24 juillet 2017

Faut-il choisir entre pouvoir d'achat et emploi ? (juillet 2017)

Le plein emploi est-il associé à la modération salariale, à la faiblesse des hausses des salaires réels ?

Ceci pourrait venir de l’intensité de la concurrence par les coûts, de la nécessité pour les entreprises de financer des investissements importants de modernisation.

Nous regardons d’abord les évolutions observées dans certains pays de l’OCDE qui sont au plein emploi : Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Japon. Nous regardons ensuite le lien, pour les pays de l’OCDE, entre taux d’emploi, taux de chômage et évolution du partage des revenus.

Nous voyons que, pour les quatre pays analysés et à long terme après la crise de 2009) pour les pays de l’OCDE, le plein emploi est bien associé à une faible progression des salaires réels.

  

SYNTHÈSE : FAUT-IL AUJOURD’HUI RÉDUIRE LE SALAIRE RÉEL POUR ALLER AU PLEIN EMPLOI ?

La compression des salaires réels et la hausse de la profitabilité sont-elles aujourd’hui nécessaires pour obtenir le plein emploi ?

Regardant les situations des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de l’Allemagne et du Japon, nous avons vu que le plein emploi était bien associé à la compression des salaires réels ;

Comparant les pays de l’OCDE, nous voyons ensuite : qu’à long terme, la baisse de la part des salaires dans le PIB conduit bien à un taux d’emploi élevé et à un taux de chômage faible ; mais que c’est complètement l’inverse à court terme après une récession.

ARTUS Patrick, lundi 24 juillet 2017.

Dix ans après la crise de 2007, la tempête n'est pas finie (juillet 2017)

De financière et économique, la crise est devenue principalement politique.

Le 7 août 2007, débutait la plus violente crise du capitalisme depuis le krach d’octobre 1929 avec la décision de BNP Paribas de geler la valorisation de trois de ses fonds. Elle s’est mondialisée en trois temps avec l’effondrement du crédit consécutif à la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008, la tourmente de la zone euro à compter de 2009 puis le choc sur les émergents à partir de 2013. Les causes du cataclysme ont mêlé, comme dans les années 1920, une économie de bulle immobilière et financière, des politiques monétaires laxistes, des déséquilibres fondamentaux des échanges et des paiements mondiaux.

Dix ans après, la situation est très différente de celle des années 1930 où la déflation ne trouva d’autre issue que la Seconde Guerre mondiale. La reprise s’affirme, forte d’une croissance de 3,5 % en 2017 et 3,6 % en 2018, d’une vigueur retrouvée du commerce international qui progressera de 4,6 % en 2017, du retour vers le plein emploi avec un taux de chômage revenu à 5,9 % de la population active.

La politique économique a donc réussi à éviter une dépression mondiale. D’un côté, elle a poursuivi les bonnes priorités en sauvant les banques à travers 5000 milliards de dollars de concours publics, en soutenant la demande au prix d’un plan de relance planétaire mobilisant 40% du PIB des grands pays développés et de la Chine, en endiguant le recours au protectionnisme. De l’autre, le risque financier systémique a imposé une coordination inédite entre les grands États au sein du G20 sur les mesures de soutien à l’activité comme sur la régulation bancaire.

Désormais, les pressions déflationnistes et le chômage de masse s’effacent devant le retour de l’inflation. Et le défi central de la politique économique se déplace vers la normalisation des stratégies d’assouplissement quantitatif du crédit et le désendettement des États.

Au-delà du rétablissement progressif du cycle économique, de formidables changements sont intervenus dans l’ordre économique mondial. La crise a accéléré le rééquilibrage entre le Nord et le Sud, porté par l’ascension de la Chine qui est devenue la première puissance en termes de parité de pouvoir d’achat et qui assure un tiers de la croissance globale. Les inégalités ont été réduites entre les pays mais se sont accrues au sein des nations du fait du cumul de la récession et de la révolution numérique qui entraîne une polarisation des individus, des entreprises et des territoires. Le stock des dettes s’est envolé pour dépasser 200 000 milliards de dollars, soit trois années de PIB mondial, créant un nouveau risque systémique. La régulation des banques a été notablement renforcée mais demeure très hétérogène, notamment en Chine, et se trouve menacée aux Etats-Unis par la volonté de Donald Trump d’annuler le Dodd-Franck Act voté en 2010.

De financière et économique, la crise est devenue principalement politique. Dans les pays développés, la déstabilisation des classes moyennes a provoqué une vague populiste qui a déferlé en 2016 avec le vote du Brexit au Royaume-Uni, puis l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. Elle s’enracine dans les séquelles laissées par la déflation, dans la marginalisation face à l’ère digitale, dans le désarroi identitaire, la peur de l’immigration et le sentiment croissant d’insécurité qui nourrissent la haine des élites et la défiance dans les institutions démocratiques.

Il en résulte un renversement du monde. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni qui ont lancé la mondialisation avec les réformes libérales dans les années 1980 renouent avec les frontières et le protectionnisme. L’Amérique sape les principes de l’ordre mondial et du multilatéralisme – du FMI à l’Otan en passant par l’OMC, le TPP ou l’accord de Paris sur le climat. La Chine s’érige en héraut du libre-échange et de la stabilité du système mondial, tout en accélérant son expansion territoriale en mer de Chine et commerciale à travers les nouvelles routes de la soie. Le seul point commun reste l’exaltation des nationalismes qui accroît les risques de conflit au moment où la rivalité pour le leadership du XXIe siècle tourne à l’avantage de la Chine, la stratégie impériale méthodique de Xi Jinping contrastant avec l’irrationnalité et la paralysie de Donald Trump, désormais menacé d’une procédure d’impeachment. L’Europe est prise en tenailles entre l’affirmation des ambitions de puissance chinoises et la décomposition du leadership des Etats-Unis, illustrée par leur isolement lors du G20 de Hambourg. La tempête n’est donc pas derrière nous. Toutes les leçons sont loin d’avoir été tirées du terrible choc de 2008. Une nouvelle secousse est parfaitement possible, qui pourrait venir de l’éclatement des bulles de dettes, de l’effondrement du système des échanges internationaux en raison de la fragmentation de la mondialisation ou des tensions géopolitiques. Elle serait ravageuse non seulement sur le plan économique, car les marges de manoeuvre de la politique économique sont épuisées, mais aussi sur le plan politique avec le déchaînement des populismes et sur le plan international avec l’exacerbation des rivalités de puissance.

