix, je dois avoir leur accord, Je ne peux partir sans qu’ils me donnent leur soutien. Ils me semblent si distants, comme si j’étais déjà partie. Ne sentent-ils pas qu’il est temps de sortir, se réveiller. Arrêter ce cauchemar ou tout n’est qu’attente et solitude ? S‘ils ne comprennent pas, il me soutiendront, mes frères me soutiendront.

 

Jour 5732

 

L’expédition se prépare. J’ai regardé des vidéos de l’ancien temps sur ce qu’ils appelaient la survie. Ce mot sonne d’une autre manière à mes oreilles. Mon quotidien est survie, alors que cette expédition est pour moi l’occasion de vivre. Je m’attelle maintenant à réunir ce dont j’aurai besoin.

Voici une petite liste :

 

- nourriture

- eau

- duvet

- bâche

- pull

- rechange

- briquet

- corde

- hamac

- gamelle

- opinel

- lampe

 

Il me reste un problème à résoudre. Où dois-je aller ? Dois-je retrouver mes parents dans le but de continuer d’attendre ? Dois-je chercher d’autres humains ? Je ne crains pas de trouver une réponse. Avoir un objectif me redonne du dynamisme. Je me sens vivre à l’intérieur, comme un animal qui grandit en moi. Impatient de vivre, arrêter d’attendre.

 

 

Jour 5738

 

Je suis prête. Aujourd’hui c’est le jour du départ. Le stress me ronge, tandis que l’excitation m’incite à une éternelle action. Je lace mes chaussures, met mon sac à dos et sors.

La surprise me fige sur place, rien n’est comme avant. Où est passé le chemin qui mène à la route. Qu’est devenu ce champ si vaste au paravent en face de ma maison. Tout est si différent qu’il me semble que je change de continent.

Je suis dans une forêt, si dense que je ne vois pas devant moi. Les troncs sont si larges que les entourer semble impossible. Sous mes yeux se mélangent une végétation jeune, envahissante, et des arbres millénaires , gardiens du temps et de l’avenir. Cependant la forêt s’est tue, comme surprise de ma présence. Apeurée, inquiète de mon action. Le silence me demande si je suis là pour les détruire à nouveau. Si comme tant d’hommes avant moi, je vais déraciner, aplatir, couper, bétonner ce lieu qu’ils ont enfin repris. Je voudrais leur répondre que non, mais je ne sais comment faire. Tout est si vrai. La force de ce lieu m’interdit le mensonge. Ils sauront, lorsque je saurai, du plus profond de mon être.

 

 

Jour 5739

 

J’ai marché tant qu’il faisait jour, regardant régulièrement ma boussole pour garder le bon cap. Cap à l’ Est, en direction de la ville la plus proche. Ou du moins là où elle doit se trouver. Le but de ma mission chercher des êtres humains. Je me suis fixé cet objectif en partant. Depuis que je suis dans la forêt, le doute s’est insinué en moi. Chaque pas que je fais me souffle que je ce n’est pas le bon choix. Chaque arbre me murmure que je ne suis pas le bon chemin. Mais ils utilisent des mots que je ne comprend pas.

Si elle ne m’a pas acceptée, la forêt semble s’être habituée à ma présence. Lorsque je me suis réveillée ce matin, elle ne s’est pas tue. Elle m’a accompagnée craintivement tout au long de ma marche. Se déplacer est difficile, il faut sans cesse enjamber, contourner, agripper. Etc ... Parfois je m’arrête et regarde les arbres, grimper serai possible, se déplacer devient trop périlleux. Ce soir, les étoiles m’apaisent, le crépitement du feu me berce. Au chaud dans mon duvet, je me détend. Ici je ne crains rien, c’est inscrit en moi. Certitude inébranlable.

 

 

Jour 5740

 

Aujourd’hui, la pluie s’est abattue sur la forêt, la rendant impraticable et si sombre que je n’ai pas levé le camp. Après avoir tendu la bâche pour protéger mes affaires ; j’ai profité de la journée pour m’entraîner à grimper aux arbres. Tâche ardue qui comble mon besoin d’action. L’attente m’est désormais insupportable. Un irrépressible besoin d’action m’envahit constamment. Comme s’il était urgent de faire tout se qui m’était impossible.

Lorsque assise à la cime d’un arbre je tachais de retrouver mon souffle. J’ai senti que le tronc résonnait, comme une mélopée pour me transmettre un message. Me redire que je n’allais pas dans le bonne direction. Mais alors où dois-je rendre ? C’est en montant un peu plus haut que j’ai compris. Au dessus de la canopée, je n’ai vu que du vert à perte de vue, l’univers m’a semblé tout entier couvert par la forêt. Pourtant comment pourrais-je imaginer être le seul être humain ? Pensée inconcevable pour moi, simple mortel.

 

Jour 5750

Je rédige ce journal de bord alors que le sommeil me fuit. Cela fait maintenant 10 jours que le chant de la forêt résonne en moi sans que je ne saisisse le message.

