Zone euro : ce que veulent les peuples (août 2017)

Bonne nouvelle, pour l'économiste de Natixis, les recommandations pour améliorer le fonctionnement de la zone euro répondent aux doléances des citoyens.

L'idée qu'il faut écouter les peuples de la zone euro avant de réformer les institutions, l'organisation, de la zone euro est de plus en plus acceptée, l'approche technocratique qui a prédominé jusqu'ici étant de plus en plus rejetée. Mais heureusement, ce que demandent les peuples de la zone euro est probablement proche de ce que suggèrent les économistes dans trois directions essentielles : la coordination des politiques économiques, le financement européen de programmes qui améliorent concrètement la vie des citoyens, la définition de programmes d'ajustement des politiques économiques qui évitent l'austérité.

Le rejet croissant de l'Europe par les opinions, la montée des partis eurosceptiques, le Brexit ont convaincu qu'il fallait éviter de faire davantage appel aux citoyens européens. Le danger serait alors évidemment une complète divergence entre les désirs des opinions et la vue des « technocrates », des « économistes » en ce qui concerne l'évolution de l'organisation de la zone euro et de ses institutions. Mais, heureusement, ce n'est pas ce qui se produit : il nous semble que ce que demandent les peuples est assez proche de ce que suggèrent la majorité des économistes au sujet de l'évolution institutionnelle de la zone euro. Suivre les suggestions des économistes permettrait aussi de rapprocher l'Europe des peuples.

Le premier sujet est la coordination des politiques économiques. Les économistes partent du concept d'externalité : une politique économique menée dans un pays de la zone euro génère une externalité internationale si elle affecte l'équilibre économique et le bien-être des autres pays de la zone euro. Les politiques économiques qui génèrent des externalités doivent être coordonnées. Dans la pratique, ceci voudrait dire par exemple que les pays de la zone euro ne devraient pas pouvoir décider sans concertation de mettre en place une politique salariale restrictive comme l'on fait l'Allemagne au début des années 2000 et l'Espagne depuis 2008 avec une politique de concurrence fiscale (pourtant sur les cotisations sociales la taxation des profits des entreprises, une politique de déréglementation du marché du travail). Toutes ces politiques améliorent en effet la compétitivité du pays au détriment des autres membres de la zone euro. La coordination de ces politiques correspondrait bien aux attentes des citoyens, qui ne veulent plus de délocalisation liée à la concurrence salariale ou sociale d'autres pays européens, qui rejettent une politique de baisse continuelle non coordonnée de la pression fiscale qui ne peut qu'aboutir à une baisse de la générosité des systèmes de protection sociale. Dans la zone euro, le taux d'imposition moyen des entreprises est passé depuis 1998 de 35 % à 25 %. Le taux d'imposition des profits des sociétés va de 12,5 % (Irlande) à 34 % (France, Belgique).

Le second sujet est celui des fonctions remplies par l'Europe (par la zone euro dans l'analyse faite ici). Les économistes plaident pour la mise en place d'un budget de la zone euro. Il réaliserait des transferts de revenus des pays les plus riches vers les pays les plus pauvres, et permettrait ainsi de réduire l'hétérogénéité qui résulte de la divergence des spécialisations productives des pays. Il faudrait donc, pour constituer ce budget de la zone euro, transférer des responsabilités et des financements des budgets des États vers le budget fédéral de la zone euro. Ceci aussi correspond à une demande des citoyens : que l'Europe s'occupe d'eux, c'est-à-dire prenne en charge des fonctions qui aident concrètement les citoyens européens. On peut alors réfléchir à différents programmes qui pourraient être pris en charge en tout ou partie par le budget de la zone euro : l'indemnisation du chômage; le financement d'un revenu minimum; l'éducation professionnelle, technique, l'apprentissage, le logement social. Sans ces programmes et sans budget fédéral, la tendance à la divergence des niveaux de vie continuera. Aujourd'hui, le PIB par habitant représente 42 % de celui de l'Allemagne en Grèce, 48 % au Portugal, 63 % en Espagne, 72 % en Italie, 88 % en France.

Le troisième sujet est celui, très débattu, de l'austérité. Il n'y a pas en réalité d'austérité dans la zone euro, mais des processus asymétriques d'ajustement des politiques économiques : lorsque des pays ont des déficits extérieurs excessifs, ils doivent les faire disparaître, alors que les pays qui ont des excédents extérieurs excessifs (Allemagne, Pays-Bas) les conservent; lorsque des pays ont des déficits publics excessifs, ils doivent les corriger alors que l'Allemagne garde son excédent budgétaire. Cette asymétrie génère bien sûr un biais récessif qui déprime la croissance, et que les opinions perçoivent comme étant une volonté d'austérité. Passer à des ajustements symétriques, où les pays en bonne situation économique mèneraient des politiques expansionnistes qui annuleraient les effets des politiques restrictives menées par les pays en difficulté ferait disparaître cette association zone euro-austérité.

Finalement, ce que disent les économistes sur la zone euro ressemble à ce que souhaitent les peuples. Si écouter les économistes revient aussi à écouter les peuples, alors on peut fructueusement améliorer les institutions de la zone euro. Ceci est le cas si on fait disparaître la concurrence sociale, salariale, fiscale en coordonnant les politiques correspondantes; si on donne à un budget de la zone euro des fonctions qui améliorent la vie des citoyens : si on ne fait plus porter tout le poids des ajustements économiques sur les pays en difficulté, ce qui crée dans les opinions la perception d'une volonté structurelle d'austérité.

ARTUS Patrick, « Zone euro : ce que veulent les peuples », Le Point, mercredi 2 août 2017, n°201708.