Pour la première fois de ma vie, j’ai fait une fouille archéologique. C’était un rêve. Ce rêve, sans doute enfoui dans beaucoup de têtes d’enfants … je l’ai réalisé !

C'était jeudi 1er octobre 2015.

Votre serviteur à la fouille, photographié par David.

Sous les conseils et consignes de David, j’ai gratté le sédiment le long de la paroi de la grotte, en faisant attention de préserver les concrétions qui adhèrent encore à la paroi, et qui seront récupérées plus tard pour analyse. Pour cela, on utilise une petite pelle en plastique et un pinceau plat. On verse le contenu de la pelle dans un seau qui été préalablement identifié avec un sachet plastique. Une très fine poussière noire, qui s’infiltre très facilement dans les yeux et les poumons, vole constamment dans la zone de travail. Le seau part au tamisage.

On travaille sur une zone de 50 cm de large sur 10 cm de haut, la profondeur étant contrainte par le profil de la grotte. Ensuite on passe à la zone située immédiatement sous la précédente et on change de seau.

On voit ici Florent (à la prise de vue) et David (à l’éclairage) devant la zone que je vais fouiller. On aperçoit le quadrillage matérialisé par des ficelles.


Pendant ce temps-là, d’autres sont au tamisage des seaux que j’ai remplis … mais Jean-Claude, un spécialiste de la question vous en a déjà parlé !!

Chaque pièce lithique est scrupuleusement repérée dans le volume xyz (voir billet plus ancien de Jean-Claude pour la construction du quadrillage). La précision est très impressionnante et montre l’extrême rigueur dans le travail des scientifiques. Chaque pièce extraite, quelque-soit le nombre final, sera identifiée entre autre par sa position.

Extrait du carnet de David sur lequel il note pour chaque échantillon (colonne N°) sa position (colonnes X, Y et Z) et sa nature.

 

Pour David, il y a deux objectifs à cette extrême rigueur : tout d’abord répondre à une exigence scientifique patrimoniale. En effet,  on creuse un site d’occupation humaine et on le détruit … C’est un peu le paradoxe « on détruit pour connaître ». Or tout le monde parle de préservation du patrimoine !! Cette exigence s’impose à tous de transmettre à tous, aux contemporains comme aux générations futures. Cette rigueur permettra éventuellement une reconstitution virtuelle de tout ce que l’on a enlevé.

Le deuxième objectif, une fois que l’on a une perception de la 3D dans les niveaux, est d’avoir une idée de la spatialité d’occupation, de différencier les différentes aires d’activité (si elles existent). Ici, David pense que ce sera sans doute difficile de le faire.

Enfin, la science n’est jamais figée. L’avancée d’une équipe permet à d’autres de poursuivre. En sciences, l’observation est absolument fondamentale. Si cette première étape de toute démarche scientifique est effectuée avec toute la rigueur nécessaire, elle restera toujours valable. Alors que les interprétations, elles, peuvent évoluer au cours du temps, au gré des avancées de la science et des nouveaux modèles explicatifs.

[Enfin, n’oublions pas qu’il existe des fouilles de sauvetage, ou les archéologues disposent d’un ou deux mois pour extraire le maximum de pièces. C’est le travail de l’INRAP en France]

David attache de l’importance à préserver ce patrimoine, aussi bien pour les populations autochtones que les nouveaux arrivants, plus ou moins récents. Mémoire ancestrale (populations noires autochtones) et mémoire « résidentielle » (populations blanches descendants ou non de colons) doivent coexister. Elles peuvent fournir un ciment sur lequel bâtir un rapprochement qui est pour le moment fragile.

L’excitation monte quand on devine, encore enchâssé dans le sédiment très fin, un fragment. Est-ce un quartz taillé, un fragment de basalte, une pièce squelettique, un os avec des traces de découpe, un charbon ? Ou bien un « vulgaire » morceau de granite …

La chance m’accompagne : sur 20 cm d’excavation, j’ai extrait 5 objets lithiques en basalte, 2 en quartz et même un en … on ne sait pas encore (j’opte pour de l’obsidienne mais ils sont sceptiques !!).

Quelle émotion de dégager un outil posé là il y a plusieurs milliers d’années par une autre main humaine !

Les pièces que j’ai collectées sont rangées et identifiées (LC = Leopard Cave ; P7 repère du quadrillage horizontal ; 6 = pièce n° 6).


Un quartz taillé à gauche et un joli basalte dont on voit bien les arrachements.


Alors que je suis en train d’écrire ce billet, un français nous rend visite sur le site. Il s’agit d’Emmanuel, installé en Namibie avec sa famille, qui va sans doute me mettre en relation avec des écoles namibiennes potentiellement intéressées par le projet. Jean-Claude avait rencontré Emmanuel lors de son séjour à Windhoek dans le but de proposer à des écoles namibiennes d’exploiter notre travail académique. Les objectifs visés étant multiples : contribuer à l’appropriation par la population namibienne de son patrimoine, et ce quelque-soit son origine ethnique, amplifier notre travail et élargir nos objectifs de l’échelle académique à l’échelle internationale (n’hésitons pas !!) en participant de manière modeste à créer du lien entre la Namibie et la France à travers la valorisation de son patrimoine …

Il va falloir commencer par faire une version anglaise du blog … Certaines classes en France pourraient participer à un tel projet ?

Au fur et à mesure que je travaille avec l’ordinateur en direct depuis Leopard Cave, je suis contraint de me déplacer avec mon bureau portable et le seau qui me sert de siège, pour fuir le soleil en ce début d’après-midi. La dalle de granite de la grotte me procure une ombre indispensable. David en profite pour me photographier. Il fait habituellement des photos floues (on ne reconnait pas le sujet mais au moins on en connaît l’auteur), mais ce coup-ci, il a mis l’autofocus !!!

J’ai juste à tourner la tête vers la gauche pour voir ceci :

On aperçoit sur la falaise de gauche l’affleurement sombre de basalte (c’est le plus proche de la grotte) ;  Le panneau solaire visible à côté de la voiture me permet de travailler car il recharge la batterie de l’ordinateur.


La tente où les tamiseurs s’abritent du soleil.

Les hommes, les femmes et les enfants qui ont vécu ici voyaient sans doute un paysage équivalent, car la flore n’a pas changé au cours des 2 500 dernières années. C’est Lebo qui est arrivé à ce résultat (voir le billet suivant).

Olivier Enderlin.