La France va-t-elle (vraiment) mieux ? (janvier 2018)

Etat des lieux. L'euphorie semble avoir succédé au pessimisme. Est-ce justifié ? Enquête.

« Je prévois entre 3,5 et 4 % de croissance cette année. » Jacques Delpla n'est pas un dangereux illuminé mais un économiste tout ce qu'il y a de plus sérieux. Et, pour 2018, ce professeur associé à l'Ecole d'économie de Toulouse ne se définit pas comme « optimiste » mais « extrêmement optimiste ». Alors, bien sûr, il reste l'un des seuls à prévoir une progression de l'activité aussi rapide cette année. Mais, selon lui, les organismes chargés de faire des prévisions économiques, forcément prudents, n'anticipent jamais l'ampleur des retournements économiques, à la hausse comme à la baisse.

L'indice du climat des affaires de l'Insee, cet indicateur avancé de la conjoncture fondé sur les réponses de chefs d'entreprise - considéré comme assez fiable pour estimer la croissance dans les six à douze mois - indique bien une solide expansion. Dans l'industrie, il a atteint en novembre son niveau le plus élevé depuis dix ans, soit avant l'éclatement de la crise financière de 2008. Les industriels pensent même que les perspectives générales d'activité n'ont jamais été aussi bonnes depuis... dix-sept ans.

Un autre indice mensuel du même type, très regardé par les économistes, celui de la société privée Markit, va dans le même sens. L'activité française au 4e trimestre 2017, qui n'est pas encore connue, a sans doute encore été vive. « La croissance française se maintient à l'un de ses plus hauts niveaux historiques », titre le communiqué sur l'indice de décembre, publié début janvier.

Mais c'est aussi l'excellente conjoncture en zone euro et en Allemagne, principal partenaire commercial de la France, qui incite Jacques Delpla à parier sur une accélération de la croissance. « En novembre, l'indice Ifo du climat des affaires a atteint son plus haut depuis 1991, date du début de la série. Et si on remonte encore en arrière, avant la réunification, il atteint un record depuis 1969, à une époque où le Deutsche Mark était très sous-évalué », s'enthousiasme l'économiste. Preuve que le dynamisme de l'économie française est déjà bien enclenché, elle a progressé de 2,2 % entre le troisième trimestre 2016 et le troisième trimestre 2017, dernier chiffre connu, selon l'Insee.

Et cette tendance devrait se prolonger cette année. L'Insee ne se risque pas encore à faire une prévision pour 2018, mais ses experts estiment que l'« acquis de croissance » à la fin du premier semestre sera de 1,9 %. Ce qui signifie que, même si l'activité se mettait à stagner tout le reste de l'année, la croissance moyenne atteindrait tout de même 1,9 % ! Autant qu'en 2017. C'est une excellente nouvelle pour Emmanuel Macron et son Premier ministre, Edouard Philippe, qui ont tablé sur une croissance de seulement 1,7 % pour construire le budget 2018. Qui dit croissance supplémentaire dit recettes fiscales supplémentaires...

François Hollande avait affirmé pendant pratiquement tout son quinquennat que « la reprise [était] là ». Elle ne s'est vraiment matérialisée qu'au moment de l'entrée d'Emmanuel Macron à l'Elysée. Six mois après sa prise de fonctions, « tous les indices en Europe sont incroyablement bons », résume le directeur de la recherche économique de Natixis, Patrick Artus. Même si les prix du pétrole ont un peu remonté, les taux d'intérêt sont toujours très bas. Et malgré une appréciation de l'euro ces derniers mois, la monnaie reste à un niveau acceptable, notamment face au dollar, aux alentours de 1,20 dollar.

Un moment de grâce. Peut-on parler d'un effet Macron ? Bruno Le Maire, le ministre de l'Economie et des Finances, n'hésite pas à l'affirmer. « Nous avons décidé de baisser massivement la fiscalité du capital dès cette année. (...) Cela crée de la confiance et accélère le retour de la croissance », déclare-t-il au Point (voir pages suivantes). En réalité, il est bien trop tôt pour le dire, même si les enquêtes font déjà état d'un vent d'optimisme des investisseurs internationaux. Pour l'heure, le wagon hexagonal s'est simplement accroché à la locomotive de la croissance mondiale et européenne, dopées par le redémarrage du commerce international. Et profite désormais à plein d'un effet de rattrapage classique après une crise économique et financière dont les conséquences se sont fait sentir jusqu'en 2016. « Un moment de grâce », résume l'économiste Christian Saint-Etienne, professeur titulaire de la chaire d'économie industrielle au Conservatoire national des arts et métiers.

