Texte 10: Récit d'une femme allemande pendant la Première Guerre Mondiale, Alicia Ghadirzadeh et Marina Halablian

 

            Je m’appelle Alicia Bach. Je suis française. J’ai quinze ans et suis étudiante au Collège Maison Blanche de Clamart dans les Hauts de Seine.

 Un soir, je rentrai des cours, épuisée par la longue journée que j’avais eue et m’effondrai sur le canapé rouge du salon. Mes parents, alors absents, étaient invités chez ma tante qui était malade. Je ne savais pas exactement ce qu’elle avait. Mes parents avaient évité d’en parler en ma présence. J’avais donc la maison à moi toute seule pour la soirée. Enfin, pas vraiment, ils avaient engagé une baby-sitter. Elle me prépara à manger, et nous en restâmes là. Tant mieux pour moi ! Je partis me coucher et m’endormis.

 Lorsque le lendemain, j’ouvris les yeux, j’observai un papier sur ma table de chevet. C’était un mot de la baby-sitter qui m’annonçait son départ. Enfin vraiment seule à la maison ! J’entrepris alors quelque chose d’interdit : pénétrer dans la chambre de mes parents et tenter d’ouvrir le petit coffre soigneusement caché sous leur lit. Je me dirigeai donc vers leur chambre pour m’en emparer et le trouvai aisément. Marron, la serrure rouillée, il était en piteux état. Il me restait encore à trouver la clef. Mais, pour cela, pas de doute, la clef se trouvait certainement dans la boîte à bijoux de ma mère. Elle y cachait tous ses trésors. Le secret de ce mystérieux coffre allait enfin m’être révélé! J’allais alors savoir ce qu’il abritait d’extraordinaire. La serrure céda, j’avais bien trouvé la bonne clef! Le coffre contenait seulement un cahier. Usé, gris et terni par le temps. Les pages étaient écrites à l’encre noire. Ce qui était sûr, c’est qu’il ne datait pas d'aujourd’hui ! Après l'avoir ouvert, je me rendis compte que certaines pages avaient été arrachées; d’autres déchirées. L’écriture ne m’était pas familière. Voici ce que je parvins cependant à lire :

 

« Berlin, le 28 juin 1924

 

 Mon cher journal,

                                  

                         Je suis née dans la capitale de l’Allemagne, à Berlin le 28 Juin 1884. Agée de quarante ans au moment même où j’écris, je me rends compte de jour en jour combien cette ville est, non seulement violente par les nombreux meurtres qu’elle commet, mais aussi autoritaire par le chef qui la dirige. Son état s’aggrave.

 Aujourd’hui, je me souviens encore de tous les détails de la Première guerre mondiale, comme si c’était hier : je revois les maisons détruites par les canons ennemis, les hommes assassinés par les mitrailleuses, les ruines, le feu, le bruit des explosions... Je me souviens surtout des difficiles conditions de travail pour nous les femmes car toutes les femmes civiles comme moi étaient obligées de travailler dans les usines de fabrication d’armes. Nous devions travailler très rapidement et très efficacement. Les mois s’écoulaient lentement et le travail à l’usine doublait d’ampleur. Nous étions les autres ouvrières et moi-même mal nourries. La chaleur de l’été rendait nos tâches encore plus difficiles et provoquaient de nombreux évanouissements. De nature solide, elle m’avait épargnée.

 Souvent la nuit, je rêvais de m’enfuir de ce pays privé de liberté et dans lequel nous étions tous enfermés. Mais lorsque je rouvrais les yeux, rien ne changeait. Je m’étais promis cependant qu’un jour, je n’en ferais plus partie. Nous travaillions chaque jour de plus en plus, et l’Allemagne, elle, perdait de plus en plus de territoires. Notre travail ne servait-il à rien? Devrait-on travailler de jour comme de nuit pour permettre aux Allemands de récupérer ce qui leur appartenait?