Les antidotes sont connus. Au plan national, le rééquilibrage des stratégies économiques en faveur d’une croissance inclusive, des investissements de l’innovation et de l’éducation pour acclimater la révolution numérique et générer de nouveaux gains de productivité. Au plan européen, le renforcement des structures de la zone euro et la mise en place d’une union économique et financière organisant une convergence sociale et fiscale. Au plan mondial, la lutte contre le protectionnisme et la relance de la coopération entre les grands pôles qui structurent la mondialisation. L’humanité est entrée dans l’âge de l’histoire universelle par le capitalisme. Elle peut en sortir par une nouvelle grande crise du capitalisme qu’il faut à tout prix éviter.

BAVEREZ Nicolas, « Dix ans après, la tempête n’est pas finie », Le Figaro, lundi 24 juillet 2017, p. 16.

20 juillet 2017

L'homéopathie peut-elle suffire à redresser la France ? (juillet 2017)

Les politiques économiques annoncées par le gouvernement français (fiscalité, marché du travail, éducation, économies de dépenses publiques, investissements publics) vont certainement dans la bonne direction.

L’inquiétude qu’on peut cependant avoir est la suivante : ces politiques ne sont-elles pas « homéopathiques » grâce à la gravité de la situation en France en ce qui concerne :

La compétitivité-coût ;

La modernisation du capital des entreprises ;

La pression fiscale sur les entreprises ;

Les compétences de la population active ;

L’employabilité des jeunes ?

Des politiques plus radicales auraient consisté en une redéfinition du rôle et du périmètre de l’État, en une réforme rapide des retraites, en une baisse forte de la pression fiscale sur les entreprises, en un changement complet de l’organisation du système de formation, en une véritable décentralisation dans les entreprises des négociations du marché du travail.

     

SYNTHÈSE : AURAIT-IL FALLU UNE APPROCHE PLUS RADICALE ?

Nous avons caractérisé « d’homéopathique » la stratégie de politique économique du nouveau gouvernement ; disons qu’elle est prudente, et la question est de savoir si elle peut corriger les handicaps de grande taille vus ci-dessus.

Une stratégie plus radicale aurait consisté :

En une réduction du périmètre de l’État (transfert au secteur privé d’activités) permettant de réduire les dépenses publiques et la pression fiscale sur les entreprises ;

En une réforme rapide des retraites pour en réduire le coût et aussi ainsi pouvoir réduire la pression fiscale ;

En un transfert de la formation professionnelle aux branches professionnelles et aux collectivités locales ;

En un transfert des négociations sur les salaires des branches aux entreprises, permettant de résorber plus rapidement le handicap de compétitivité.

ARTUS Patrick, jeudi 20 juillet 2017.

La croissance repart, les risques aussi... (juillet 2017)

Inflation latente, productivité au ralenti, instabilité politique imposent la vigilance ;

Dix ans après le pire krach de l’histoire du capitalisme depuis 1929, la reprise de l’économie mondiale se confirme. La croissance s’établira à 3.5% en 2017 et 3.6% en 2018. Le commerce mondial progressera de 4.6% en 2017, contre 2.4% en 2016. Mieux, la planète renoue avec un quasi-plein-emploi, puisque le taux de chômage est revenu à 5.9% de la population active, favorisant l’augmentation du salaire par tête (4% aux Etats-Unis).

Pour autant, les séquelles de 2008 continuent à peser, qu’il s’agisse de la formidable hausse du stock des dettes ou de la déstabilisation des classes moyennes. De financière et économique, la crise est devenue politique. Elle se traduit par la vague populiste qui a frappé le Royaume-Uni avec le Brexit puis les Etats-Unis avec l’élection de Donald Trump, mais aussi par la remise en question de l’indispensable coopération internationale.

En économie comme en politique, le moment de la reprise après une grande crise voit culminer les risques. C’est le cas aujourd’hui. Le cycle économique a été dominé depuis dix ans par la stagnation, les pressions déflationnistes et le chômage de masse.

Avec la croissance et le plein-emploi, l’inflation est de retour. Les prix industriels et les salaires se redressent, comme ceux du commerce international, en hausse de 6%, contre une baisse de 10% par an au cours de la dernière décennie.

Dès lors, la normalisation des politiques monétaires très accommodantes conduites par les grandes banques centrales est inévitable. Elle implique une hausse des taux d’intérêt qui pourrait faire basculer les Etats-Unis dans la récession au terme d’une de leurs plus longues périodes d’expansion, avec, à la clé, un nouvel emballement du populisme. La remontée des taux impactera par ailleurs les États, notamment, dans les pays développés, où la dette publique culmine à 120% du PIB, comme les entreprises, dont l’endettement atteint des niveaux très élevés (170% du PIB dans les pays développés et jusqu’à 220% en Chine). Elle va enfin de pair avec un risque de correction sur les marchés d’actions, dont la capitalisation a été multipliée par trois en huit ans.