Emmanuel Macron saura-t-il s'en servir pour s'attaquer aux faiblesses structurelles de l'économie française ? Ou bien le président jupitérien va-t-il au contraire s'endormir sur son petit nuage ? L'exécutif aurait tort de voir la partie déjà gagnée. Malgré le rythme de croissance anticipé par l'Insee (autour de 2 %), le chômage ne devrait décroître que très lentement, selon l'institut. Au 1er semestre, les créations nettes d'emplois dans le secteur privé devraient rester dynamiques, mais seront contrebalancées par la baisse des contrats aidés décidée par le gouvernement. Si bien que le taux de chômage en juin resterait scotché à 9,4 % de la population active (hors Mayotte).

Plusieurs questions taraudent désormais les économistes. Le scénario rose de 2018 d'une croissance sans doute supérieure ou égale à 2 % peut-il être mis à mal ? Les analystes évoquent, pêle-mêle, le risque lié aux élections législatives italiennes de mars avec la montée des partis antieuropéens comme le Mouvement 5 Etoiles, ou celui d'une nouvelle crise financière. Euphoriques, les investisseurs ont misé sur toutes les classes d'actifs, les actions comme les obligations, ce qui accentue les risques en cas de retournement. L'année dernière, l'indice phare de la place parisienne, le CAC 40, a ainsi connu sa meilleure performance depuis 2013 avec un gain de plus de 9 %, un niveau un peu inférieur au pic atteint début mai 2007. « Bien qu'allant de pair avec l'amélioration de la conjoncture, cette accélération du cycle financier peut être source d'une montée des risques dont la matérialisation pourrait fragiliser le système financier et la reprise économique », soulignait en décembre le Haut Conseil de stabilité financière, instance chargée, en France, de surveiller les excès de la finance.

Pour la France elle-même, c'est la question du potentiel de croissance de l'économie qui est désormais posée. Au-delà de l'accélération conjoncturelle actuelle, quel est le rythme de progression de l'activité que son économie est capable de soutenir sans risquer la surchauffe ? Déjà, des signes inquiétants apparaissent. Les entreprises sont désormais plus nombreuses à connaître des difficultés pour augmenter leur production plutôt que des problèmes pour remplir leurs carnets de commandes. C'est le cas depuis l'été 2017 dans l'industrie, les services et le bâtiment. En cause, des équipements insuffisants, des problèmes d'approvisionnement, mais surtout... des difficultés de recrutement, alors que le taux de chômage atteint encore 9,7 % de la population active (hors Mayotte). 38 % des entreprises françaises sont concernées, selon l'Insee. Dans l'industrie et les services (mais pas dans le bâtiment), le niveau est comparable à celui de 2007, quand le taux de chômage était tombé aux alentours de 7,5 %...

Défis. Comment les entreprises expliquent-elles leurs difficultés à recruter ? Surtout par le manque de main-d'oeuvre adaptée. C'est le cas de Paprec, une société spécialisée dans le traitement des déchets. « On a du mal à trouver des candidats pour certains postes et ça s'est accru ces derniers mois, notamment pour les chauffeurs de poids lourds. Parmi nos autres métiers très tendus figurent les mécaniciens pour réparation, les techniciens de maintenance ou les agents de planning », témoigne Sylviane Troadec, directrice générale adjointe chargée des ressources humaines. Au point d'assurer elle-même un programme de formation pour une petite vingtaine de chauffeurs recrutés grâce à Pôle emploi à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, avec le passage du permis requis. Pour Patrick Artus, Emmanuel Macron risque donc de buter sur un chômage « structurel » plus que « conjoncturel ». « Si, comme le suggère le niveau des difficultés de recrutement, le taux de chômage structurel de la France est de l'ordre de 9 %, à la vitesse présente des créations d'emplois, la France va être très vite au taux de chômage structurel, et alors la croissance devra nécessairement ralentir, puisque les entreprises ne pourront plus embaucher », conclut l'économiste dans une note alarmiste. D'autres relativisent : les tensions sur les embauches sont, pour une part, un phénomène classique en période de reprise. Explication fournie par un haut responsable patronal dans le secteur industriel : « Les patrons recherchent parfois des moutons à cinq pattes pour un salaire modéré », car ils se sont habitués pendant la crise à recruter très facilement, parfois même des salariés surqualifiés pour leur poste.