 Je me souviens aussi qu’un matin, le directeur de l’usine, un certain Adolphe Fernand, me convoqua à son bureau pour m’annoncer une commande que je devais accomplir. Il s’agissait d’apporter une centaine de mitrailleuses dans une caserne militaire à quelques kilomètres de l’usine. Un camion viendrait me chercher à l’usine avec la marchandise pour m’emmener à la caserne. Nous étions le 27 Août 1918. La chaleur de Berlin disparaissait peu à peu. Dans le ciel, on pouvait remarquer des nuages en grande quantité et dans l’air, une brise légèrement fraîche. Notre mission achevée, je quittai la caserne à toute vitesse et sautai dans le camion, décidée à profiter de cette occasion pour quitter définitivement la région. La peur me prit tout à coup, mes mains devinrent moites, mon visage devint rouge, des gouttes de sueur dégoulinaient le long de mes joues. Une petite voix me disait de faire demi-tour tandis qu’une autre plus grande me poussait à poursuivre ma route. J’avais pourtant honte… Je ne fis hélas que quelques kilomètres. Deux soldats, vêtus d’uniformes et d’helmut m’attendaient à un carrefour. Je me débattis autant que je pus mais je fus aussitôt renvoyée à l’usine et eus droit à vingt coups de fouet de la part du directeur. J’étais épuisée, fatiguée, à bout de souffle et crus un instant que j’allais mourir. Je ne mangeai plus ou rarement. On m’obligea cependant, mais je finissais toujours par vomir tout ce que j’avalais. Mon corps ne put supporter cela plus de trois jours. On me conduisit à l’infirmerie, jugeant qu’il me fallait juste un peu de repos mais que j’étais nécessaire au bon fonctionnement de l’usine. Ma douleur, la pâleur de mon visage, ma maigreur et l’inaptitude de mon corps au travail eurent raison de moi. Je m’évanouis. Une semaine après mon entrée à l’infirmerie, on me fit sortir. Alors que je me dirigeais vers ma chambre, j’aperçus un soldat…»

 Ma lecture s’arrêta là car la page suivante avait été arrachée.

 J’étais bouleversée par le récit de cette femme. Qui pouvait-elle bien être ? Quel rapport avait-elle avec ma mère qui gardait si précieusement son carnet dans son coffre secret ?

 Je cherchais un indice, un nom sur chaque page, et enfin je trouvai le nom d’ « Adélaïde Bach ». Mon arrière-grand-mère! Mon arrière-grand-mère était donc allemande ! Sous le coup de l’émotion, de nombreuses questions m’assaillirent : Comment mes parents avaient-ils pu mettre la main sur un trésor aussi lointain alors qu’ils n’avaient jamais vu cette femme et qu’ils ne possédaient aucune information sur elle ? Pourquoi ma mère m’avait-elle caché ce journal ? N’avais-je pas le droit de connaître la vérité sur mes origines ? N’étais-je pour eux qu’une fille trop sensible, incapable de supporter la vérité ? la vérité sur notre liberté ? Je ne savais plus quoi penser. Sans parler du fait que cette incroyable histoire avait fait naître en moi, un sentiment de révolte envers l’Allemagne. Comment mon arrière-grand-mère avait-elle pu surmonter les nombreuses règles obligeant les femmes à fabriquer des armes pour la guerre, la souffrance causée par le travail acharné… ?

 A travers ce journal, cette femme m’avait révélé sa vie, mes origines. Elle m’avait ouvert les yeux sur le monde, me faisant comprendre le sens de nos libertés, la chance que nous avions de ne plus être en guerre. Elle me fit voyager dans une Allemagne ancienne, différente de celle d’aujourd’hui.

 J’avais toujours le cahier entre mes mains. Je le remis dans le coffre et pris soin de tout bien remettre à sa place. J’étais fatiguée, j’avais passé plus de deux heures la lettre entre les mains à m’imaginer la vie de cette aïeule.

 Je m’endormis, les yeux lourds, me récitant le texte d’Emile Zola que j’avais étudié en classe :  « Jeunesse, jeunesse ! Souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l’exprimer publiquement, c’est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang. Tu n’es pas né sous la tyrannie, tu ignores ce que c’est de se réveiller chaque matin avec la botte d’un maître sur la poitrine, tu ne t’es pas battue pour échapper au sabre du dictateur…. »

 

 Texte rédigé par Alicia Ghadirzadeh et Marina Halablian, élèves de 3e3