La poursuite de la reprise se heurte aussi au ralentissement de la productivité, dont dépend la hausse du niveau de vie quand la population se stabilise et vieillit. Paradoxalement, la révolution numérique s’accompagne d’une chute des gains de productivité, passés depuis 2000 de 1 à 0.3% par an dans les pays riches et de 2 à 1% chez les émergents. Trois raisons y contribuent : du côté de la demande, la croissance très faible de la population et le creusement des inégalités ; du côté de l’offre, la diffusion hétérogène de la révolution digitale et sa concentration dans les secteurs des loisirs et de la communication ; du côté du financement de l’investissement et de l’innovation, les contraintes issues de la restructuration des banques et du surendettement.

L’originalité du moment présent provient cependant de l’envolée des risques politiques. L’explosion des passions protectionnistes et nationalistes dans les démocraties fragilise l’ordre économique mondial. À défaut de réformer le système de santé ou la fiscalité, Donald Trump achève de démanteler la position des Etats-Unis de régulateur ultime du capitalisme mondialisé, déjà mise à mal par le krach de 2008. Le G20 de Hambourg s’est ainsi conclu par l’isolement complet des Etats-Unis. Or la désintégration de la coopération multilatérale serait particulièrement dangereuse en cas de nouvelle secousse financière. Elle renforce par ailleurs la possibilité de guerres commerciales et monétaires qui exacerberaient les tensions géopolitiques. Le G20, qui avait perdu de son sens après la gestion du choc de 2008 et la mise en place d’une régulation financière internationale, retrouve ainsi son utilité pour endiguer les forces hostiles à la mondialisation, au libre-échange et à la lutte contre le réchauffement climatique.

La reprise de l’économie mondiale ne sera durable que si elle est adossée à des politiques publiques actives et coordonnées. Prudence des banques centrales dans la normalisation de leurs politiques monétaires. Maîtrise des déficits et des dettes publics dans un contexte de remontée des taux d’intérêt. Réformes du marché du travail, investissement dans l’éducation et les infrastructures, effort de recherche et d’innovation pour relancer la productivité et accompagner la révolution numérique. Croissance inclusive pour désarmer les causes du populisme. Renforcement de la gouvernance de l’économie mondiale pour éviter sa fragmentation et anticiper les prochains chocs.

Il n’est pas d’économie de marché sans gouvernance et sans régulation efficaces. Au moment où les Etats-Unis ont perdu la légitimité, la capacité et la volonté de l’assurer, c’est à l’Europe de reprendre à son compte la défense des valeurs de la liberté économique et d’engager le dialogue avec les grands pays émergents pour conforter la reprise et construire les cadres et les règles pour un développement soutenable au XXIe siècle.

BAVEREZ Nicolas, « La croissance repart, les risques aussi… », Le Point, jeudi 20 juillet 2017, n°2341, p. 8-9.

12 juillet 2017

Comment éviter la prochaine crise de la dette publique en zone euro ? (juillet 2017)

Stricte discipline budgétaire, restructuration des dettes, outils monétaires, FMI de la zone euro ou encore eurobonds : Patrick Artus, chef économiste chez Natixis, appelle à clarifier la stratégie pour éviter une nouvelle crise.

La précédente crise des dettes publiques de la zone euro, de 2011 à 2014, a fortement affaibli l’activité de la région durant cette période. Elle a été déclenchée par une crise de balance des paiements (le refus des pays ayant des excédents extérieurs de continuer à prêter à des pays ayant des déficits extérieurs).

Quelle que soit son origine, il paraît indispensable d’éviter le retour d’une crise des dettes publiques de la zone euro dans le futur. Pour cela, il existe deux stratégies.

La première stratégie consiste à imposer aux pays de la zone euro une stricte discipline budgétaire. Cela les met à l’abri à la fois d’une crise ayant des causes objectives (déficit public élevé, hausse du taux d’endettement public), mais aussi d’une crise « auto-réalisatrice ».

Cette dernière correspond à une situation où l’anticipation d’un défaut fait monter le taux d’intérêt sur la dette, ce qui fait effectivement apparaître un risque de défaut. Mais si la solvabilité budgétaire d’un pays est très forte, il est impossible d’anticiper qu’il fasse défaut…

Si cette stratégie de stricte discipline est adoptée, il faut que le déficit public soit nettement inférieur à celui qui assure la solvabilité budgétaire. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui : la solvabilité budgétaire n’est pas assurée en France, en Finlande ; elle est à peine assurée en Italie, en Espagne, en Slovaquie.

Et l’expérience passée montre que les institutions européennes (Commission, Conseil Européen) sont incapables d’obtenir cette stricte discipline budgétaire.

Crise de solvabilité ou de liquidité

Il faut alors passer à la seconde stratégie. Faute d’imposer une stricte discipline budgétaire aux pays de la zone euro, il faut mettre en place un mécanisme de résolution des crises des dettes publiques.

S’il s’agit d’une crise de solvabilité (objectivement, le pays ne peut pas assurer sa solvabilité budgétaire, l’effort à fournir serait trop élevé), alors il faut restructurer la dette du pays. Prenons les cas des pays qui ont aujourd’hui un taux d’endettement public élevé et un problème de solvabilité budgétaire ; c’est le cas de la France, de l’Espagne et de l’Italie.

Il faut se demander s’il est raisonnable d’exiger de ces pays qu’ils augmentent leur excédent budgétaire primaire pour assurer leur solvabilité budgétaire ou si l’excédent budgétaire primaire nécessaire est impossible à atteindre.

S’il s’agit d’une crise de liquidité (impossibilité pour le pays de se financer à un taux d’intérêt acceptable sur les marchés financiers, alors il ne faut pas restructurer la dette du pays. Il faut lui prêter. On peut utiliser un instrument monétaire.

Ce sont alors les achats de dette d’un pays par la BCE, donc financés par la création monétaire, qui font sortir le pays de la crise, comme on l’a vu avec le Quantitative Easing (QE). On pourrait le voir aussi avec l’OMT, mécanisme à travers lequel la BCE pourrait acheter la dette d’un seul pays.

