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La tirade de Stratonice

Polyeucte, acte III, scène 2. De "C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple" à "Mais le voici qui vous dira le reste". Proposition de plan et suggestions pour l'oral.

Pour l'introduction, en plus de l'habituelle présentation du contexte et de l'auteur, je vous propose d'insister sur la dimension spectaculaire du récit de Stratonice. Ce récit a un lien direct avec le songe de Pauline (LA n°1) : ces deux textes sont des récits (alors que nous sommes au théâtre, ce qui est paradoxal) ; ce sont tous deux des tirades (le personnage parle seul, mais il n'est pas seul en scène, contrairement au monologue) ; enfin ces textes "mettent en scène" ce qu'ils racontent ; ils se caractérisent par leur dimension spectaculaire et leur extraordinaire violence.

On peut aussi remarquer une progression entre le récit du songe et ce texte. Dans la scène où Pauline relate le songe, Stratonice la rassure. Or, dans ce texte, la situation s'inverse ; Stratonice semble découvrir une réalité dont seule Pauline avait conscience jusqu'alors. Cette réalité est violente et presque choquante pour le spectateur ; c'est peut-être la raison pour laquelle Corneille préfère recourir au récit plutôt qu'à une représentation "directe" des blasphèmes de Polyeucte et Néarque.

Nous nous demanderons dès lors comment le dramaturge, par l'intermédiaire de Stratonice, offre au spectateur le récit d'un sacrilège autrement indicible, et presque irreprésentable.

Pour répondre à cette question, on peut d'abord étudier la dimension narrative du texte : Stratonice propose ici le récit d'un crime spectaculaire (1). Spectaculaire dans ce qu'il représente, mais aussi dans la forme-même du récit ; c'est-à-dire que le récit, sous la plume de Corneille, est véritablement une action, une mise en scène, un moment dynamique et pas du tout ennuyeux pour le spectateur (2). Par-delà même son caractère spectaculaire, on peut alors envisager ce récit comme une manière, pour Corneille, de représenter un sacrilège qui n'aurait pas été représentable d'une autre manière (3). Et peut-être comme une prouesse dramaturgique.

I- Le récit d'un crime spectaculaire.

1) Une scène sacrilège : la scène à laquelle Stratonice a assisté est clairement sacrilège. Elle s'inscrit dans un contexte religieux, celui d'une "cérémonie" (v. 5) et d'un culte païen (mention de "Jupiter" au v. 17, de sa "statue" au v. 36, des "saints vases" au v. 32). L'attitude de Polyeucte et Néarque se démarque, dès le début de la cérémonie, de celle des autres fidèles ; cette brusque démarcation est mise en avant par l'adverbe "à peine" dans la phrase : "Le prêtre avait à peine obtenu du silence [...] / Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect" (vv. 5 - 7). On remarque également que l'attitude des deux personnages est caractérisée par des termes dénotant l'irrespect ("manque de respect" au v. 7, "brutale insolence" au v. 4, "irrévérence" au v. 13). Enfin, les paroles de Polyeucte sont clairement blasphématoires à l'encontre de la religion païenne : après avoir interpellé le peuple, il condamne son idolâtrie - c'est-à-dire la vénération de ce peuple pour de simples objets : "Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois ?" (v. 15). Le terme "adorer" a ici une connotation péjorative, comme au v. 30.

2) Un sacrilège public : la dimension publique de ce sacrilège est importante. C'est parce qu'il est public qu'il constitue un crime. Le récit est construit selon une gradation ascendante. Au v. 12, le peuple "murmure" mais sans manifester ouvertement sa colère contre Polyeucte et Néarque ; par la suite, Polyeucte s'adresse ouvertement au peuple : "Oyez, peuple, oyez tous" (v. 19). L'utilisation de l'impératif fait ressortir son insolence aux yeux de tous. Enfin, au v. 39, le peuple est effrayé et s'enfuit : "La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné" (v. 30). Le sacrilège prend donc une dimension publique de plus en plus évidente, ce qui rend la scène obscène aux yeux de Stratonice, comme le montre l'utilisation du verbe "étaler" au v. 9 ou "vomir" au v. 17, qui tous deux dénotent l'indécence. On remarquera enfin que Polyeucte et Néarque ne semblent pas redouter Félix, pourtant présent à la cérémonie et gouverneur de l'Arménie - donc porteur d'une charge politique et publique importante (v. 12 ; v. 33)

