18 novembre 2018

Comprendre le monde avec Pascal Boniface (IRIS) sur YouTube

https://www.youtube.com/results?search_query=pascal+boniface+comprendre+le+monde

Outre-mer

https://www.iedom.fr/iedom/

    

http://www.outre-mer.gouv.fr/

    

https://www.domtomfr.com/

           

http://www.ispf.pf/

      

http://www.meteofrance.com/previsions-meteo-france/outremer

Découvrir le monde

http://www.decouvrirlemonde.jeunes.gouv.fr/

      

https://www.ofaj.org/

           

http://www.agence-erasmus.fr/

     

http://www.erasmusplus-jeunesse.fr/

      

http://www.ofqj.org/

      

https://www.businessfrance.fr/

      

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/

     

https://www.france-volontaires.org/

     

https://www.service-civique.gouv.fr/

16 novembre 2018

IRIS Sup Enseignement supérieur en relations internationales

Analyste en stratégie internationale (ASI),

Relations internationales 1ère année (Bac+4),

ASI Parcours géopolitique et prospective (Bac +5),

ASI Parcours geoeconomie et gestion des risques (Bac+5),

ASI Parcours défense, sécurité et gestion de crise (Bac+5),

     

Manager humanitaire-responsable de programmes internationaux (MH),

Relations internationales 1ère année (Bac+4),

Manager humanitaire parcours stratégique (Bac+5),

Manager humanitaire parcours opérationnel (Bac+5),

Manager humanitaire parcours plaidoyer et communication d’influence (Bac+5).

     

http://www.iris-sup.org/les_diplomes/

10 novembre 2018

Méthode d'appréciation globale

« La géopolitique (du grec « terre » et « politique ») est au sens propre, non pas une « science », mais l'un des sous-champs (ou des méthodes d’approche) des Relations internationales. Classée par certains spécialistes parmi les « théories environnementales » des RI, elle rend plus particulièrement compte de la spatialisation des phénomènes politiques. Elle ne doit donc pas être confondue avec le champ de la science politique que sont les RI, lesquelles englobent elles-mêmes des sous-champs (études stratégiques, économie politique internationale), des paradigmes théoriques (réalisme, constructivisme) et des concepts (équilibre de la puissance, paix démocratique, dilemme de sécurité) extrêmement nombreux. Traditionnellement rattachée à la sensibilité réaliste des relations internationales, la géopolitique demeure paradoxalement assez méconnue. »

     

(...).

    

« 1. Le monde est un cadre physique, à l’inertie marquée : cet espace est décrit par la géographie physique.

    

2. Les « vides » et les « pleins » de ce cadre voient se fixer, se fragmenter, et s’etendre territorialement des peuples divers : la géographie humaine, l’histoire et l’ethnologie nous renseignent sur leur identité et sur le processus de constitution des formes politiques - étatiques en majorité - qui les encadrent et les représentent ;

      

3. La localisation géographique et les données identitaires des États débouchent sur une perception spécifique de leur environnement, sur des intérêts dit « vitaux » interprètes et défendus par une politique nationale, laquelle se décline diplomatiquement, juridiquement, culturellement, économiquement, technologiquement ou stratégiquement ;

        

4. La stratégie, « art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit » (Beaufre), nous décrit les principes et les manœuvres qui permettent aux États de défendre leurs intérêts et de concrétiser leurs objectifs politiques, sous les espèces de l’action militaire (en priorité) qui peut cependant se voir articulée aux manœuvres diplomatiques ou économiques.

      

5. La géopolitique, quant à elle, s’insère méthodologiquement entre la description des acteurs et la prévision (prudente) de leurs stratégies. Compte tenu de la géographie, de l’histoire, de l’ethnologie, de l’économie, elle met en équation les facteurs permettant de décrypter les enjeux de pouvoir sur les territoires. Géo-historique dans ses fondements, elle est politique dans ses fins et repose sur des outils d’analyse propres. Mais elle sollicite en permanence les autres savoirs, et correspond donc, en sa multidisciplinarite même, a une méthode d’approche plutôt qu’a une science. »

    

(...).

