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Ronsard. Hymne de l'Automne

Question : quel regard l'auteur porte-t-il sur la création poétique ?

Ronsard est un poète du XVI° siècle qui appartient au mouvement poétique de la Pléiade. Ce mouvement rassemble sept poètes autour d'un désir commun, celui de réinventer la langue française et la poésie. Ronsard est, avec Du Bellay, l'un des poètes les plus célèbres de ce mouvement.

Dans son « Hymne de l'Automne », Ronsard réfléchit à la place qu'il occupe dans la société en tant que poète. Pour cela il met en scène une nymphe qui prédit au poète (Ronsard lui-même) son avenir. L'enseignement de la nymphe, dans ce texte aux résonances autobiographiques, est sans doute aussi celui de l'auteur. C'est pourquoi nous nous demanderons quel regard porte ce dernier sur son travail et, plus généralement, sur la création poétique.

Il apparaît d'abord que la création poétique, dans ce texte, est une vocation (I). Cette vocation, qui oppose le poète au commun des mortels, se manifeste par un rapport harmonieux au monde (II). Le poète semble alors investi d'une mission divine et prophétique (III).

I- Le récit d'une vocation

  1. Un discours qui devient récit : étude de la structure du texte

Texte construit en deux moments distincts. Du vers 1 au vers 16 : la nymphe parle, elle prédit son avenir à Ronsard. D'où l'utilisation du futur : "sera", "seras" (v. 11), "tu n'auras" (v. 13), "tu vivras" (v. 16). Du vers 17 au vers 26 : le discours devient récit et le poète relate son parcours en utilisant les temps du passé ("disait" v. 17 / "m'apprit" v. 19). Le récit confirme en partie les paroles de la nymphe : Ronsard est devenu poète, il connaît l'art de dissimuler la “vérité” (v. 8 et v. 21) ; il a su également plaire aux princes (cf l'adresse finale, "ainsi que je te donne"). Le texte relate donc une vocation qui se concrétise par l'écriture, et ce, grâce à l'intervention des "maîtres".

  1. Une vocation qui se concrétise par l'apprentissage : le rôle des "maîtres"

Dans le récit de cette vocation, le rôle des "maîtres" est important. La nymphe apparaît comme un premier maître : elle met en garde le poète contre le peuple, mais aussi contre l'accumulation inutile de biens matériels. On remarque qu'elle utilise l'impératif au v. 9 ("N'espère d'amasser") ainsi que la phrase négative ("Tu n'auras point de peur"). C'est une manière d'inviter le poète à suivre ses conseils. Puis la figure de Dorat intervient (au v. 18), dans la continuité des paroles de la nymphe. Les v. 17 - 18 montrent le lien entre la nymphe et le maître de Ronsard : "Ainsi disait la nymphe, et de là je vins être / Disciple de Dorat" (utilisation de connecteurs logiques, comme si l'intervention de Dorat venait confirmer les prédictions de la nymphe). Le poète utilise aussi le champ lexical de l'apprentissage : "disciple", "maître", "m'apprit", de telle sorte que l'enseignement de Dorat entre en résonance avec celui de la nymphe (il apprend à Ronsard comment "déguiser" la vérité pour ne pas heurter les princes, comme la nymphe le lui suggérait). La création poétique s'acquiert donc par l'enseignement des maîtres. Un enseignement qui, d'après Ronsard, a porté ses fruits.

