Régis Courtray (dir.), Regard et représentation dans l'Antiquité, lu par Catherine Rezaei

Regard et représentation dans l'Antiquité, sous la direction de Régis Courtray, Pallas, N° 92, 2013, 329 pages.

Ce volume de la revue d'études antiques Pallas présente des textes réunis par Régis Courtray, suite à une journée d'étude et un séminaire organisés à l'Université Toulouse2-Le Mirail. L'ambition du recueil est de rendre compte de la manière dont les Anciens définissent le phénomène de la vision puis, sur ce fondement,  d'interroger les représentations du regard, du monde, de l'intelligible, de l'intelligence en quête de savoir qu'ils formulent.

Les axes de recherche sont très variés, intégrant des perspectives philosophiques, littéraires, anthropologiques, historiques et esthétiques. Le cadre temporel et géographique très large, de l'Egypte et la Grèce archaïque aux débuts de l'ère chrétienne, nous permet d'accéder à une compréhension nuancée des enjeux soulevés par la question de la représentation pour les Anciens et  des manifestations de leur perception de la réalité.

 

L'introduction de Jean-Marc Luce confère son unité au volume. Il aborde la question de la subjectivité dans l'Antiquité. Les théories de la vision qui prévalent alors impliquent une communauté d'être entre l'organe et les choses, par laquelle le visible est vu. Voir, c'est alors fusionner avec le monde, en absorber l'être ou  exercer un pouvoir sur lui : "le moi se prolonge au-delà de notre corps, il se fond avec les choses, avec la lumière, avec le visible, avec les intelligibles."(p17). En effet, pour les Modernes, la vision relève d'une élaboration interne à partir des rayons diffusés et réfléchis par la lumière. C'est sur cette base scientifique que la théorie cartésienne du sujet peut s'élaborer. La perception a lieu à l'intérieur de la conscience. Les deux pôles de la perception, le sujet et l'objet, sont radicalement distincts. Or, les théories antiques de la vision situent son origine soit dans l'oeil émettant un feu, soit dans la chose produisant des effluves, soit dans un milieu intermédiaire, où se confondent en un seul et même acte l'oeil et l'objet. Elles n'abordent pas la question d'un point de vue physique mais psychologique. Regarder, c'est transformer du visible en du vu. Le moi ne connaît pas pas de frontière étanche, il se confond avec les objets.

Cependant, dès l'Antiquité naît une approche subjective du monde. En philosophie, les Sceptiques séparent nettement le regard, situé dans le corps humain, et les choses extérieures, dont nos représentations ne pénètrent pas la réalité. C'est surtout dans le domaine de l'art que la subjectivité s'affirme. En Grèce archaïque, l'art figure ce qui est en juxtaposant des éléments relevant de différents points de vue. Or, à partir de 460, apparaissent des traits perspectifs, restituant un point de vue délimité : la représentation ne restitue plus l'être des choses, mais un regard possible porté sur elles. Enfin, la littérature travaille le regard humain, intégrant au sein de l'oeuvre la subjectivité de celui qui la reçoit.

 

Ce sont ces deux traits caractéristiques de la perception antique, une consubstantialité entre le sujet et le monde, et l'émergence d'une subjectivité qui la remet en question, que les cinq parties de l'ouvrage examinent.

 

La première partie, intitulée "Représenter le regard", montre comment l'art donne à voir l'oeil et le regard en le figurant. Le premier article s'attache à l'imagerie vasculaire, et retrace une évolution, du milieu du VIIIe siècle jusqu'à la fin du Ve siècle en Grèce. L'oeil archaïque, représenté de face, fixe, énorme, a essentiellement une fonction symbolique, exerçant un pouvoir de fascination sur le spectateur. A l'époque classique, les regards sont orientés, l'oeil de profil gagne en réalisme et expressivité. L'exigence mimétique succède à la fonction sémiotique.

 

 

La deuxième partie, "donner à voir", interroge à travers cind études les stratégies de représentations en sculpture, peinture, poésie, architecture. Le premier article s'intéresse au système de représentation aspectif propre à la pensée des anciens Egyptiens. De même que l'écriture hiéroglyphique procède en superposant les informations, de même la création d'images juxtapose différents éléments qui ne peuvent être vus en même temps, afin de délivrer une définition de l'objet. Le principe d'organisation qui prédomine est l'ordre hiérarchique, l'élément le plus important occupant davantage de place, puis vient l'exigence harmonique, d'ordre esthétique, et en dernier lieu intervient le souci chronologique. De cette manière, l'aspective permet aux Egyptiens de révéler le contenu des silos opaques par des images. L'auteur montre que cette pratique perdure aujourd'hui, il donne l'exemple de notre étiquettage, qui ajoute le nom à l'image du contenu, y superposant parfois même le moment où il sera consommé. Il s'agit alors non de restituer un point de vue cohérent sur l'objet, mais de représenter ce qu'il est en tenant compte d'un maximum d'informations.

 La quatrième étude se concentre sur la théorie architecturale de Vitruve. Vitruve introduit le regard du spectateur dans l'oeuvre et explique ce choix. Il est le premier à recourir dans la théorie architecurale aux notions philosophiques de mimesis et de phantasia, en vue de justifier ses choix techniques. En effet, si elle se fonde sur des principes mathématiques, l'architecture nécessite un principe supplémentaire : la phantasia. Il s'agit de corriger de manière anticipée les déformations produites par la vision, autrement dit de tenir compte non seulement des justes proportions, mais du rendu, et donc de la spécificité de la vision humaine. Bien loin de constituer une tromperie, un tel geste a une portée éthique. Constatant les limites des capacités sensorielles de l'homme, Vitruve se propose de les compenser à l'aide de l'intelligence. Ainsi, l'oeuvre produit effectivement les sensations qu'elle susciterait par le simple respect des règles mathématiques si la perception humaine accédait immédiatement à la vérité naturelle.