     

« La géopolitique est une des méthodes d’approche appartenant au champ interdisciplinaire des Relations internationales (R.I.). En variant les échelles de l’observation socio-spatiale, elle étudie les inerties physiques et humaines qui affectent les comportements politiques internes et externes des États. Faisant la part des coopérations et des oppositions entre unités politiques, elle éclaire les fondements des actions pacifiques ou guerrières qui, par l’aménagement stratégique d’espaces politiquement appropriés, cherchent à assurer la pérennité des communautés humaines dans l’histoire. »

    

ZAJEC Olivier, Introduction à la géopolitique. Histoire, outils, méthodes, Paris, Éditions du Rocher, septembre 2018, p. 13-26.

09 octobre 2018

Vision(s) du monde

INTRODUCTION

    

(...).

    

RÉFLÉCHIR À DEUX NIVEAUX

    

On ne peut donc disjoindre la réflexion sur la représentation des fractures mondiales et celle sur l'international. Mais on doit en tenter des analyses successives. On commencera par prendre le Monde au sérieux.

Jusqu'à l'implosion du projet mondial alternatif qu'était l'Union soviétique, la grille de lecture de l'écoumène était simple : il suffisait de tracer deux lignes sur le planisphère, l'une séparant le Nord du Sud, les riches des pauvres, l'autre isolant l'Est de l'Ouest, coupant les sociétés socialistes des capitalistes. Cette simplicité, comme toute grille de lecture, était évidemment vite brouillée par la complexité des configurations locales, mais restait globalement robuste pour dire le Monde. Elle peut être encore aujourd'hui objet de nostalgie pour des journalistes ou des enseignants d'économie ou de géographie tentant de clarifier l'information sur le Monde. Cet essai s'efforce néanmoins de ne pas verser dans cette illusion d'un passé intellectuellement plus simple et, pourtant, il reprend ce couple d'oppositions méridienne et zonale. Ce qui suppose, bien sûr, de les reprendre différemment.

L'opposition sociale principale de l'écoumène reste celle entre riches et pauvres. Pourquoi la géographie sociale a-t-elle pris la forme zonale, l'opposition entre un " Nord " et un " Sud " ? Il est banal, depuis déjà pas mal d'années, de considérer que ce couple n'a plus de sens, que les pays émergents, voire émergés, rebattent les cartes géographiques. Pourtant, quitte à l'écrire au pluriel, les " Suds " font de la résistance, car les pauvres mondiaux sont toujours là et il faut bien désigner leur géographie. Garder l'expression " Nord(s) "/Sud(s) " doit légitimement prêter à suspicion. Le livre commence, malgré tout, par cette première opposition, tout simplement parce qu'elle est la plus banale. D'une part, parce qu'actuellement c'est un résumé de la géographie de la richesse, simplet mais plutôt pertinent y compris avec sa hiérarchie des lieux implicite et cynique. D'autre part, parce que je défendrai l'idée à première vue choquante que la tropicalité, la zone chaude du globe, est un paramètre qu'on ne peut négliger tant dans la genèse du Sud que dans les perspectives actuelles. Au total, sans doute rien de bien bouleversant dans cette vision quantitative de la géographie de la société mondiale, sous forme de régions d'inégales richesses. Mais passer du constat à la dynamique, de la longue durée comme de la conjoncture contemporaine, donne une perspective quelque peu différente.

En revanche, l'opposition Est/Ouest semble bien obsolète. Il ne peut évidemment s'agir de chercher un quelconque " camp socialiste " aujourd'hui, y compris parmi beaucoup de pays encore dirigés par un parti unique dénommé " communiste ", comme en Chine ou au Vietnam, à moins de réduire ce monde à Cuba et la Corée du Nord. Si l'on veut reprendre un vocabulaire traditionnel, ce serait plutôt Orient/Occident qui serait mobilisé. Le qualificatif " occidental " est ambivalent, puisqu'il a pu désigner aussi bien l'Autre de l'Est (communiste) que celui de l'Orient (compliqué). Dans l'usage actuel plus ou moins métaphorique, sans qu'on cherche à préciser, encore moins à définir, les notions ainsi avancées, l'opposition serait plutôt entre l'Occident et l'Asie. Ce dernier terme, dans l'usage courant, journalistique en particulier, désigne de plus en plus une région correspondant à l'ancien Extrême-Orient, centrée sur la Chine et allant parfois jusqu'à inclure l'Australie et la Nouvelle-Zélande, mais ne comprenant guère ce qu'on appelait autrefois l'Asie occidentale (le Moyen-Orient, parfois dénommé " le Golfe "). C'est donc de cette opposition Est-Ouest qu'il sera question dans les chapitres 5 à 7, distinction qualitative, " civilisationnelle ", méridienne cette fois, à la différence de la tension zonale Nord/Sud.