La difficulté avec ces deux instruments monétaires (QE et OMT) est un risque de conflit entre les objectifs normaux de la banque centrale et son rôle de soutien de la dette publique d’un pays. Cette question risque de se poser rapidement dans la zone euro : la baisse du chômage pourrait en effet conduire la BCE à vouloir sortir du Quantitative Easing. Avec le risque que cette sortie ne redémarre une crise des dettes publiques périphériques.

Penser un FMI de la zone euro

On peut alors utiliser un instrument non monétaire. Il faudrait concrètement créer un FMI de la zone euro, en utilisant probablement l’ESM (European Stability Mechanism) comme point de départ. ). Cette structure serait dotée d’une capacité de prêt aux pays de la zone euro à partir de ressources venant des Etats ou de ressources empruntées.

Au total, il faut clarifier la stratégie de la zone euro vis-à-vis des dettes publiques. Cette stratégie consiste de fait aujourd’hui de ne pas imposer une discipline budgétaire stricte (plusieurs pays ne respectent pas leur solvabilité budgétaire) et à utiliser un instrument monétaire (le Quantitative Easing), qui n’est pas tenable à moyen terme car la BCE devra réagir au retour au plein emploi.

Il faudra que la zone euro explicite donc une autre stratégie qui pourra être soit une stricte discipline budgétaire, qui éviterait les crises de la dette et faciliterait de plus la mutualisation (le passage aux Eurobonds) ; soit le recours à une restructuration des dettes publiques en cas de crise de solvabilité, ou bien l’intervention d’un FMI de la zone euro en cas de crise de liquidité.

Si cette seconde stratégie est adoptée, les investisseurs devront dès lors accepter le risque de restructuration des dettes souveraines de la zone euro. Et les gouvernements accepter de payer les primes de risque correspondantes.

ARTUS Patrick, « Comment éviter la prochaine crise de la dette publique en zone euro ? », Le Revenu, jeudi 6 juillet 2017.

La pression fiscale sera réduite de près de 11 milliards en 2018 (juillet 2017)

INTERVIEW - Le Premier ministre déclare aux «Échos» vouloir «créer un effet de souffle fiscal pour l’emploi et la croissance». La taxation forfaitaire des revenus du capital sera appliquée dès l’an prochain. Pour le budget 2018, l’exécutif vise une croissance de 1,7 % et un déficit ramené à 2,7 % de PIB.

Depuis votre discours de politique générale, le rythme des baisses d’impôt a suscité beaucoup de débats, voire d’incompréhensions. Quelle sera l’ampleur de la diminution des prélèvements obligatoires en 2018, pour les ménages et les entreprises ?

J’avais indiqué dès ce discours que la baisse des prélèvements représenterait 1 point de PIB, soit environ 20 milliards d’euros sur l’ensemble du quinquennat. Nous avons décidé d’en réaliser plus de la moitié dès l’année prochaine. La pression fiscale sera réduite de près de 0,6 point de PIB, soit un montant proche de 11 milliards. C’est un effort considérable.

Vous aviez parlé d’une baisse de 7 milliards d’euros samedi dernier. Pourquoi avoir changé de braquet ? Avez-vous été sensible aux critiques de certains économistes ?

Habituellement, les arbitrages fiscaux se font en août, et lors du discours de politique générale, qui porte sur la politique des années à venir, j’avais volontairement laissé ouvertes certaines questions sur le rythme des baisses d’impôts, comme par exemple pour la taxe d’habitation. Mais dans le courant de la semaine dernière, avec le président de la République, nous avons décidé d’accélérer ce rythme, afin de maximiser les effets économiques de cette stratégie.

Qu’attendez-vous de ces mesures ?

Nous voulons provoquer un effet de souffle fiscal en faveur de l’investissement, de l’emploi et de la croissance. Entendons-nous bien : je ne crois pas que le seul instrument fiscal suffise à résoudre tous les problèmes économiques de la France. Il s’agit d’un élément d’une politique globale, cohérente, avec le plan d’investissements de 50 milliards, avec la réforme du droit du travail et toutes les réformes sociales - formation, apprentissage, retraites, assurance-chômage, etc. - qui vont être menées rapidement. Nous voulons donner confiance aux acteurs économiques, avec de la visibilité et des engagements précis.

Vous anticipez un choc de confiance ?

La confiance ne se décrète pas, elle se crée puis se constate.

Concrètement, quels impôts vont baisser en 2018 ?

D’abord, une première étape de la réforme de la taxe d’habitation va être engagée. Cela représentera environ 3 milliards de baisses d’impôt en 2018. Je tiens à discuter des modalités précises et des compensations nécessaires avec les collectivités locales, lors de la conférence des territoires qui se tiendra lundi prochain. Je rappelle par ailleurs que les cotisations sociales des salariés vont nettement diminuer au 1er janvier 2018, ce qui augmentera le pouvoir d’achat des actifs. Le message est clair : le travail doit payer !

La CSG va augmenter pour financer ces baisses de cotisations. Pourquoi ne précisez-vous pas les compensations envisagées pour les fonctionnaires et les travailleurs indépendants, qui craignent, eux, de voir leur pouvoir d’achat baisser ?

Le principe de ces compensations a été clairement affirmé, et nous souhaitons discuter des modalités avec les intéressés. Mais j’insiste : il n’y aura pas de perte de pouvoir d’achat pour les indépendants et les fonctionnaires. Il y aura des mesures de compensation pour ces deux catégories.

Qu’en est-il de la fiscalité du capital ?

La réforme de l’ISF sera appliquée intégralement en 2018. Nous allons créer en lieu et place un impôt sur la fortune immobilière (IFI), de façon à ce que le patrimoine qui n’est pas immobilier ne soit pas taxé. Les seuils et les taux ne seront pas modifiés, et l’abattement de 30% sur la résidence principale sera conservé. C’est 3 milliards d’euros qui sont rendus aux Français.