 

 

La troisième partie, "Voir et décrire le monde environnant", se penche sur la représentation du monde qui était celle des Anciens.

Le premier article part du constat qu'en Grèce archaïque, la mer était qualifiée par de multiples couleurs, allant du noir au pourpre, dont le bleu était absent. La démarche méthodologique de l'auteur consiste à refuser d'attribuer à une déficience physiologique cette absence du bleu. Au contraire, ces choix sémantiques sont considérés comme autant d'éléments symboliques, au sein d'un contexte sémantique et anthropologique à restituer.  Si elle est pourpre, couleur de vin, noire ou violette, c'est parce que les Grecs avaient essentiellement l'expérience d'une mer agitée, inconstante, dont la majesté ne cesse d'inquiéter. Ainsi, nous accédons à la représentation que les Grecs avaient de la mer.

Le deuxième article s'intéresse à la place de l'observation dans les études astronomiques produites par les latins. La science ne répond pas alors à la définition moderne. Les questions relatives à la forme de l'univers relèvent non de la physique mais de la philosophie, la méthode déductive prévalant alors. Cependant, comme le prouve l'auteur en analysant avec précision plusieurs écrits, les textes s'appuient sur l'observation pour confirmer leurs hypothèses et postulats. On ne peut en aucun cas parler d'expérimentation, car il ne s'agit en rien d'une démarche systématique et fondée en raison, mais l'observation des phénomènes n'est jamais laissée pour compte.

Le troisième article procède à un vaste parcours diachronique à travers l'épopée grecque concernant la représentation du paysage et plus précisément de la merveille. Si le modèle homérique insiste sur la géographie du paysage, les réécritures de Quintus de Smyrne en viennent à exalter l'identité héllénique à laquelle il appartient. La merveille allie l'acte d'un regard et l'émotion personnelle qu'elle éveille.

 

 La quatrième partie ne considère plus le regard sensible, mais s'attache à la vision intelligible, au "regard philosophique et intérieur".

Le premier article revient sur le sens de l'expression "voir l'intelligible" dans les dialogues de Platon, pour mettre le lecteur en garde contre une interprétation idéaliste. En s'appuyant sur l'étude détaillée de passages de la République et du Phèdre, l'auteur montre que la référence à la vision joue  le rôle d'une métaphore pour penser le passage de la pensée d'opinion au savoir. Ainsi, Platon ne pose pas l'existence d'un monde des Idées. Il s'agit bien pour le philosophe de comprendre les choses qui nous entourent. Dans ce contexte, il recourt à l'hypothèse de l'existence des Formes afin d'accéder à la vérité des êtres. L"expression "voir l'intelligible" définirait alors la puissance propre à l'âme de saisir les choses par un logos, et non l'existence d'un monde d'une autre qualité, consitué de réalités intelligibles.

Le second article s'intéresse à la position paradoxale de Sénèque, au carrefour entre la critique stoïcienne de l'imagination au profit d'une représentation objective de la réalité, et la valorisation de l'imagination par la rhétorique latine qui révèle la force persuasive de la représentation imagée. Sénèque, se confrontant à ce double héritage, en vient à infléchir la pratique du stoïcisme. Il conserve une méfiance vis-à-vis de l'imagination, issue d'un dérèglement de la représentation et source de trouble. Cependant, prenant en compte la faiblesse humaine, il utilise l'image comme outil pédagogique. L'action sur les passions devient une voie pour accéder au concept. Le statut de l'image est infléchi : elle n'est plus considérée dans son rapport au réel, mais en fonction de sa force motrice pour l'esprit. Elle cesse d'être une déformation de ce qui est, pour devenir une médiation vers l'idée.

Le troisième article se consacre à la Consolation de Philosophie de Boèce, pour montrer comment le thème de la vision structure la progression de l'oeuvre, du poète aveuglé par les pleurs,  en passant par le "doux remède" de l'image sensible, jusqu'à la vision intellectuelle, qui ouvre l'accès à la connaissance du vrai.

 

Une dernière partie interroge les limites de la vision, en montrant combien l'Antiquité était consciente de la "Difficulté de bien voir".

 

 

Par la diversité des perspectives abordées, le recueil offre un état des lieux contrasté et assez complet sur la manière dont la représentation était conçue dans l'Antiquité, ainsi que sur les prolongements esthétiques et scientifiques auxquels une telle perspective donne lieu. Cependant, la vertu de l'ouvrage dépasse cet éclairage historique et culturel. Son apport permet d'éviter le contre sens à la lecture des textes antiques qui résulterait de la tentation de les lire comme si nous n'étions pas les héritiers de Descartes, comme si nous n'étions pas des sujets pris dans la modernité . Comme le souligne J.M. Luce dans l'introduction, notre regard identifie toujours l'objet à partir du complexe feuilletage constitué par notre environnement socio-culturel. Il n'est pas possible de comprendre les textes antiques, sans avoir au préalable mis en évidence la singularité du rapport au monde des Anciens. De manière très générale donc, l'ouvrage nous éclaire sur les déclinaisons qu'offre, dans l'Antiquité, une représentation du monde fondée sur une certaine fusion entre le sujet et le monde, enveloppés dans une essence commune. Il révèle les fondements de la lente séparation entre ces deux pôles, dont la conscience fonde notre modernité.

 

Catherine Rezaei