3) L'émotion de Stratonice, spectatrice de la scène : le récit de ce sacrilège est empreint d'émotions. Stratonice est manifestement bouleversée par ce qu'elle a vu ; le texte comporte des marques de modalisation qui témoignent de son trouble. La modalisation recouvre l'ensemble des procédés ou indices qui manifestent, dans un discours, la subjectivité du locuteur. Parmi ces indices, notons la présence de la première personne du singulier aux vv. 2 - 3 : "Je ne puis y penser sans frémir à l'instant / Et crains de faire un crime en vous la racontant". L'utilisation de la première personne, du présent de l'indicatif et de l'adverbe "à l'instant" montrent l'émotion du personnage - une émotion saisie "en direct" par le dramaturge - tout comme le champ lexical de la crainte. C'est une manière pour Corneille d'attirer l'attention de ses spectateurs sur la violence des événements qui vont être décrits. Stratonice utilise également, pour caractériser les actions de Polyeucte et Néarque, des verbes ou expressions qui connotent la maladie et la fureur, comme "étaler sa manie" (v. 9) ; "se jetant à ces mots sur le vin, et l'encens" - le verbe "se jeter", en début de vers, renvoyant à une action brutale, irréfléchie ; "d'une fureur pareille ils courent à l'autel" (v. 34). Ces mots témoignent par eux-mêmes de sa désapprobation et du fait qu'elle condamne ce sacrilège. On peut du reste noter la présence d'une ponctuation expressive, qui montre que Stratonice est encore sous le coup d'une vive émotion.

II- Un récit qui devient "action"

1) Le récit devient progressivement action par l'usage des temps.

Le récit est composé majoritairement au présent de narration, qui a pour visée de rendre la scène plus dynamique. A l'exception des vers 8 - 11, Stratonice utilise assez peu l'imparfait. A partir de "Tout le peuple en murmure", le spectateur a l'impression d'assister "en direct" au sacrilège mené par Néarque et Polyeucte. Stratonice utilise également, pour en rendre compte, le discours direct, lui-même écrit au présent, ce qui renforce cette impression - du v. 19 au v. 30, le spectateur est comme interpellé par Polyeucte lui-même. On remarquera enfin que Stratonice inclut le public dans son récit ; elle utilise pour cela la première personne du pluriel ("Nous voyons") alors qu'elle s'adresse à Pauline en utilisant la deuxième ("Dispensez-moi"). Cela montre un souci d'interagir avec son interlocutrice, mais aussi une volonté de convoquer le public comme un gage du crime horrible dont elle a été le témoin - et comme un gage de vraisemblance pour le dramaturge.

2) Stratonice crée des "effets d'attente" chez Pauline et le spectateur.

Le récit de Stratonice n'est pas linéaire, il crée des effets d'attente, c'est-à-dire du suspense. La première phrase de la tirade donne le ton : "C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple". L'adverbe "jamais" place d'emblée le spectateur dans une position particulière ; il va être témoin d'une situation inédite. De même lorsque Stratonice évoque ses craintes : "Je ne puis y penser sans frémir à l'instant / Et crains de faire un crime en vous la racontant". L'allitération en "r" dramatise la peur de Stratonice et oriente d'emblée le récit vers une dimension spectaculaire. L'adverbe "à l'instant" et le participe présent "racontant", placés à la rime, ancrent le récit dans le moment présent de la représentation : Stratonice veut attirer notre attention sur les effets possibles de ce récit avant même de le raconter. Notons enfin que les actions commises par Polyeucte et Néarques sont souvent caractérisées avant d'être racontées, par exemple au v. 33 : "Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre" : les compléments circonstanciels précèdent ici le verbe "courir", au v. 34, c'est-à-dire que l'action est caractérisée avant d'être racontée, selon un procédé de retardement qui crée de la tension.