Il s’y ajoutera la mise en oeuvre, là encore dès l’année prochaine, du prélèvement forfaitaire unique sur les revenus de l’épargne d’environ 30 %, qui représentera une baisse d’impôt d’environ 1,5 milliard d’euros. Les produits défiscalisés comme le Livret A seront toujours exemptés. L’assurance-vie conservera son régime fiscal actuel, seuls les nouveaux flux d’investissements au-delà de 150.000 euros seront concernés par le prélèvement forfaitaire.

Allez-vous remettre en cause les mesures fiscales prises à la fin du quinquennat Hollande ?

Non. Elles n’étaient pas financées, mais nous les appliquerons et nous trouverons les financements. Il y aura notamment une nouvelle étape de baisse de l’impôt sur les sociétés. Le taux de l’impôt sur les sociétés sera ramené à 25% d’ici 2022.

Au final, quel niveau de croissance attendez-vous pour l’année prochaine avec ces baisses d’impôts ?

La priorité donnée à l’investissement et la prévisibilité que nous allons donner à tous les acteurs économiques auront un effet sur la croissance. Pour autant, nous restons prudents pour asseoir notre crédibilité budgétaire. Nous visons donc une croissance de 1,7% l’an prochain, après le 1,6% qui est attendu cette année.

Comment financez-vous vos nombreuses baisses d’impôts ?

Nous le ferons par une maîtrise de la dépense. Concrètement, il s’agira donc bien d’une stabilité en volume (hors inflation) de l’ensemble de la dépense publique ; sur l’Etat stricto sensu, cela devrait signifier une stabilité en valeur. Cela devrait représenter au moins 20 milliards d’euros d’économies en 2018.

Est-ce que cela vous permet de réduire significativement le déficit ?

Nous visons un déficit en dessous de 3 % du PIB en 2018. Plus précisément, le document d’orientation budgétaire que nous avons transmis au Parlement indique que nous visons un déficit de 2,7 % l’an prochain. Mais je ne suis pas un fétichiste du chiffre. Mon objectif politique est d’être en dessous de 3 %, grâce au retour de la confiance.

Vous expliquiez la semaine dernière que la « France danse sur un volcan » en référence à l’explosion de la dette. Celle-ci va-t-elle reculer ?

La stratégie que nous menons vise également à ramener à un niveau moins insoutenable l’endettement public. Celui-ci devra reculer de 5 points de PIB durant le quinquennat.

Pensez-vous que cela suffira à restaurer la confiance des partenaires européens ?

Je sais que la France a beaucoup à faire pour restaurer une crédibilité budgétaire de moyen terme. Mais nous avons un chemin assez clair avec des réformes structurelles, qui, je le pense, convaincront nos partenaires européens.

Pour faire vos économies, faut-il s’attendre à des réductions d’effectifs dans la fonction publique dès 2018 ?

L’objectif, c’est la maîtrise de la dépense publique. Compte tenu du poids de la masse salariale dans ces dépenses, il y a nécessairement une part de l’effort qui doit en provenir. Cela ne veut évidemment pas dire qu’on réduira le salaire des fonctionnaires. Mais je ne suis pas sûr qu’annoncer un chiffre annuel de baisse des effectifs ait beaucoup de sens en la matière. La bonne méthode n’est pas de décréter d’en haut un quantum.

Le vrai travail doit se faire ministère par ministère, et même direction par direction, pour voir ce qui est essentiel et les postes qui peuvent ne pas être remplacés lors des départs en retraite, mais aussi ce qu’on peut faire autrement. C’est ainsi qu’on pourra décider de la gestion des ressources humaines pour atteindre nos objectifs. Cela prend nécessairement un peu de temps. C’est exactement la méthode que j’ai employée au Havre.

Faut-il mettre la pression sur les collectivités locales pour qu’elles participent à l’effort sur les dépenses publiques ?

Il faut faire confiance aux collectivités locales, et en même temps leur dire clairement les choses. Dans l’exercice de maîtrise des dépenses publiques, chacun doit prendre sa part. Il faut d’abord avoir un dialogue. L’effort peut aussi passer par une liberté plus grande qui puisse leur permettre de s’organiser autrement, peut-être de s’affranchir d’une sorte d’uniformité qui n’est plus efficace. En fonction des situations, peut-on imaginer deux niveaux de collectivités en dessous de la région, et plus nécessairement trois ? Les modèles peuvent être différents selon les endroits. Ce sera discuté lors de la conférence des territoires.

Quelle est votre philosophie pour le budget de la défense, alors que des économies de 850 millions sont prévues en 2017 ?

Notre objectif est de consacrer 2 % du PIB en 2025, à travers plusieurs étapes, et nous allons le tenir. L’effort de défense doit être encore plus intense pour défendre nos intérêts dans un monde plus instable, et poursuivre le processus de modernisation de nos équipements. Cela exige de tracer un chemin crédible d’ici à 2025 : il sera progressif.

Le ministère des Armées est exemplaire en termes de transformation et d’efficacité de la dépense publique. Il y aura à son profit un effort supplémentaire, et ce dès l’an prochain. Quant aux 850 millions évoqués pour 2017, il s’inscrit dans le cadre de l’effort interministériel, mais préserve les capacités d’action de la défense. Au final, le budget des Armées pour 2017 sera conforme à ce qui était prévu en loi de finances initiale pour 2017.

Récemment, trois hausses fiscales ont été évoquées par votre gouvernement : le tabac, la taxe carbone et une possible taxe poids lourds. Qu’en est-il ?

On a 80.000 morts par an dus au tabac. C’est un sujet de santé publique qui ne se traite pas uniquement par l’impôt mais d’abord par la prévention. Ensuite, plus la hausse du prix du tabac est élevée, plus l’impact sur la consommation est important. Dès le budget 2018, nous aurons une hausse significative du tabac.