Cette double partition a sens au niveau mondial, pour proposer une analyse des fractures globales et donc des grandes régions de l'écoumène. Ce qu'on peut précisément qualifier de " métagéographie ". C'est pourquoi il conviendra de toujours analyser les représentations mentales qui les portent, y compris le découpage des continents et des océans.

     

TROIS HYPOTHÈSES POUR UN SEUL MONDE

     

Cet essai tente de tester successivement trois hypothèses, chacune sous-tendant des partitions du Monde, des planisphères mentaux différents.

     

Première hypothèses : la lutte sociale et économique (ce qui est plus que la conception classique de la lutte des classes), à l'échelle du Monde, tend à passer, à la fin du XXe et au début du XXIe siècle, d'une opposition intersociétale (Nord/Sud en étant la formulation la plus élémentaire) à une opposition intrasociétale, dans la mesure où les sociétés locales s'intègrent de plus en plus dans la société-monde. C'est l'obsolescence de la représentation zonale développement/sous-développement.

   

Les années 1950-1975, les " Trente glorieuses " pour la France, correspondent à un double phénomène : la cristallisation de l'opposition entre pays développés et pays sous-développés, d'une part, et l'homogénéisation, dans les sociétés riches, celles qui ont connu la Révolution industrielle au XIXe ou au début du XXe siècle (Europe occidentale, États-Unis et Japon), autour d'une classe moyenne dans le cadre d'un État providence. La première hypothèse suppose que ce processus n'est que l'acmé d'une tendance beaucoup plus lente qui a consisté, à partir du XVe siècle, à la mise sous tutelle de portions de territoires sous les tropiques par des acteurs européens. Cette logique était infime et sans doute réversible jusqu'au XVIIIe siècle, mais elle devint alors massive et produisit une régionalisation inégale du monde qui permit une concentration de richesses, matérielle et immatérielle, inédite dans quelques portions de l'Europe occidentale dont a découlé l'amorce de la Révolution industrielle. L'enrichissement dans les sociétés en voie d'industrialisation fut longtemps très inégalement réparti mais la cohésion sociétale finit par jouer, ne serait-ce que parce que toute production de masse suppose un volume équivalent de consommation, donc de consommateurs, ce qui allait également dans le sens des luttes sociales internes à ces sociétés. Le résultat est que l'inégalité était transférée, de façon lente et longtemps invisible, au niveau international. Rien d'étonnant que dans les années 1950-1970 se soit épanouie une vision zonale du Monde opposant des riches au Nord et des pauvres au Sud (dans le Tiers-Monde).

En revanche, depuis le tournant libéral vers 1980, et même un peu avant (les NPI apparaissent dès les années 1970), les inégalités intersociétales deviennent plus complexes (pays émergents émergés) et une description binaire du Monde n'est plus possible. Inversement, les écarts intrasociétaux, là où ils s'étaient partiellement réduits, se sont rouverts. Les mécanismes de transfert, même s'ils peuvent faire de la résistance, en particulier en Europe occidentale, sont souvent mis à mal, les grandes fortunes prennent des proportions inouïes et la pauvreté se réinstalle massivement. En même temps, les vieilles sociétés riches et en paix restent source d'espoirs et de rêves dans les sociétés défavorisées, maltraitées par la misère et/ou la guerre. Malgré les frontières durcies, des migrants finissent par passer. Sur les trottoirs des villes du " Nord " se côtoient réfugiés, migrants et SDF autochtones. Au point qu'on pourra se demander si nous ne sommes pas en train de voir se mettre en place une lutte des classes mondiales.

     

Deuxième hypothèse : l'inégalité économique (Nord/Sud) et la différence politique (Est/Ouest) ont occulté, durant l'essentiel du XXe siècle, les oppositions plus culturelles, plus " civilisationnelles ". Mais, à la fin du siècle, la montée en puissance de " l'Asie " a rappelé la diversité dans la fabrique du social. En lui donnant un autre sens, et surtout une autre géographie, la distinction entre Occident et Orient offre une grille de lecture, sécante à celle plus zonale des hiérarchies économiques, qu'on ne peut plus négliger. Je propose donc de reprendre au sérieux une opposition Est/Ouest, culturelle (au sens large) cette fois.

