Réaction à un fait divers

Je commente le fait divers en lien ci-dessous:

https://www.ouest-france.fr/education/enseignement/decu-par-ses-eleves-de-5e-un-professeur-de-francais-leur-inflige-une-interro-delirante-5517215

 

Ce fait divers est intéressant car il provoque une bataille sur les réseaux sociaux qui illustre très bien à quel point la politique dans tous les sens du terme est devenue un composant omniprésent dans le fonctionnement quotidien de l'école.

Tant pis pour les comères, je ne vais évidemment rien dire de bien enflammant sur le présent cahier de texte.

Je souhaite juste rappeler qu'il existe deux grandes familles de problèmes en politique:

1) Ceux qui relèvent de ce qu'on appelle "les valeurs" : par exemple "pour ou contre la peine de mort, le mariage gay, etc"

2) Ceux qui ont (ou pas) une solution mais où, qu'on connaisse ou non la réponse, toutes les opinions ne se valent pas forcément: par exemple "est-ce que le niveau de vie des français augmentera si on vote une loi qui permet aux entreprises de moins de 10 salariés de licencier par simple envoi d'une lettre n'importe lequel de ses employés". Même si on ne connait pas la réponse à cette deuxième catégorie de problèmes, on "sent" qu'il y a une réponse (à chercher et non pas à voter).

Les questionnements sur le crash de l'école sont d'une nature hybride: ils relèvent en partie de (1) et en partie de (2). Or les réseaux sociaux affichent plus de 95% de réactions à ce fait divers qui sont des réactions de type (1). L'inflation de la présence des médias dans la vie quotidienne favorise probablement ce phénomène. L'erreur commise par presque tout le monde est alors de ne pas s'interroger sur le fait. Proverbe: le diable est dans les détails.

Je n'ai aucune information supplémentaire sur cet événement, mais un certain nombre de détails techniques doivent être signalés, qui ne sont absolument pas évoqués dans le rendu médiatique de ce petit fait divers:

a) Le cadre:

a.1) nous avons ordre officiel de mettre des moyennes de classe présentables (disons comprises entre 8 et 14). Au collège, c'est encore plus accentué, par exemple en 2013 une IPR de la matière "math" a déclaré officiellement et publiquement lors d'une réunion plénière :  <<dans une classe de collège, la moyenne de classe doit être à 15/20 et dans une classe de lycée de seconde, elle doit être à 12/20>>, déclaration tout à fait publique, puisque proférée devant enseignants, extérieurs universitaires, parents présents volontaires (pas forcément élus), elus locaux, élèves intéressés présents (peu), il y avait même un bébé qui n'arrêtait pas de crier (mais peu de chances qu'il suivait le discours), etc.

a.2) Ce n'est pas "en soi" choquant. On peut mesurer les distances en km ou en miles. Les altitudes en pieds ou en mètres. Si un enseignant décide (il y en a plein en France) de noter entre 12 et 20, les élèves savent très bien traduire (ils soustraient 12 à leur note et la considèrent comme une note sur 8).

a.3) Cette obligation, quand elle est ajoutée à d'autres obligations moins officielles, mais souvent très suivies, comme par exemple celle de mettre un total de points à 20 et de prendre comme note sur 20, le nombre de points marqués pendant l'interrogation écrite, conduit les évaluateurs à prendre un chemin très étroit, ou peu de liberté est permise. Une solution technique toute simple à ça est de ne pas se limiter à 20 points dans les interros, d'en mettre pour 140 ou 150 et de dire aux élèves "faites de votre mieux, votre total marqué sera votre note ... sur 20 (et pour celles et ceux qui dépasseront 20, on verra, ce ne sont pas les plus inquiétants)". Mais cette solution n'est toujours pas adoptée.

b) L'événément:

b.1) On ignore complètement (loi des médias), quelles ont été les CONTRAINTES de ce professeur. Peut-être a-t-il voulu faire un coup (bon, vu l'interro de rechange, c'est de toute façon probable), mais peut-être a-t-il aussi tout simplement dans un premier temps fait ce que tous les enseignants font à longueur de temps en France chaque jour: préparé une interro avec le but d'obtenir une moyenne de classe à 8 ou 9/20, en gros une moyenne présentable. Et peut-être (je n'en sais strictement rien!!) est-ce seulement à la fin, en se relisant, qu'il a ajouté des sarcasmes formels dans les questions? Dans un moment de "dépit" et s'en voulant d'avoir construit un tel sujet?

b.2) Peut-être au contraire a-t-il voulu envoyer un message politique?