3) La scène est rythmée par les actions et réactions de l'auditoire.

La scène est rythmée d'un bout à l'autre par les actions de Polyeucte et Néarque, et par les réactions de leurs "spectateurs". On constate un effet de gradation dans ce procédé [déjà étudié en I, 2]. Au v. 11, la réaction du public est seulement évoquée mais ne semble pas retenir les deux personnages : "Tout le peuple en murmure ; et Félix s'en offense" (noter l'antithèse et la gradation) / "Mais tous deux s'emportant à plus d'irrévérence" : la conjonction "Mais" indique ici une surenchère de la part de Polyeucte et Néarque, que rien n'arrête. Aux vv. 16 - 18, la remarque de Stratonice se substitue à la réaction du public ; les termes qu'elle utilise ("blasphème", "vomir", "inceste") connotent l'indignation morale devant une telle offense à la religion païenne. Enfin, au v. 39, le peuple s'enfuit apeuré et même "mutiné", ce qui montre une évolution par rapport à son attitude initiale. Tout au long du texte, la tension est donc croissante entre les deux personnages et le public du sacrilège. Le texte met en avant l'opposition entre les fidèles païens et les chrétiens par tout un jeu d'antithèses et des effets de parallélisme, par exemple aux vv. 8 - 9 : "A chaque occasion de la cérémonie / A l'envi l'un et l'autre étalait sa manie" (reprise de la préposition "à", d'abord pour parler des païens, puis des chrétiens). Pour prolonger ou compléter cette étude du rythme, on pourrait aussi analyser les nombreux verbes d'action présent dans ce texte - Corneille utilise à plusieurs reprises le participe présent, qui montre l'action "en cours".

III- Le caractère indicible du sacrilège

1) Stratonice souligne le caractère indicible du récit à de nombreuses reprises.

A plusieurs reprises, Stratonice évoque ses difficultés à raconter le sacrilège auquel elle a assisté. Au début du texte, elle invoque sa "crainte" comme une manière de se prémunir contre les excès du récit - elle craint de commettre un "crime" tant la scène était choquante, spectaculaire. On constate par la suite que Stratonice, tout en relatant la scène, s'efforce d'en abréger le récit, peut-être pour ménager Pauline ; peut-être aussi pour s'en décharger et ne pas devenir criminelle à son tour. Au v. 4 : "Apprenez en deux mots" suggère que le récit sera court - ce qu'il n'est peut-être pas... il y a là une contradiction à interroger. Puis "dispensez-moi du récit des blasphèmes" (v. 15) : à cet endroit, Stratonice fait une pause dans son propre récit et se censure. Au v. 35 enfin, elle invoque les Cieux et rappelle à quel point la scène à laquelle elle a assisté est inouïe, indicible : "a-t-on jamais, a-t-on rien vu de tel !" (la répétition de "a-t-on" peut signifier son trouble, comme si elle cherchait ses mots ; et la reprise de l'adverbe "jamais", déjà présent au début du texte, rappelle au spectateur combien la violence du sacrilège est extraordinaire). Dans la perspective d'une mise en voix sur scène, on pourrait interpréter les diérèses du v. 1 et du v. 8 comme des marques d'hésitation de la part du personnage, chaque syllabe lui pesant tant elle est sous le coup de l'émotion.

2) Le personnage recourt aux euphémismes et à l'ellipse, ce qui crée un effet paradoxal sur le spectateur.