  1. L'ascension de Ronsard : un autoportrait élogieux

Ce texte est un autoportrait élogieux. Ronsard parle de la création poétique à travers sa propre expérience, qu'il réinvente et poétise. Il utilise la première personne du singulier (aux v. 1 et 23) et s'amuse à glisser son nom dans les paroles de la nymphe (v. 5 et v. 8), afin que le lecteur le reconnaisse. Or, son expérience est relatée de manière élogieuse. En effet le texte relate une ascension vers le succès, avec un effet de gradation. Du v. 1 au v. 8 : la représentation péjorative du peuple laisse craindre que le parcours de Ronsard ne soit difficile ou semé d'embûches. La nymphe lui prédit tout de même un peu de tranquillité et de bonheur, pourvu qu'il vive à l'écart du monde : "heureux" (v. 11), "paisible et coi" (v. 15). Or, l'enseignement reçu par Ronsard est bénéfique au-delà des prédictions de la nymphe. Ronsard acquiert du talent et parvient à se détacher de son maître (passage de "m'apprit" au v. 19 à "J'appris" au v. 23). Il évoque son apprentissage en des termes élogieux : "proprement" (v. 20), "bien déguiser" (v. 21) - adverbes laudatifs. A la fin du texte, il s'adresse directement à son destinataire, comme pour lui prouver (ainsi qu'au lecteur) qu'il est parvenu à composer son hymne en dépit des obstacles qui se présentaient (ou auraient pu se présenter) à lui.

TR : La création poétique est donc représentée dans ce texte comme une vocation. Construit en deux temps, ce texte s'apparente à un récit d'apprentissage qui fait dialoguer la nymphe et Dorat autour du jeune Ronsard. Ce dernier acquiert progressivement l'art de composer des vers et de se concilier, par ses talents, les faveurs des grands du royaume. D'où le caractère élogieux de ce texte, qui se présente comme un autoportrait original par lequel Ronsard justifie son succès et met en évidence son mérite. Mais Ronsard ne parle pas que de lui dans ce texte. Il témoigne aussi des conditions difficiles dans lesquelles s'exerce (au XVI° siècle et par-delà) le métier de poète.

II- La condition du poète

  1. L'opposition entre le poète et le peuple

La création poétique, dans ce texte, trace une ligne de partage entre, d'un côté le peuple et, d'un autre le poète. En effet, le peuple ne comprend rien à l'activité poétique et rejette violemment le poète. D'où l'accumulation de termes péjoratifs, du v. 1 au v. 3, où prédomine la conception du poète enthousiaste - tel que le critiquait Platon - avec des mots comme "insensé" et "furieux". Le peuple reproche également au poète d'être isolé du monde : il est "maussade", "malplaisant", termes qui dénotent le caractère "associable" du poète, à une époque (le XVI° siècle), où la solitude est socialement dépréciée. Ronsard utilise des verbes péjoratifs pour caractériser cette attitude de rejet : "hués", "sifflés", "moqués" (v. 7). La création poétique est donc présentée comme un motif de rejet social. On notera que la violence de ce rejet est mise en évidence par les figures de l'allitération (en "f", en "m") et de l'assonance (en "é").

      2. Le poète détient la vérité et une certaine sagesse

Au contraire du peuple, qui n'a pas de "bonnes" raisons pour exclure le poète (à part le fait que ses "moeurs" sont différentes - v. 4), le poète est dans la "vérité" en écrivant (terme qui revient aux v. 8 et 21) ; il se situe dans la filiation des "doctes" poètes (adjectif laudatif, qui connote le savoir, la sagesse) et s'exerce à un sain apprentissage. D'où le fait qu'il détienne une sagesse que le peuple moqueur n'a pas. Il est d'ailleurs présenté comme un sage, ce que prouve son rejet des biens matériels. Le texte oppose en effet les richesses matérielles au bien spirituel que constitue l'écriture. Les biens matériels sont évoqués au pluriel, dans le voisinage de termes connotant l'accumulation : "N'espère d'amasser de grands biens en ce monde", "tant de trésors", "tes biens". La mention des "biens" au v. 25 est également au pluriel, mais sans connotation péjorative cette fois, car le terme désigne ici les poèmes de l'auteur (reprise du même terme avec un sens différent : figure de l'épanalepse). Par opposition à ces richesses inutiles, le poète cultive l'écriture comme son bien le plus précieux. Son texte est un "présent" (v. 26) et la nature qui l'inspire est son "héritage" (v. 11) - les deux mots sont au singulier : le poète recherche l'essentiel, il n'accumule pas les objets ou l'argent. On notera que le mot "présent", qui connote la générosité, s'oppose à l'attitude de "ceux qui [cachent] tant de trésors chez eux". Le poète détient donc une vérité qu'il offre en partage par l'écriture.