Le mot " civilisations " (au pluriel et non au singulier, comme le stade le plus avancé d'un modèle évolutionniste) est devenu difficile à employer. Généralement on l'évite, surtout depuis son usage choc par Samuel Huntington. Pourtant, il ne faut pas laisser le monopole de la géographie des aires culturelles à un discours réactionnaire dont le noyau dur est une hostilité foncière à une " civilisation " particulière, l'islam. Si l'on dépasse cette grille de lecture simplissime, dont l'unique intérêt est de révéler un manque criant de métagéographies permettant de lire et dire le Monde, prendre au sérieux la " grammaire des civilisations " permet d'ancrer une régionalisation du monde dans la très longue durée. Malheureusement, y compris sous la plume de Fernand Braudel, la géographie de ces aires culturelles (les deux expressions, à ce stade, peuvent être considérées comme équivalentes) n'a guère suscité de réflexion géohistorique. Chaque ensemble est pensé comme unique et l'ensemble forme un puzzle aléatoire.

Cette deuxième hypothèse part d'un raisonnement en deux étapes qui sont aussi deux régions de l'écoumène :

L'expansion de l'Ancien Monde (et plus précisément de l'Europe) depuis le XVe siècle a réduit les autres sociétés (qu'on peut appeler les Nouveaux Mondes) à des reliquats de peuples premiers. Ce fut d'abord un ethnocide involontaire dû à la diffusion des maladies du bassin épidémiologique eurasiatique (qui tua les trois quarts, au moins, des peuples amérindiens, le seul ensemble démographique conséquent en dehors de l'Ancien Monde). Ce fut ensuite une domination culturelle occidentale, combinée à des migrations, dont témoignent, par exemple, les langues officielles de la plupart des pays actuels en dehors de l'ancien axe eurasiatique. Le coeur de l'hypothèse est donc que c'est fondamentalement l'axe eurasiatique qui est le creuset de l'opposition culturelle majeure divisant le Monde.

De la Méditerranée aux mers de Chine, depuis des millénaires mais avec une intensité croissante, un chapelet de sociétés denses, aux agricultures les plus anciennes, à l'urbanisation précoce, sont en contact. Les routes terrestres, dites " de la Soie ", et maritimes, " des Épices ", sont la forme la plus récente, entre le début de notre ère et la plus grande connexion des XVe-XVIe siècles, de ces échanges. Sur plus de 10000 km, avec des facteurs naturels de discontinuités, des déserts, des montagnes (dont l'Himalaya), cette bande de fort peuplement (au moins les 2/3 de l'humanité dans la longue durée, ce qui est toujours vrai aujourd'hui) ne pouvait former une même société, une aire culturelle unique. La distance a organisé l'ensemble en plusieurs " civilisations " : d'est en ouest, les Mondes chinois (dont les sous-ensembles japonais, coréen et vietnamien), indien, iranien, méditerranéen (fractionné vers les VIIe-VIIIe siècles en deux Mondes, européen et arabo-musulman), pour en rester aux plus gros traits. Dans cette deuxième hypothèse nous supposons de reprendre Orient/Occident, mais en situant la transition nettement plus à l'est, entre les sociétés des religions révélées et celles de l'idéel bouddhiste-hindouiste, entre un grand Occident, incluant les Mondes arabe et persan, et l'Asie, au sens banalisé aujourd'hui, celui de l'ancien Extrême-Orient. Un tel raisonnement nécessite évidemment d'avoir fait un retour critique sur l'orientalisme européen, ainsi que sur sa critique post-coloniale. Une telle hypothèse ne va pas de soi, ni dans sa formulation concrète, ni dans ses présupposés de l'importance des idéels collectifs, mais la tester mérite peut-être le détour pour lire le Monde.

     

Troisième hypothèse : tracer deux traits pour découper le planisphère, l'un zonal, l'autre méridien, reste un raisonnement au seul niveau global. Le Nord, le Sud, l'Ouest ou l'Est, pris ici au sens de régions du Monde et non de points cardinaux, ne font pas société à ce niveau. Ils permettent de donner un nom à des tendances de régionalisations du Monde. Il faut donc les articuler aux discontinuités sociétales construites et fonctionnelles, le plus souvent les États-nations.