Pour ménager Pauline et sa propre terreur, Stratonice recourt aux ellipses ainsi qu'à la figure de l'euphémisme. Or, l'utilisation de ces procédés a un effet paradoxal. D'un côté, elle atténue la violence du récit ; mais de l'autre elle l'exhibe en attirant l'attention du spectateur sur la violence indicible des faits. Ainsi du v. 16 au v. 18 : Stratonice se "dispense" du récit des blasphèmes et recourt à l'ellipse en utilisant le verbe "vomir" (au lieu d'entrer dans le détail des blasphèmes proférés). L'utilisation de ce verbe, qui certes épargne à Pauline la violence directe des mots sacrilèges, n'en connote pas moins la violence dans ce qu'elle a de brutal et d'obscène, ce qui contribue peut-être à la redoubler au lieu de l'atténuer. Au v. 18, le personnage utilise également l'euphémisme : "L'adultère et l'inceste en étaient les plus doux". L'usage de l'adjectif "doux", en contradiction avec les termes "adultère" et "inceste", insiste sur l'ampleur du non-dit : si l'adultère et l'inceste, qui en effet traversent la mythologie grecque et romaine, sont de "doux" reproches, alors on peut imaginer combien les autres ont été violemment blasphématoires. Enfin, au v. 37, Stratonice semble utiliser l'expression "une main" pour qualifier celle de Polyeucte ou de Néarque, atténuant ainsi la violence de leur geste (on a l'impression que la statue tombe d'elle-même et qu'elle n'a pas été renversée) ; mais paradoxalement, ce mot est troublant, car il ne précise pas qui a renversé la statue, ce qui laisse un certain nombre d'hypothèses ouvertes (Polyeucte, Néarque, mais peut-être aussi d'autres chrétiens venus à leur aide, auquel cas la scène devient un véritable attentat sacrilège). Ainsi l'ellipse et l'euphémisme, dans ce texte, tendent paradoxalement à atténuer et à redoubler la violence des faits racontés.

3) Polyeucte apparaît dans ce texte comme un sacrilège, mais il est également dépeint comme un héros révolté : le récit de Stratonice est donc ambivalent.

Stratonice désapprouve les actions commises par Polyeucte et Néarque, mais la tournure de son récit, tel que l'a composé Corneille, est ambivalente. En effet, Polyeucte apparaît comme un personnage révolté et peut-être héroïque dans son refus de se soumettre à la religion païenne. Observons tout d'abord que la croyance en une telle religion et en ses multiples dieux apparaissait sans doute, à bien des contemporains de Corneille, comme une supercherie [le XVII° siècle, en effet, est un siècle très "chrétien"]. Les propos de Polyeucte ne sont donc pas "choquants" pour le public français de l'époque, qui regardait probablement du même oeil que lui l'adoration ridicule des peuples antiques pour de simples statues. Dans son réquisitoire, Polyeucte fait par ailleurs preuve d'une certaine habileté à manier le discours ; il interpelle son auditoire ("Oyez"), utilise l'anaphore ("Seul" répété aux vv. 22 et 23) et l'antithèse (aux vv. 27 et 29), autant de figures qui font les qualités d'un bon orateur. Son discours semble même avoir "capté" un moment l'attention de Stratonice, qui est capable de le restituer et d'y consacrer - même avec horreur - tout un temps de son récit. Corneille insiste également sur la dimension spectaculaire de ce sacrilège, et peut-être sur le courage de Polyeucte, dont la témérité est rappelée à plusieurs reprises [champ lexical de la crainte] et transparaît dans des tournures telles que "Du plus puissant des dieux nous voyons la statue / Par une main impie à leurs pieds abattue" (l'antithèse entre le superlatif "du plus puissant" et le verbe "abattue" connote l'héroïsme de Polyeucte, qui renverse avec la statue un symbole de puissance). Enfin, notons que Polyeucte et Néarque ne sont à aucun moment retenus dans leur fureur, ce qui fait d'eux des héros tragiques, certes "furieux" [la fureur étant un trait caractéristique du héros tragique] mais capables de renverser les dieux païens et l'ordre établi, avec l'espoir d'éclairer le peuple sur le cours de l'histoire (v. 25) et la réalité des prétendus mystères.

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Sur ce site, vous pouvez retrouver le récit du songe de Pauline (Polyeucte, lecture analytique n°1). Ainsi que d'autres récits de rêves empruntés à des oeuvres de différentes époques et de différents pays.