Concernant la fiscalité écologique, nous poursuivrons la montée en puissance de la composante carbone et allons lancer dès l’an prochain la convergence de la fiscalité de l’essence et du diesel, mais aussi donner sa trajectoire sur cinq ans afin que tout le monde puisse adapter ses comportements. Nous prendrons bien sûr en compte les situations particulières, des agriculteurs, des transporteurs qui continueront à bénéficier de leurs exonérations...

Et la taxe poids lourds ?

Je ne souhaite pas ouvrir à nouveau le débat de l’écotaxe, mais nous devrons néanmoins résoudre la question de la taxation de la pollution. Nous voulons taxer la pollution plus que le travail.

Nicolas Hulot a évoqué jusqu’à 17 fermetures de réacteurs nucléaires. Partagez-vous son constat ?

Ce qu’il a dit est plus prudent que le propos qu’on lui prête. Sur le fond, l’objectif de baisser la part du nucléaire dans la production d’électricité est un objectif formulé par le président pendant la campagne et sur lequel il n’y a pas à discuter. L’idée n’est pas de rompre avec le nucléaire en France mais d’arriver à un mix énergétique plus équilibré. Mais on oublie souvent en France que ce n’est pas le gouvernement qui décide seul. Il doit composer avec l’Autorité de sûreté nucléaire, qui va se prononcer fin 2018-début 2019 sur toute une série de renouvellement d’autorisation. Nous allons attendre que l’ASN nous dise ce qu’il en est. Nous devons aussi engager les discussions avec les acteurs de la filière, à commencer par EDF.

Mais des centrales vont bien fermer en France...

A moyen terme, bien sûr ! Les centrales nucléaires n’ont pas une durée de vie infinie et, si l’on veut respecter l’objectif de 50 % de la part du nucléaire dans le mix électrique français, des centrales fermeront mais je ne peux pas vous dire lesquelles. Il faut être prudent : cette décision devra tenir compte non seulement d’éléments techniques sur les centrales, mais aussi du niveau attendu de la consommation énergétique ou du développement des autres modes d’électricité. On parle depuis des années du offshore éolien, que je regarde moi-même avec beaucoup d’intérêt, mais rien de concret n’en est encore sorti.

Bruno Le Maire a avancé la vente de 10 milliards d’actifs de l’Etat. Où ? L’Etat actionnaire a-t-il vocation à rester au capital de PSA ?

Répondre en donnant des noms d’entreprises n’est pas la bonne méthode. L’Etat a un patrimoine, et je suis favorable à une gestion dynamique des actifs de l’Etat. Il peut être opportun de se renforcer dans tel domaine ou de se désengager dans tel autre, mais ce que je ne veux absolument pas, c’est que ce patrimoine soit cédé sans que cela ne s’inscrive justement dans une logique de gestion des actifs de l’Etat. Si c’est pour investir, cela a du sens, si cela vise simplement à payer les fins de mois, c’est malsain.

Mais quel est l’horizon pour la cession des 10 milliards ?

Vous connaissez un gestionnaire d’actifs et de patrimoine qui dit ce qu’il va vendre exactement et à quel moment ?

Au bout d’un mois et demi, quelle est votre appréciation globale de l’avancée de la réforme du code du travail ?

Je suis d’abord concentré sur l’objectif, parce que c’est une discussion importante pour l’Etat, pour les Français pour les organisations syndicales et patronales. Le sens de cette réforme a été très largement exposé par le président pendant sa campagne. Il n’y a donc pas de surprise, ce qui tranche assez nettement avec ce qui s’est passé auparavant. Nous discutons dans un esprit qui n’est pas un esprit de consensus à l’évidence, mais de respect. Il n’y a pas de partenaires plus ou moins respectables. Nous discutons avec tous, avec une méthode, et un calendrier intense. Celui-ci tient compte de leurs attentes car les ordonnances seront finalement publiées courant septembre, et pas durant le mois d’août comme initialement envisagé. (...)

FICEK Isabelle, HONORÉ Renaud, LEFEBVRE Étienne, SEUX Dominique, « La pression fiscale sera réduite de près de 11 milliards en 2018 », Les Échos, mardi 11 juillet 2017.

07 juillet 2017

D'où pourrait venir une crise financière ? (juillet 2017)

Les économistes et les investisseurs s’interrogent sur l’origine possible de la prochaine crise financière.

Beaucoup s’inquiètent du niveau de la dette et de la situation des banques en Chine ; nous pensons que ces inquiétudes sont exagérées, en particulier avec la capacité considérable de « bail-out » des autorités chinoises et avec leur gestion efficace de la politique monétaire.

Beaucoup s’inquiètent aussi du risque de retour d’une crise des dettes publiques dans la zone euro (en Italie en particulier) si les taux d’intérêt à long terme augmentent lorsque la BCE va sortir du Quantitative Easing ; nous pensons aussi que ce risque est surévalué puisque les pays périphériques de la zone euro ont tous aujourd’hui des excédents extérieurs, financent leurs déficits publics avec leur épargne domestique et ne peuvent plus être frappés par une crise de balance des paiements.

Deux risques nous paraissent plus sérieux :

Le risque d’une correction des marchés d’actions partant de la  surévaluation du marché américain, avec le probable ralentissement de l’économie américaine et le recul de la profitabilité des entreprises aux États-Unis ;

A terme, le risque d’une crise monétaire et d’une crise de change au Japon, où la politique de la Banque Centrale (maintenir le taux d’intérêt à long terme autour de 0) conduit à une augmentation très rapide et potentiellement illimitée de la taille du bilan de la Banque du Japon et de l’offre de monnaie.

    

SYNTHÈSE : QUATRE SOURCES POSSIBLES DE CRISE PAR GRAVITÉ OU PROBABILITÉ CROISSANTE

Ce qui précède montre que, dans l’ordre de gravité et de probabilité croissantes nous mettons :

Une crise bancaire en Chine ;

Une crise de la dette publique dans les pays périphériques de la zone euro ;

Une correction boursière aux États-Unis ;

Une crise de change au Japon.