     

La tension entre les deux niveaux est au coeur de la dynamique de l'écoumène, non seulement au XXIe siècle, mais depuis très longtemps. L'hypothèse est que seule la sortie vers le Monde est une perspective viable. Mais la genèse d'une société mondiale peut prendre deux voies. Soit la montée en puissance des États, leurs regroupements, volontaires (Union européenne, par exemple) ou par impérialisme des plus puissants, sans doute une combinaison des deux, peut aboutir à une construction étatique globale : l'empire-Monde. Soit les réseaux sécants aux frontières prennent de plus en plus d'épaisseur et une forme de citoyenneté se développe au-delà de l'international : la cité-Monde, sans doute avec ses citoyen(ne)s, ses métèques et ses esclaves - à l'image du monde hellénique - car la cité n'est pas plus angélique que l'empire.

Les regroupements aujourd'hui paraissent moins dynamiques que les sécessions, en Europe et ailleurs. Les indépendantismes catalan, écossais, padan, corse... suscitent plus de passions que la construction européenne. Les pièces du puzzle deviennent plus petites libérant le transnational, à commencer par les firmes ainsi nommées. Face aux GAFA ou à leurs successeurs, des États de plus en plus petits pèseront de moins en moins.

Inversement, le processus décrit par Braudel à partir des villes mondiales (Venise, puis Anvers, Amsterdam, Londres, New York et aujourd'hui Shanghaï), montre que les coeurs successifs du capitalisme, là où, aurait-on dit pour le Moyen-Âge européen, les marchands sont maîtres chez eux, correspondent à des États de plus en plus grands, en fonction d'héritages géohistoriques indépendants de cette dynamique économique. Aujourd'hui, le passage de témoin des États-Unis à la Chine montre que le processus tend vers son terme. La plus grosse société, héritage impérial, devient le coeur économique du Monde. Cette dynamique entre en contradiction avec la tendance du fractionnement du puzzle libérant le capitalisme. De cette contradiction découlera sans doute la réponse au dilemme Monde impérial ou cité-Monde ?

    

CONCLUSION : LES QUATRE HÉMISPHÈRES

        

Les pilotes des caravelles européennes partaient avec un monde en tête et cette vision les guidait. Il en allait de même pour les grands navigateurs polynésiens dont, sauf exception, la mémoire s'est effacée, ou des capitaines des flottes de Zheng he quittant les mers de Chine pour les rivages africains. Que les cosmogonies aient envoyé plus d'un navigateur nulle part, ce fut sans doute fréquent. Mais, finalement, l'écoumène atteignit les limites des terres et des mers. La géographie réelle de la Terre est devenue celle, mentale, des voyageurs : ce fut l'une de celles-ci qui permit de nommer le Monde et ses parties. Les Européens ont projeté sur la surface de la Terre leur vision distillée à partir de souvenirs antiques et d'exégèse biblique, puis de compréhension subjective des autres. L'origine en est, pour la plupart des humains aujourd'hui, ignorée, mais les grilles de lectures successives se fondent en un palimpseste finalement commode dans lequel chacun vient puiser la vision du Monde qui l'arrange : l'Orient vilipendé, l'Asie ambiguë, la Polynésie effacée, l'Est écroulé, l'Afrique devenue identitaire, l'Occident toujours debout, le Sud émergé...

Rien de tout cela ne s'emboîte. Alors, pourquoi ne pas, tout simplement, s'en débarrasser ?

    

NUL N'ÉCHAPPE AUX MÉTAGÉOGRAPHIES

    

Imaginons, un instant, parler de l'humanité, en se contentant de deux catégories : le Monde d'une part, les États de l'autre. Interdisons-nous tout terme intermédiaire : plus d'Orient ou d'Atlantique, plus d'Europe ou d'Amérique du Nord, plus d'Occident ou de Sud, plus d'Asie ou de Monde arabe, plus de Moyen-Orient ou de Pacifique, plus d'Eurasie, de Cône Sud, d'Afrique occidentale, de Tiers-Monde... Très vite, dire le Monde deviendrait impossible et les pays, même les plus grands, flotteraient dans un espace trop vaste. Ce serait rater une marche géographique et devenir handicapé.