Les difficultés de recrutement déclarées par les entreprises montrent à quel point la réforme de la formation professionnelle et du système d'apprentissage engagée par Emmanuel Macron sera décisive pour augmenter le potentiel de croissance de la France, après les ordonnances de libéralisation du marché du travail censées donner plus de souplesse aux entreprises pour s'adapter aux cycles économiques.

Avec le déficit de robotisation des usines françaises, l'économiste Christian Saint-Etienne fait en effet de la « déqualification globale de la force de travail » l'un des deux problèmes structurels majeurs de l'Hexagone. L'OCDE relève désormais que la France est passée derrière la Pologne, pays censé être moins développé, en termes de compétence de base des adultes en mathématiques et en « littératie », c'est-à-dire l'aptitude à comprendre et à utiliser des informations écrites dans la vie courante. Selon Thierry Lepaon, patron de la Délégation interministérielle à la langue française pour la cohésion sociale, 6 millions de Français ont du mal à simplement maîtriser la langue française. Pour faire face à cette situation, la politique éducative menée par Jean-Michel Blanquer sera évidemment déterminante. Pour coller au plus près aux besoins des entreprises, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, semble partie pour donner la main aux branches professionnelles sur le développement de l'apprentissage, afin que cette forme d'enseignement aux taux d'insertion excellents devienne enfin une voie d'accès privilégiée à l'emploi des jeunes. La réforme de la formation professionnelle, quant à elle, doit permettre à chaque Français de mieux prendre en main sa carrière grâce à un compte personnel de formation très facile d'accès. Ces deux chantiers, ainsi que la réforme de l'assurance-chômage, aboutiront au printemps avec la présentation d'un projet de loi unique.

Le deuxième défi du chef de l'Etat sera de rétablir les comptes publics, tant qu'il en est encore temps. Avec un endettement proche de 100 % du PIB, la France risque le décrochage par rapport à son voisin allemand, dont la dette diminue maintenant à une allure accélérée, ce qui devrait inciter les investisseurs à faire payer une prime de risque pour financer l'Hexagone. D'autant que le renversement de la politique monétaire ultra-accommodante de la Banque centrale européenne est attendu pour la fin de l'année. La charge de la dette pourrait donc augmenter, alors qu'elle pèse déjà 41,2 milliards, beaucoup plus lourd que le budget des armées, après plusieurs années marquées par des conditions de financement historiquement favorables. Toute la question est de savoir à quel rythme. Le scénario central mise sur une remontée très progressive, anticipée par l'Agence France Trésor, qui émet la dette française. Mais une remontée plus brutale n'est pas totalement exclue.

Effort. Les économistes sont en tout cas unanimes, c'est le moment ou jamais d'engager un véritable effort de réduction du déficit. Car c'est au moment où l'économie va bien qu'il faut faire des efforts, afin de pouvoir relâcher la pression en cas de récession. D'ici à la fin de son quinquennat, le chef de l'Etat a promis de baisser la dette de 5 points de PIB et les dépenses publiques - domaine dans lequel la France est championne de l'OCDE avec un taux de 56,4 % par rapport au PIB - de 3 points. Impossible en effet d'augmenter encore les impôts, alors que les prélèvements obligatoires atteignent déjà un niveau très élevé par rapport aux autres grands pays comparables (44,4 % du PIB en 2016). Le budget 2018 reste pourtant très timoré en matière de réduction du déficit, lequel devrait passer de 2,9 % fin 2017 - si tout va bien - à 2,8 %. Après avoir annoncé une stabilité des dépenses publiques à l'euro près, le gouvernement a relâché la pression, en reportant les deux tiers des baisses de charges promises aux salariés et aux indépendants de janvier à octobre. Les dépenses devraient finalement progresser de 0,6 %, un effort indéniable, mais qui ne marque pas de vraie rupture par rapport au passé, a publiquement regretté le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau. Même le rédacteur du programme économique de campagne d'Emmanuel Macron le reconnaît : « Le sujet de la dépense publique reste largement devant nous. Le premier budget n'a pas été un budget de restructuration de la dépense publique », considère l'économiste Jean Pisani-Ferry.