Conclusion:

bref, pour conclure, je n'ai fait que donner un exemple de "diable dans les détails" qui aurait pu être la situation réelle de cet enseignant, mais il y en a plein d'autres auquels je n'ai pas pensé. En tout cas, j'en profite pour encourager tous les enseignants de France à ARRETER de se limiter à un total de points de 20 dans leurs DST et ce quelle que soit la matière. (Enfin tous ceux qui veulent respecter la consigne officielle de mettre des bonnes notes)

Cela les conduit à des constructions superficielles incroyables : on ne peut pas** limiter le total à 20 ET obtenir des bonnes moyennes de classe ET ne pas tricher (ie ne pas encourager la simulation de compétences). On ne peut pas réussir tout ça A LA FOIS dans un sujet d'évaluation écrite. Il faut renoncer à AU MOINS une des 3 contraintes.

** Enfin en tout cas, je ne vois pas comment, mais peut-être est-ce possible

Rappel: en politique sur ces thèmes s'affrontent souvent les "déclinistes" ("le niveau s'est effondré") et les "progressistes" ("tout va bien"). Là encore, aucun des deux bords n'a raison factuellement. La réalité est à peu près la suivante: la matière "oral" en langues vivantes a vu son niveau très clairement augmenter ces 40 dernières années, de même que les "niveaux" en EPS, arts plastiques, musique,  théatre, etc. Les élèves d'aujourd'hui sont moins timides et moins inhibés en moyenne qu'avant. On n'a pas de "baisse" de niveau dans ces domaines, mais plutôt une augmentation "objective" de niveau. Certaines pratiques n'ont pas non plus "baissé de niveau", elles ont purement et simplement disparu. En gros, on peut les appeler "sciences formelles". Les maths ont donc essentiellement disparu dans leur forme authentique et ont été remplacées par une sorte de culture élaborée par des pédagogues qui ne sont pas matheux et dont on ordonne l'enseignement, qui, en gros, est composée pèle-mèle de "récits héroiques" de conquètes dues aux maths , mais appliquées à la vie courante, de simulation de compétences pour que les journalistes étrangers qui voient les épreuves du bac disent "bin, ça rigole pas", etc. Il en va de même de pratiques comme la grammaire, l'orthographe (dans une moindre mesure) et la physique (la physique mathématique comme on l'appelle souvent). Elles ont toutes en commun de ne pas "être interessantes", donc ne sont plus "enseignables" au motif qu'on se rend "impopulaire" en essayant de les inculquer.
Par contre, c'est un raccourci rapide de dire que le niveau "a baissé" dans ces pratiques. Leur disparition (par exemple la démonstration en maths) est un événement assumé discontinu, il ne s'est pas fait par une érosion lente. De plus, il a été commandé aux alenteours des années 1985-1995, ce n'est pas récent. Par exemple, la preuve (non récitée) en maths n'a pas disparu "par étourderie", mais elle a été considérée comme incompatible avec la démocratisation de l'enseignement décidée à cette époque au motif qu'elle privilégiait les "intelligent" ou les "inspirés" et donc ne se contentait pas de mesurer "le mérite moral" (la quantité d'efforts fournis avant de venir faire l'interro). Or ce privilège est assimilé par les idéologies de cette époque à une inégalité équivalente aux inégalités de revenus: en gros (je schmatise), "être inspiré ou être riche peut donner des avantages, il faut les combattre si on veut atteindre l'égalité".