Lorraine Daston, L’économie morale des sciences modernes. Jugements, émotions et valeurs, trad. S. Lézé, présenté par S. Van Damme, La Découverte, 2014 Lu par Jonathan Racine

Lorraine Daston, L’économie morale des sciences modernes. Jugements, émotions et valeurs,  trad. S. Lézé, présenté par S. Van Damme, La Découverte, 2014 Lu par Mathieu Guyot

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Lorraine Daston est une historienne des sciences dont les travaux reconnus ont une incontestable dimension philosophique. On ne peut qu’être consterné de l’absence de traduction de son œuvre : on ne dispose que de la traduction du livre important co-écrit avec Galison, Objectivité, et de la traduction d’un article dans le volume consacré à l’histoire des sciences chez Vrin, dans la collection Textes-Clés. Dans cette situation, on ne peut qu’apprécier la traduction de ce court texte. En fait, il ne s’agit pas d’un livre mais d’un article daté de 1995, encadré par une courte présentation et un commentaire plus approfondi, par S. Van Damme, lui-même historien des sciences reconnu. S’agit-il vraiment ici d’un article qui pourrait apparaître comme « le manifeste d’un nouvelle histoire », qui pourrait « servir de guide pour mieux comprendre la trajectoire de de l’histoire des sciences depuis les années 1990 » ? L’affirmation est peut-être excessive, mais le travail de contextualisation du projet de Daston que propose Van Damme permet effectivement de cartographier de manière intéressante le paysage des études sur la sciences, tant historiques que sociologiques.

Dans sa présentation, il évoque le parcours de Daston et le programme d’une « épistémologie historique », devenu « la marque de fabrique de l’Institut Max Planck de Berlin1 ». Voici la définition qu’en donne Daston dans ce texte : « ce que j’entends par épistémologie historique est l’histoire des catégories qui structurent notre pensée, qui modèlent notre conception de l’argumentation et de la preuve, qui organisent nos pratiques, qui certifient nos formes d’explication et qui dotent chacune de ces activités d’une signification symbolique et d’une valeur affective ».
    Cette idée de valeur affective nous rapproche de la notion d’ « économie morale » qui donne son titre à l’article. Daston emprunte cette expression au grand historien E.P. Thompson, mais lui donne une signification bien particulière : « une économie morale est un tissu de valeurs saturées d’affects qui se tiennent et fonctionnent dans une relation bien définie », c’est « un système équilibré de forces émotionnelles, avec des points d’équilibre et des contraintes ». L’originalité du propos consiste à considérer cette dimension émotionnelle comme constitutive de la science. Les valeurs dont il est question ne relèvent pas d’une idéologie qui déterminerait la science de l’extérieur : « les économies morales […] font partie intégrante de la science, de ses sources d’inspiration, de ses choix d’objets et de procédures, de sa manière d’examiner les preuves et de ses normes de démonstration ». Autrement dit, d’une manière plus ramassée, et quelque peu provocante : « les valeurs ne faussent pas la sciences, elles sont la science ».
    Ces définitions méritent une illustration, et l’auteur nous propose trois exemples d’économies morales « ayant structuré des caractéristiques centrales de la connaissance scientifique : la quantification, l’empirisme et l’objectivité ». Le coeur de l’article consiste à développer ces trois thématiques.

    La quantification : celle-ci est mise en rapport avec la valorisation d’une certaine forme de sociabilité. En effet, « l’objectif de la quantification n’est pas de susciter la conviction individuelle mais bien plutôt l’assentiment d’une communauté diversifiée et dispersée ». L’économie morale de la quantification mobilise aussi une certaine forme d’auto-discipline qui met en valeur « la prudence, l’attention aux détails minutieux, la prudence minutieuse du grand livre de comptes »

L’empirisme : l’auteur dégage trois aspects de l’empirisme de la philosophie naturelle du 17ème siècle : le témoignage, la facticité et la nouveauté. « Chaque aspect invoqué est relié de façon cruciale à des valeurs et des affects entrelacés ».
    L’empirisme du 17ème siècle se réfère à un nouveau style d’expérience, qui privilégie le cas particulier alors que chez Aristote, notamment, l’expérience est avant tout l’expérience commune, régulière. Ce changement met ainsi au premier plan la question du témoignage, lequel est difficilement pensable sans la confiance : « la confiance, plutôt que la réplicabilité, rend possible la dimension collaborative de l’empirisme entre les physiciens ».
    On s’intéresse alors aux faits étranges, et cet intérêt est étroitement lié à une certaine forme de civilité : à la rivalité manifeste dans l’affrontement de théories scolastiques, les académiciens préfèrent « les phénomènes étranges, qui remettaient de toutes parts en question les théories ». L’attrait pour cette catégorie de phénomènes est peut-être dû à la capacité qu’on leur prête de pacifier les discussions.
    Enfin, cette période est marquée par un intérêt pour la nouveauté qui implique une transformation du statut de la curiosité.

    L’objectivité : cette notion a donné lieu à des analyses beaucoup plus développées dans le livre que Daston a écrit avec Galison. Ici, elle distingue deux formes de l’objectivité : l’objectivité mécanique et l’objectivité-sans-perspective. La première est fondée sur une épistémologie de l’authenticité, elle vise à éliminer toutes les formes d’intervention humaine dans l’observation de la nature, notamment en utilisant des dispositifs tel que l’appareil photo. Quant à la seconde forme, elle contraste avec l’individualisme de l’artiste, par exemple : « l’art, c’est moi ; la science, c’est nous », dit Claude Bernard. Elle implique, dans le renoncement à l’individualité, une forme d’autocontrôle permanent qui n’est pas sans lien avec le processus de civilisation tel qu’analysé par N. Elias.

    En conclusion l’auteur se distingue d’analyses de la science qui lui feraient perdre tout sa spécificité en dévoilant les valeurs sociales qui la sous-tendent. Ces valeurs sont bel et bien présentes au coeur de la science, mais « l’honneur parmi les scientifiques n’est pas tout à fait ce qu’il était parmi les gentilshommes, l’ascétisme des savants n’est pas tout à fait ce qu’il était parmi les dévots. Nageant à contre-courant des études contextuelles de la science, les économies morales réaffirment, plutôt qu’elles ne dissolvent, les frontières qui séparent les mentalités et les sensibilités des scientifiques de celles de la société dans laquelle ils vivent ». Le volume se clôt par un utile commentaire de S. Van Damme, qui développe certains thèmes de l’article présenté ici, et nous donne un aperçu du reste de l’œuvre de Daston. Cette œuvre est également située par rapport aux Sciences studies. 

Il s’agit donc d’un petit livre très riche par ce qu’il suggère : comme cela a été indiqué dans l’introduction, le texte de Daston a une allure très programmatique et ne prétend sans doute pas se suffire à lui-même. La curiosité était un des thèmes abordés, et incontestablement, celle du lecteur ne peut qu’être éveillée en refermant l’ouvrage.

 

1 Cf. notamment les travaux de Rheinberger. A noter la critique acerbe de ce concept par le sociologue des sciences Yves Gingras, qui n’y voit qu’un « buzzword ».
 

Jonathan Racine