Assiste-t-on au déclin de l'empire américain (janvier 2018)

PAR JEAN-MARC DANIEL, PROFESSEUR À L'ESCP EUROPE « Un leadership contesté par des pays à la peine »

Un an après la prise de pouvoir par Donald Trump, les interrogations sur un déclin inéluctable des Etats-Unis se multiplient. Ceux-ci seraient victimes d'une sorte de langueur économique intérieure et de la montée en puissance de nouveaux rivaux extérieurs. Dans son dernier rapport sur l'économie américaine, l'OCDE pose un diagnostic clair et difficilement contestable : « La croissance de la productivité a été particulièrement lente ces der- -écélération généralisée qui a commencé au début des années 2000. Même si la morosité conjoncturelle de la demande a contribué à ce ralentissement, certains éléments donnent à penser que des mécanismes struc-tive : baisse de la dynamique des pressions concurrentielles et relâchement de l'offre d'infrastructures publiques. » Beaucoup de commentateurs déplorent une baisse de l'esprit entrepreneurial aux Etats-Unis, la judiciarisation envahissante du pays ayant substitué à l'esprit pionnier un esprit de chicane qui est plus prédateur que créateur de richesse. Cette évolution s'accompagne d'un refus croissant des logiques concurrentielles que traduisent notamment les positions protectionnistes de l'administration Trump. Peter Navarro, l'inspirateur des thèses économiques du président américain, argumente non seulement en accusant la concurrence déloyale de la Chine et de l'Europe, mais encore en dénonçant le systématisme des élites en faveur de la concurrence, qui détruirait l'industrie du pays.

Quant à l'usure des infrastructures publiques, elle illustre la perte de contrôle des finances publiques. Celle-ci prend un tour spectaculaire quand les affrontements entre le Congrès et la Maison-Blanche conduisent à la fermeture de services publics (shutdown). Elle se traduit plus prosaïquement dans -terme, qui atteint 4,2 % du PIB en 2017 contre 2,5% en moyenne dans l'OCDE ; et celui de la dette publique qui a dépassé le seuil des 20 000 milliards de dollars. Entretenue par des baisses erratiques d'impôts, cette détérioration nourrit un haut niveau de consommation privée, qui alimente davantage les importations que la croissance potentielle du pays; si bien que, malgré le renouveau de la production pétrolière qui a réduit la facture énergétique, le déficit des paiements courants se maintient à près de 3 % du PIB.

La force des Etats-Unis est que ce déficit se finance sans problème grâce au « privilège exorbitant » du dollar, qui reste la monnaie mondiale. Certes, ce privilège est contesté d'autant plus fortement que les intentions protectionnistes de Trump incitent les partenaires commerciaux à créer un rapport de force avec Washington. Mais ces contestations viennent de pays eux-mêmes -son de retraite, la Chine une maison de correction et l'Europe une maison dont les copropriétaires se déchirent. Vu de la Californie, dont le PIB par habitant est encore supérieur de 30% à celui de la France, l'avenir des Etats-Unis reste durablement celui de la première puissance mondiale, et ce malgré leur incapacité à maîtriser les incendies à répétition qui ravagent l'Etat ?

       

DANIEL Jean-Marc, « Assiste-t-on au déclin de l’empire américain ? », Challenges, jeudi 11 janvier 2018, p. 53.