Les horizons sont différents : la crise de la dette dans la zone euro et la crise boursière aux États-Unis sont des risques à court terme ; la crise bancaire en Chine et la crise de change au Japon à moyen terme. Nous ne partageons pas la vue des marchés financiers que les risques les plus sérieux sont ceux qui concernent la Chine et la zone euro.

ARTUS Patrick, vendredi 7 juillet 2017. 

30 juin 2017

La dette publique de la France se rapproche des 100% du PIB (juin 2017)

Une hausse de 62,3 milliards d’euros a été enregistrée au premier trimestre de l’année 2017, selon des chiffres publiés par l’Insee ce vendredi.

La dette publique de la France a augmenté de 62,3 milliards au premier trimestre de l’année 2017, pour atteindre un montant total de 2 209,6 milliards, d’après des chiffres dévoilés ce vendredi 30 juin par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Rapportée à la richesse nationale, cette dette de l’ensemble des administrations publiques, mesurée selon les critères de Maastricht, atteint 98,9 % du produit intérieur brut, contre 96,3 % à la fin du dernier trimestre 2016. Le ratio de la dette au premier trimestre est largement supérieur, à ce stade, à l’objectif que s’était fixé le précédent gouvernement pour 2017. Ce dernier s’était engagé à ramener la dette à 96 % du PIB cette année, après 96,3 % en 2016.

D’après l’Insee, ce dérapage s’explique principalement par la contribution de l’État à la dette, qui a augmenté de 49,5 milliards d’euros, dont 39,5 milliards pour la dette négociable à long terme et 13,7 milliards pour celle à court terme. La contribution à la dette des administrations de sécurité sociale progresse quant à elle de 15 milliards d’euros, malgré une légère amélioration des comptes des hôpitaux publics, où l’endettement a reculé de 0,3 milliard.

Bons résultats des communes et des départements

La contribution à la dette des administrations publiques locales (Apul), en revanche, a diminué de 1,2 milliard d’euros, en raison de bons résultats en ce qui concerne les communes (recul de 0,8 milliard) et des départements (recul de 0,7 milliard), l’endettement des régions ayant pour sa part légèrement augmenté (+ 0,4 milliard).

La dette publique nette, qui tient compte de la trésorerie présente dans les caisses des administrations publiques, a, enfin, augmenté de 24,8 milliards d’euros, pour atteindre 1 981,7 milliard d’euros.

AFP/Le Point, « La dette publique de la France se rapproche des 100% du PIB », Le Point, vendredi 30 juin 2017.

24 juin 2017

Budget 2018 : Le Maire s'apprête à prendre des " décisions difficiles " (juin 2017)

« L’intérêt national impose de prendre ces décisions pour repasser sous la barre des 3 % de déficit public », a expliqué le ministre de l’Économie au Figaro.

À Bercy, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, et Gérald Darmanin, à l’Action et aux Comptes publics, vont devoir jouer serré sur les dépenses pour tenir l’objectif de revenir bien en dessous de 3 %, comme l’ont demandé les partenaires européens de la France. Le ministre de l’Économie a expliqué samedi qu’il fallait prendre « immédiatement » des « décisions difficiles » pour atteindre cet objectif, sans encore les détailler, dans un entretien publié samedi dans Le Figaro.

« Les comptes publics sont dégradés. Le précédent gouvernement n’a pas budgété des dépenses quasi certaines, comme la recapitalisation d’Areva (géant du nucléaire en difficulté, NDLR), et laissé filer la dépense depuis le début de l’année », a affirmé Le Maire au quotidien. « Baissons-nous les bras ? Ou prenons-nous immédiatement des décisions nécessaires pour tenir les engagements du chef de l’État ? L’intérêt national impose de prendre ces décisions difficiles pour repasser sous la barre des 3 % de déficit public », dit le ministre, cinq semaines après sa prise de fonctions.

Maitrîser les déficits

Le Premier ministre Édouard Philippe avait évoqué mardi le « risque » de voir le déficit budgétaire dépasser les critères européens de 3 % du PIB cette année. Il s’était dit « dubitatif » que le déficit puisse atteindre les 2,8 % budgétés par l’exécutif de l’ancien président François Hollande. Le Maire a déclaré que les mesures envisagées ne reviendraient pas uniquement à « colmater des brèches : nous prendrons des décisions très concrètes d’économies », qu’il n’a pas détaillées. Il a souligné que la maîtrise des déficits, « condition de notre souveraineté », était « impérative ».

Au-delà de ces mesures, Le Maire a réitéré la volonté de réformes fiscales du gouvernement, dont la hausse de la CSG de 1,7 point, une « baisse de la taxe d’habitation » et celle de l’impôt sur les sociétés à 25 % « sur la durée du quinquennat ». Il a aussi confirmé que le gouvernement lancerait « un plan de cession de certaines participations de l’État ». « Pourquoi rester actionnaire d’entreprises qui ne sont pas stratégiques ? », a-t-il demandé. « La puissance publique garde sa pertinence dans des activités dont dépend notre souveraineté nationale : électricité, nucléaire, défense en particulier », a dit le ministre.

AFP, « Budget 2018 : Le Maire s’apprête à prendre des décisions difficiles », Le Point, samedi 24 juin 2017.

21 juin 2017

Nous devons sortir de la culture de la dépense publique (juin 2017)

Après la rupture politique incontestable qu'il a imposée, Emmanuel Macron va-t-il poursuivre avec une autre rupture - économique celle-là -, consistant à réduire enfin la dépense publique ? Le prochain budget le dira.