Mais, en même temps, tout le livre qui précède n'a cessé d'éroder, de relativiser, de mettre en contradiction ce niveau. Tout découle, évidemment, du fait que, sous toutes ses versions, il procède de projections européennes sur la surface de la Terre. Ce ne sont que des vues de l'esprit, en tout cas initialement. Mais elles ont contribué à formater le réel géopolitique et culturel. Ces grilles (de lecture) ont enfermé des peuples dans des catégories qu'ils ont finalement faites leurs. Aujourd'hui, ce représentations sociales sont devenues des faits économiques, diplomatiques, institutionnels parfois. Bien sûr, l'une des raisons principales de ce réalisme découle du fait qu'elles ont dû constamment s'adapter aux sociétés qu'elles ne créaient pas, qui les utilisaient ou les attaquaient, parfois les oubliaient. Certaines sont des descriptions militantes créées pour dénoncer un ordre des choses et le changer : c'est particulièrement le cas de la famille Nord/Sud. D'autres ont eu une durée de vie limitée au moment géopolitique qu'elles décrivaient, comme la fracture Est/Ouest écrasée sous les ruines du Mur de Berlin. En revanche, plus ces figures paraissent fondées en nature, indépendantes en apparence des conjonctures économiques ou politiques, plus elles peuvent durer. Pourtant, continents et océans, qui correspondent le mieux à ce dernier type sont, comme les autres, eurocentrés et destinés à s'effacer, sans doute très lentement, dans une vision plus universelle.

Ne serait-il pas temps aujourd'hui de reconsidérer nos visions du Monde ? La pensée héritée de la vieille Europe est travaillée par la récalcitrance des non-Occidents. Apprendre sa propre localité comme un fait absolu, croire que le découpage social, dans lequel on vit, existe naturellement, au lieu de penser sa société comme un fait relatif, pousse à accepter son particularisme, à le chérir même, à le vouloir de plus en plus " pur ", sans chercher à le métisser, sans rêver de le dépasser. C'est, dans une large mesure, la modestie des " post " (modernisme, colonialisme...). Le risque est considérable d'être assigné à résidence, de ne pouvoir choisir ses " racines " parmi les possibles, voire d'en inventer de nouvelles.

Il faut persévérer dans la réflexion métagéographique, d'abord, comme nous y invite la phrase de Foucault en exergue de cette conclusion, en n'oubliant pas les cosmogonies des autres. Croiser les regards, les mondes, permet non seulement de les relativiser tous, mais aussi de les métisser. Cependant, le risque ne peut être négligeable d'être prisonnier du passé, pire d'un passé imaginaire. Pour reprendre les belles expressions de Reinhart Kosellec, si le passé n'est plus " l'espace d'expérience ", le futur ne peut plus être " l'horizon d'attente ". L'idée du Monde, la diversité des facettes de l'humanité, la variété des manières de dire et penser les différences, sont à réinventer en permanence.

Patrick Chamoiseau, l'écrivain qui forgea le beau mot métis " diversialité ", rappela récemment :

" Aujourd'hui, l'individu peut choisir son pays, sa langue, son dieu, sa religion. Cela provoque une grande angoisse chez la plupart des gens et des rétractions. On cherche des certitudes raciales, religieuses, originelles, alors qu'il n'y a que du changement, des mélanges. Si l'on réclame l'origine, c'est que l'origine s'éloigne et n'est plus évidente. "

Il n'est donc jamais inutile de rappeler que ce sont les humains qui construisent, au présent étendu, leurs frontières, leurs barrières, leurs étiquettes, leurs cages...

    

LE MONDE COMME UNE MAPPEMONDE MÉDIÉVALE FLOUE

    

Certes. Un peu de lyrisme ne fait pas de mal en conclusion après huit chapitres de déconstruction. Mais conjuguer ces deux démarches, la critique de l'état des choses et l'appel à inventer du plus universel, ne serait-ce pas tomber sous le célèbre reproche de Péguy adressé à la morale kantienne : " Le kantisme a les mains pures, mais il n'a pas de mains ? " Alors, au risque, comme Péguy dans la suite de son texte, d'avoir les mains calleuses, esquissons un bilan des métagéographies passées en revue.