  1. Le poète entretient un rapport harmonieux au monde

La création poétique permet également au poète d'accéder à un rapport harmonieux au monde. Dans ce texte, qui anticipe la conception romantique du poète isolé du monde, mais détenteur d'une vérité inaccessible au commun des mortels, Ronsard accorde une importance particulière à la nature : "Une forêt, un pré, une montagne, une onde / Sera ton héritage". L'accumulation de ces termes donne une image positive de l'écriture, qui permet à l'auteur d'entretenir un rapport harmonieux avec les éléments naturels. On notera que la rime "onde/monde" met en évidence cette harmonie : pour le poète, le monde est d'abord une essence, quelque chose d'immatériel dont il recherche la signification (le terme “choses”, au v. 21, est d'ailleurs abstrait) ; et non quelque chose de quantifiable et de concret. C'est pourquoi Ronsard, lorsqu'il caractérise l'écriture poétique, recourt aux figures d'analogie afin d'imager sa démarche et de la rendre compréhensible au lecteur : "Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toi" (la Muse désigne, par métonymie, l'écriture) ; "D'un fabuleux manteau dont elles sont encloses" (le manteau désigne, par métaphore, la création poétique, qui consiste à transmettre une vérité par l'entremise de la fable ou du mythe).

TR : La création poétique apparaît donc, dans ce texte, comme une activité qui démarque le poète du "vulgaire" ou du commun des mortels. Le poète, en effet, n'a que faire des biens matériels de ce monde ; il vit pour la poésie et entretient de ce fait un rapport harmonieux à la nature, rapport abstrait que Ronsard cherche à expliquer dans ce texte par l'entremise des images et de la fable. Cette recherche d'une signification voilée, et des moyens pour la décrire, s'apparente à une herméneutique. La création poétique apparaît alors comme la recherche d'un haut sens, inaccessible aux mortels, et comme le signe d'une élection divine.

III- La création poétique comme signe d'élection divine

  1. La poésie est un héritage divin

La création poétique apparaît, dans ce texte, comme un héritage divin. Le poète s'inscrit en effet dans la filiation de figures mythologiques détenant une vérité sacrée : “les sybilles, devins, augures et prophètes” (v. 6). La nymphe rapproche le jeune poète de ces figures et suggère ainsi qu'il possède, comme elles, l'art de la divination. On notera également que le poète est en communication avec une nymphe et avec “la Muse”, figure inspiratrice par excellence dans la tradition poétique. Dans ce texte, Ronsard entremêle par ailleurs la fiction (le discours de la nymphe) et la réalité (son expérience auprès de Dorat) comme pour suggérer que sa vocation poétique trouve son origine dans une communication mystérieuse avec le divin (incarné par la nymphe), alors que cette rencontre est imaginaire. Ici c'est l'ethos du poète qui est en jeu : Ronsard, en racontant son histoire, la réinterprète afin d'apparaître aux yeux du lecteur comme un poète inspiré par les dieux... et maîtrisant peut-être leur savoir.