Trois chantiers ont été ouverts par la nouvelle majorité. Il y a d'abord ceux très médiatiques de la moralisation de la vie politique et de la réforme du Code du travail. Et il y a ensuite celui plus discret du redressement des comptes publics. On pourrait penser que si ce chantier ne rencontre pour l'instant que peu d'écho, c'est parce que tout le monde attend le diagnostic de la Cour des comptes. Ce serait le cas si l'on en attendait des révélations fracassantes. Or, par-delà le chiffrage des ultimes turpitudes de la majorité précédente, ce diagnostic ne viendra que confirmer des évidences, à savoir l'absence désormais ancienne de maîtrise de nos finances publiques. Cela fait en effet quarante ans que, de rapport en rapport, la Cour des comptes, l'Inspection des finances, le FMI, l'OCDE, des experts dûment sollicités, des hommes politiques, parfois en responsabilité, tirent la sonnette d'alarme. Pourtant, à part de courtes périodes de redressement comme lors du plan Juppé en 1995 ou du matraquage fiscal de 2011-2013, rien n'a été fait pour améliorer la situation.

Rien de durable en tout cas, car la continuité des politiques menées par les différentes majorités a résidé dans le refus de toute remise en cause sérieuse de la dépense publique. Le doute sur la faisabilité et l'opportunité d'une réduction forte de cette dépense est habilement entretenu par le petit monde de ses bénéficiaires. Leur première et apparemment infranchissable ligne de défense consiste à se référer plus ou moins explicitement au « multiplicateur keynésien » pour affirmer que réduire la dépense publique, c'est réduire la demande et donc la croissance. Résultat, pendant la décennie allant de 1980 à 1990, les dépenses publiques ont représenté en moyenne 49,8 % du PIB, entre 1990 et 2000, 52,8 %, et, entre 2000 et 2011, 53,7 %; et le quinquennat de François Hollande s'est terminé par un poids de 56,4 % en 2016.

Revenir aux sources

La rupture politique incontestable que marquent les dernières élections pourrait favoriser une rénovation de la procédure budgétaire. Elle pourrait ainsi être l'occasion d'un retour aux sources. Les grands principes de l'élaboration et de l'exécution du budget ont été définis sous la Restauration par deux grands ministres des Finances, le baron Louis et, surtout, Joseph de Villèle. Ce royaliste ultra entre en politique nationale comme député de la Chambre introuvable de 1815. Or, comme par-delà les idées de ceux qui la composent, l'élection de cette Chambre introuvable rappelle par le renouvellement politique qu'elle incarne ce que nous sommes en train de vivre, redécouvrir Villèle a du sens. Villèle a été ministre des Finances de décembre 1821 à janvier 1828. Durant son exercice du pouvoir, il a énoncé deux principes ayant pour objectif de garantir à la fois l'efficacité de la dépense publique et l'équilibre budgétaire.

Pour ce qui est de l'efficacité de la dépense, il cite Jean-Baptiste Say, libéral alors que lui est conservateur, comme pour mieux affirmer que le sérieux budgétaire doit ignorer les clivages partisans. Il cite donc cet extrait du « Traité d'économie politique » de Say : « On a cru, dans presque tous les temps, que les valeurs payées par la société pour les services publics lui revenaient sous d'autres formes, et l'on s'est imaginé le prouver lorsqu'on a dit : ce que le gouvernement ou ses agents reçoivent, ils le restituent en le dépensant. C'est une erreur, et une erreur dont les suites ont été déplorables, en ce qu'elles ont entraîné d'énormes dilapidations commises sans remords. La valeur fournie par le contribuable est livrée gratuitement. Le gouvernement 

s'en sert pour acheter un travail, 

des objets de consommation, des produits, en un mot, qui ont une valeur équivalente, et qu'on lui livre. Un achat n'est pas une restitution. Robert Hamilton, dans son excellent écrit sur la dette nationale d'Angleterre, fait sentir le ridicule de l'assertion que je combats, en la comparant à celle d'un voleur qui, après avoir dérobé la caisse d'un négociant, lui dirait : je vais employer tout cet argent à vous acheter des denrées de votre commerce. De quoi vous plaignez-vous ? N'aurez-vous pas tout votre argent ? Et de plus, n'est-ce pas un encouragement pour votre industrie ? »

Pour Say le théoricien et Villèle le praticien, il est vain et dangereux de prétexter l'utilité macroéconomique de la dépense publique. L'Etat détourne en réalité à son profit une partie de la capacité de dépense du secteur privé. Ce détournement n'a de raison d'être que si la dépense publique a une utilité sociale supérieure à la dépense privée qu'elle empêche. Lors de la présentation du dernier budget dont il a eu la charge, celui de 1828, constatant qu'il atteignait pour la première fois le montant symbolique de 1 milliard de francs (soit 12 % du PIB de l'époque...), Villèle s'est exclamé : « Saluez ce chiffre, Messieurs, vous ne le reverrez plus » ; car, pour lui, une barrière symbolique était franchie, ce qui imposait à l'Etat de s'interroger sans tabou sur chacune de ses dépenses.

La seconde pratique issue de la gestion Villèle est connue des spécialistes sous le nom de « règle de Villèle » . Elle consiste, pour garantir l'équilibre, à construire le budget sur la base de recettes estimées égales aux dernières recettes constatées. Concrètement, si l'on avait appliqué cette règle, le budget 2017 se serait monté aux 230 milliards d'euros de recettes de 2015 entérinés dans la loi de règlement de juillet 2016. Et ce, au lieu de 247 milliards de recettes et 322 de dépenses. Cette règle, qui encadra la préparation de tous les budgets du XIXe siècle, avait été emportée par l'inflation, aujourd'hui disparue.

Le gouvernement a cinq ans devant lui pour expertiser euro par euro les dépenses et réintroduire la règle de Villèle.

DANIEL Jean-Marc, « Nous devons sortir de la culture de la dépense publique », Les Échos, mercredi 21 juin 2017, n°22470, p. 10.

- page 1 de 6