Il en est d'indéfendables : toutes celles qui hiérarchisent l'humanité comme l'idée d'Orient ; la cause est entendue. Il en est d'obsolètes : Océanie, Est/Ouest... Qu'elles reposent en paix dans les livres d'histoire. Il en est qui identifient des communautés humaines vivaces qu'on ne saurait nommer et situer autrement : Amérique latine, Europe... Il en est de plus floues, non sans héritages impérialistes, mais qui semblent bien décrire aujourd'hui des configurations géographiques qui ont sens : Moyen-Orient, Asie (au sens devenu le plus usuel de l'ancien Extrême-Orient). Il en est enfin certaines pleines d'ambiguïté comme l'idée d'Afrique, géographie variable (avec ou sans le nord du Sahara). Comment ne pas faire avec ? On ne peut qu'appeler à la précision, chaque fois qu'il en est fait usage, et se souvenir que chacun de ces termes n'a pas, ne peut pas avoir, une extension spatiale et une identité qui font consensus.

Mais toutes ces expressions relèvent de la famille des métagéographies-régions, qui définissent des macro-identités de vastes territoires et de peuples nombreux, proches de l'idée de civilisation. Qu'en est-il des plus vastes ensembles, formulés généralement sur le mode binaire, qui nomment des " classes " du Monde ? Aujourd'hui, aucun scientifique ne défend Nord/Sud, mais tout le monde l'utilise. Le raccourci est trop commode pour dire l'inégalité dans la société mondiale. Pourtant, avons-nous vu à la fin du chapitre 2, l'histoire zonale s'est durablement déployée surtout de part et d'autre de l'Atlantique, alors qu'une différenciation subordonnée des régions tropicales ne s'est réalisée que tardivement dans les Mondes des océan Indien et Pacifique et s'y efface vite. Garder quelque temps l'expression Nord/Sud peut se justifier pour l'Amérique et surtout l'Eurafrique, mais pas tout autour de la Terre.

Par ailleurs, cette fois dans le chapitre 7, j'ai avancé l'idée que le premier degré de différenciation (certainement pas de fracture) civilisationnelle serait sans doute d'opposer, à partir de l'Ancien Monde, l'Occident et l'Asie. Le premier s'est largement diffusé outre-mer avec l'aventure européenne des XVIe-XXe siècles, s'étendant dans toute l'Amérique et l'Océanie au point de marginaliser, quels que soient les efforts mémoriels actuels, les sociétés premières. Cet ensemble occidental est marqué par les paradigmes des religions révélées, y compris dans leurs versions de " sortie de la religion ". Le second hémisphère, n'ayant pas connu une diffusion similaire, peut garder l'expression continentale " Asie " qui a largement perdu aujourd'hui, dans les usages courants implicites, sa partie ouest (l'expression " Asie occidentale " s'est effacée devant le " Moyen-Orient ", voire le " Golfe "), qu'il est plus logique, dans la longue durée, de rapatrier dans l'hémisphère occidental. Ce vaste monde est façonné par tout un ensemble idéel dont le bouddhisme est la marque la plus étendue, mais auquel on peut rattacher également sa matrice hindouiste et l'ensemble des " sagesses " qui l'ont décliné.

Je n'ai, bien sûr, aucune illusion sur l'évidence de ce double découpage (Nord/Sud + Occident/Asie). On ne peut que voir immédiatement une foule d'exceptions, de réfutations à partir de sociétés qui ne rentrent pas dans ces cases grossières. Mais, puisque le début de cette conclusion est un appel à la discussion, voilà une petite contribution au débat. Proposons à la discussion civique, car il s'agit bien d'une question de citoyen du Monde, d'autres métagéographies simples pour dire l'écoumène et faisons au mieux, sans laisser le mort saisir le vif !

Petite métagéographie amusante, pour la chute : un Occident divisé en Nord et Sud - ce qui n'est pas le cas de l'Asie -, ne serait-ce pas retrouver le schéma de la mappemonde médiévale divisée en trois avec une grande Asie et deux autres parties séparées par la Méditerranée, qu'on appelle donc " T dans O " ? Conjonction formelle qui force évidemment beaucoup le trait, mais qui rappelle aussi que l'Europe a dessiné et tissé simultanément le Monde et qu'on n'a pas fini d'en retrouver les séquelles.

    

GRATALOUP Christian, Vision(s) du monde. Histoire critique des représentations de l'Humanité, Paris, Armand Colin, Le temps des idées, octobre 2018, p. 21-27, 199-204.

03 octobre 2018

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27 septembre 2018

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