  1. Le poète possède des qualités divines

Le poète possède également des qualités divines. En effet, sa poésie lui permet d'immortaliser (v. 23) ceux qu'il veut célébrer. On peut ici rappeler que Ronsard était un poète de cour, qu'il a côtoyé les grands et qu'il s'adresse dans cet hymne à un personnage important. Le poète, en dépit de son exclusion par le commun des mortels, n'est donc pas dépourvu de pouvoir ; c'est lui qui, en faisant l'éloge de grands personnages (“célébrer”, “priser”, renvoient tous deux à l'éloge) leur permet d'être célèbres par-delà leur mort. Rappelons aussi que Ronsard, avec son Institution pour l'adolescence du roi Charles IX, a composé un “miroir des princes” (texte adressé à un personnage puissant, dans lequel l'auteur enseigne l'art de bien gouverner). Le poète a donc “concrétisé” cette idée d'un enseignement poétique permettant aux grands de devenir illustres*. Par ailleurs, le poète compose dans ce texte des vers qui sont eux-mêmes qualifiés d'“immortel[s]”, comme l'indique le v. 26. Par opposition aux biens matériels dont la valeur est relative et limitée dans le temps, la poésie permet donc d'accéder à l'immortalité, ce qui montre son pouvoir presque divin sur les êtres et les choses.

*“Quand vous serez bien vieille”, sonnet que nous avons lu en début d'année, illustre également ce pouvoir qu'a le poète d'“immortaliser” ceux qu'il aime.

  1. Le poète est un “hermès” qui connaît le sens caché des choses

Dans ce texte Ronsard adopte une démarche que l'on peut qualifier d'herméneutique. L'herméneutique est la science des signes, l'art de les décoder, de les comprendre, de les interpréter et de les utiliser. Le mot provient du nom “Hermès” qui est, dans l'Antiquité, le dieu des sciences et des arts. Or le poète, tel qu'il apparaît dans ce texte, possède le don de dissimuler et dévoiler à la fois le sens des choses. Le texte entier est construit sur un jeu de dévoilement et de dissimulation ; il semble renfermer un message caché. Ronsard utilise d'abord la fiction pour décrire la condition du poète rejeté par la société et persécuté par les Rois. Or, son hymne s'adresse à un personnage puissant. Est-ce une manière, pour le poète, d'affirmer son indépendance à l'égard du pouvoir ? On pourrait le croire et le poète semble parfois “narguer” son lecteur, en affirmant qu'il est capable de “déguiser la vérité des choses”, dans un texte où lui-même se montre et se cache (derrière la nymphe, derrière Dorat). Dans cette perspective, le poème s'apparenterait à un art poétique, dans lequel Ronsard apprendrait à son lecteur comment déguiser la vérité. Mais tout cela n'est peut-être aussi qu'un jeu par lequel Ronsard se met en scène et s'amuse... tout en faisant réfléchir son lecteur sur le sens de l'écriture poétique (mais sans lui donner de réponse claire...).

Le poète, dans ce texte, semble donc bien investi d'une mission divine. D'une part, la création poétique s'inscrit dans la filiation des augures antiques, qui prédisaient l'avenir en interprétant les signes de la nature. D'autre part, le poète est lui-même doté de qualités divines ; il est capable d'immortaliser, par des présents immortels, les figures qu'il veut louer. Dès lors, le texte semble construit comme un art poétique : tout se passe comme si Ronsard, proclamant haut et fort son talent pour déguiser la vérité des choses, voulait nous faire comprendre que la poésie a un pouvoir sur les êtres ; mais un pouvoir difficile à définir et que seul Ronsard détiendrait.

Dans cette perspective, on pourra rapprocher ce texte d'un autre art poétique (voir groupement de textes), ou du sonnet “Correspondances” de Baudelaire (XIX° siècle), qui parle également de la création poétique comme d'un art d'exprimer les harmonies secrètes du monde.

 

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Portrait de Simonetta Vespucci (posthume) (v. 1476 - 1480), par Sandro Botticelli

Joachim du Bellay

A télécharger :

La fiche de Lina sur Joachim du Bellay, qui figure dans vos textes complémentaires et qui est un poète majeur du XVI° siècle (et au-delà sans doute).

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L'humanisme, un mouvement européen

A télécharger :

La fiche de Julien sur l'humanisme (envisagé comme mouvement européen). La liste des auteurs est à compléter.

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