« Emmanuel Macron n'a pas fait un budget 2018 très resserré de réduction des déficits publics comme l'aurait voulu la Commission européenne. Je crois qu'il a raison, car cela évitera de casser la croissance, relativise Jacques Delpla. Mais, en 2019, il ne faudra pas redistribuer le surplus budgétaire lié au surcroît d'activité. » Comprendre, pas question de refaire le coût de la cagnotte comme Lionel Jospin en 2000 en accordant cadeaux fiscaux aux ménages et aux entreprises...

D'ores et déjà, l'essentiel de l'effort sur les dépenses publiques promis a été repoussé de 2020 à 2022. Le temps, sans doute, de laisser le gouvernement mettre en oeuvre sa réforme de l'Etat (mais aussi les collectivités locales et les administrations de la Sécurité sociale). Un des chantiers décisifs du mandat Macron.

Fil rouge. Lancé à l'automne, le Comité Action publique 2022, piloté par le directeur de Sciences po, Frédéric Mion, le PDG de Safran, le Franco-Australien Ross McIness, et l'ancienne directrice de cabinet de Manuel Valls à Matignon, Véronique Bédague-Hamilius, est en train de passer en revue, loin des projecteurs, 21 politiques publiques. Il doit faire des propositions vers la fin du mois de mars. Cinq thèmes transversaux doivent servir de fil rouge : la simplification administrative, la transformation numérique de l'administration, l'organisation territoriale des services publics, la modernisation de la gestion budgétaire et comptable ou encore la rénovation du cadre des ressources humaines. Autrement dit, le statut de la fonction publique pourrait être modernisé pour donner plus de souplesse dans la gestion des fonctionnaires. Mais les travaux patinent, au point que de plus en plus s'interrogent ouvertement sur l'avenir de la réforme de l'Etat version Macron. Les deux précédentes tentatives, celle de Nicolas Sarkozy avec sa révision générale des politiques publiques et celle de François Hollande avec sa modernisation de l'action publique, avaient échoué à faire baisser significativement les dépenses ou à moderniser les services publics. Le macronisme devra notamment être jugé sur l'ampleur de la transformation qu'il décidera dans ce domaine.

Mais la France n'est pas une île. L'autre grand test économique pour le président de la République sera sa capacité à négocier avec ses partenaires une réforme européenne, notamment pour améliorer le fonctionnement de la zone euro. L'enjeu est de permettre aux 19 pays qui utilisent la monnaie unique de mieux faire face à une crise lorsqu'elle frappe l'un d'entre eux et d'éviter ainsi le scénario noir des années 2012-2013. Nombre de sujets techniques, mais fondamentaux, sont sur la table : la finalisation de l'Union bancaire, pour empêcher que des banques en difficulté n'entraînent dans leur sillage les Etats obligés de voler à leur rescousse; la constitution d'une union de marché des capitaux, dans l'espoir que l'épargne abondante des pays en excédent (le nord de l'Europe) finance les besoins d'investissements des entreprises dans les pays du Sud; une relative convergence fiscale, afin de stopper la course à la baisse des taux d'impôt sur les sociétés. Le rêve d'Emmanuel Macron serait d'imposer, ensuite, un budget de la zone euro d'une taille significative (plusieurs points de PIB), pour financer l'innovation européenne et jouer un rôle stabilisateur en cas de coup de grisou économique. Tout cela dépendra beaucoup de la bonne volonté des Allemands et donc de l'issue des négociations entre le parti d'Angela Merkel et les sociaux-démocrates du SPD.  

      

VIGNAUD Marc, « La France va-t-elle (vraiment) mieux ? », Le Point, jeudi 11 janvier 2018, n°2367.