Le quotidien a repris une forme d’attente, mais reste très différent. Tous les jours, je dois trouver de quoi me nourrir . Je m’efforce également de trouver du bois pour le feu et d’améliorer le campement. J’ai créé un système avec la bâche pour récupérer l’eau de pluie et de rosée ; construit une plateforme pour m’isoler du froid et de l’humidité du sol. Tous les jours je tâche de la rendre plus étanche et confortable. Puis j’attends le soir pour monter aux arbres et tenter avec leur aide d’arracher un sens ou du moins une indication à cette mélopée. Chaque jour je me rapproche un peu plus de l’essence du message avant qu’il ne m’échappe, comme bloqué par un mur infranchissable. Aujourd’hui une pensée s’est imposée à mon esprit. La forêt est ici pour moi. c’est à cette phrase que je songe en me retournant dans mon hamac.

La forêt est ici pour moi.

Ces mots me hantent. La Forêt est ici pour moi.

 

Jour 5758

 

Je passe ma dernière journée sur le camp. En effet, je dois parcourir plusieurs kilomètres pour trouver de quoi manger. Depuis les révélations de l’arbre, j’observe autour de moi mais rien n’y fait, je ne comprend pas ce qu’elle attend de moi. C’est en ressassant cette idée que j’atteins le ruisseau que j’ai repéré lors de mes expéditions de nourriture. Sa présence me simplifiera grandement le quotidien. Plus besoin de récolter les quelques gouttes d’eau au fond de la bâche. J’arrive sur le lieu exténuée. Je me déplace maintenant sans problème dans les arbres, mais mon sac à dos gène mes mouvements, m’alourdit, et accentue les déséquilibres. C’est donc ruisselante de transpiration que je m’avance dans l’eau. Cela fait une éternité que je n’avais ressenti les bienfaits d’un bain. Je me sens ressourcée, vidée de toute anxiété, purifiée, prête à écouter la forêt. Assise au pied d’un arbre, je sens le savoir affluer en moi. Présent, inatteignable. Mon temps n’est pas encore venu, mais il approche indubitablement.

 

 

Jour 5765

 

Je n’ai pas encore pu retourner jouer avec la rivière. J’ai passé la semaine à aménager un campement. Chose devenue difficile puisque je n’avais plus de corde. j’ai finalement réussi à construire ma tanière. Ma tanière et non ma maison.

Je ressens en moi une force animale, je ne suis plus un être humain mais un mammifère. Mi-femme mi-animal , je suis en connexion avec la terre. Mes sens sont décuplés, j’entends l’oiseau qui s’envole, je vois l’écureuil parcourir les arbres au loin, je sens l’odeur du renard qui s’approche. Mes mouvements sont devenus fluides, sauvages. Plus je respecte la forêt, plus elle m’accepte. L’acceptation et la cohabitation semblent être les clés de mon avenir. Les clés de mon devenir. Lorsque coulera dans mes veines l’esprit je serai libre, entièrement libre. l’envie irrésistible de plonger dans la rivière surgit, comme un besoin d’évacuer toutes pensées. Devenir une simple âme dans la forêt, oublier de penser.



Jour 5782

 

Je suis prête, après une très longue attente. Je sens que c’est le moment. Je me dirige alors vers la rivière. Dans le reflet je ne vois plus un être humain, je vois un être en harmonie avec son milieu. Un être en accord avec lui même.

Je m’avance dans l’eau, ressens la fraîcheur qui m’entoure, la pureté qui m’envahit. Je nage, plonge, flotte sur le dos, joue avec la rivière jusqu’à me sentir vidée. Assise au pied de l’arbre, je regarde en moi, toujours cette harmonie, plénitude incontestable. L’arbre me guide, je le suis sur le chemin de la mémoire. Je me revois, apprivoiser la forêt, marchant inlassablement, assise dans ma chambre.

Remonter le temps.

Soudain des souvenirs puissants. Un passé révolu. Une chute interminable, un cri assourdissant, une chute fracassante, puis plus rien, le coma, le silence. Le bip régulier d’une machine parvient à mes oreilles, l’odeur du désinfectant, enfin le décor.

J’ouvre les yeux, autour de moi des machines, des fils, une chambre d’hôpital. Je me suis réveillée.

 

25 juin

 

Cela faisait presque 8 mois que j’avais quitté ce monde. Enfin, les heures ne sont plus des jours. Je suis en vie, entourée de ma famille. Heureuse de me revoir après ces mois de coma. Ces mois d’attente et de lutte pour la vie ; Maintenant, je vais devoir tout réapprendre, gravir les étapes de l’enfance en accéléré.

Restera gravé en moi ce monde imaginaire, comme une vie antérieure, échelon de ma sagesse et pilier de ma renaissance.

Sancy, élève de Terminale, lycée Louis Bascan