12 janvier 2018

Un seul indicateur : l'inflation (janvier 2018)

C'est une année intéressante qui commence. Passionnante même. Après une année 2017 spectaculairement bonne pour les marchés financiers, l'ambiance est à l'optimisme pour 2018. Comme c'est souvent le cas après une année de hausse. Il faut dire que les perspectives économiques mondiales sont au beau fixe partout, même en France; que les facteurs d'inquiétude du début de l'an dernier, comme le Brexit et l'arrivée au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis, ne font plus peur aux investisseurs, et que l'argent des banques centrales continue de couler à flots. Dès lors, les prévisions boursières frisent l'euphorie. Le consensus est tel qu'il est difficile d'émettre quelques réserves. Aussi difficile que de critiquer Emmanuel Macron dans un dîner en ville. Je ne vais donc pas jouer les rabat-joie. Mais, à titre personnel, je vais suivre de près cette année un indicateur et un seul : l'inflation. En particulier aux Etats-Unis. L'inflation, cette Arlésienne qu'on annonce depuis des années sans jamais la voir. Si elle continue à rester basse, défiant encore toutes les lois de l'économie, les Bourses mondiales continueront probablement sur leur lancée. Si elle dépasse, durablement, le seuil symbolique des 2%, les banques centrales, et notamment la Réserve fédérale américaine, pourraient être prises à contre-pied et devront augmenter leur taux d'intérêt plus rapidement, ce qui pourrait tempérer l'euphorie boursière. Mais ce n'est pas le sujet du consensus en ce début d'année, même si c'est le mien.?

       

FIORENTINO Marc, « L’indicateur à suivre cette année », Challenges, jeudi 11 janvier 2018, p. 72.

09 janvier 2018

Le plomb du commerce extérieur (janvier 2018)

Le déficit du commerce extérieur de la France plombe sa croissance. C'est un terrible gâchis. Et la preuve que le pays souffre d'abord d'un problème d'offre et non de demande.

L'économie française va mieux. Mais elle pourrait aller beaucoup mieux si elle n'avait pas un plomb dans l'aile. Ce plomb, c'est le commerce extérieur. Sur les onze premiers mois de l'année 2017, la France a importé pratiquement 60 milliards d'euros de plus de marchandises qu'elle n'en a exportées. Et ce déficit profond s'inscrit dans une longue continuité. Depuis maintenant quinze ans, les échanges du pays freinent son activité. A l'exception du rebond de 2010-2011, la contribution du commerce extérieur à la croissance a toujours été négative chaque année depuis 2003.

Si cette contribution avait été seulement nulle sur cette période, la production nationale serait aujourd'hui plus élevée de 100 milliards d'euros. Et la bride invisible est loin d'avoir disparu. En 2017, le commerce extérieur a freiné la croissance d'un demi-point de PIB (un demi-point, c'est ce qui manque à la France pour avancer au même rythme que la zone euro). A en croire les prévisions de l'Insee, les échanges freineront encore un peu le PIB sur la première moitié de l'année 2018.

Un problème d'offre et non pas de demande

Un excédent courant n'est certes pas une mesure de la compétitivité d'un pays. Il peut refléter une demande intérieure écrasée ou une épargne surabondante pour cause de vieillissement de la population. Il ne doit donc surtout pas être un objectif de politique économique. Mais dans un pays où le chômage dépasse encore les 9 %, où la croissance est donc trop lente pour créer assez d'emplois, un fort déficit est une aberration, voire un scandale. L'explication conjoncturelle n'est pas très difficile à trouver. Les consommateurs qui achètent plus et les entreprises qui investissent davantage ne trouvent pas ce qu'ils cherchent en France. Ils achètent donc des produits étrangers. Le pays souffre d'un problème d'offre et non pas de demande, contrairement à ce que continuent de soutenir quelques économistes égarés.

L'explication structurelle est plus compliquée. Il ne suffit pas de vendre, comme s'efforce de le faire à juste titre le président Emmanuel Macron en Chine. Il faut aussi écouter le consommateur, maîtriser les coûts, améliorer les produits, innover. Il faut aussi davantage de salariés qualifiés, davantage d'entreprises capables de toucher des clients à l'autre bout du monde, davantage de souplesse et de dialogue social dans une économie encore trop souvent ankylosée. Il y a évidemment urgence. Mais c'est évidemment une oeuvre de longue haleine. D'autres pays ont montré qu'il était possible de transformer du plomb en or, mais que cette transformation prend du temps. En attendant, la croissance française restera amoindrie.

      

VITTORI Jean-Marc, « Le plomb du commerce extérieur », Les Échos, mardi 9 janvier 2018.

29 décembre 2017

2018, année décisive pour la démocratie (décembre 2017)

L'année 2017 a été marquée par un grand écart entre le redressement de l'économie mondiale et la montée des risques politiques et stratégiques pour les démocraties. Dix ans après le pire krach du capitalisme depuis 1929, la croissance a progressé de 3,6 % et les échanges mondiaux de 4,6 %. Le taux de chômage mondial a été ramené à 5,6 % de la population active. Portés par cette reprise synchronisée et sans inflation, dopés par une politique monétaire restée accommodante, les marchés financiers ont connu une année exceptionnelle, notamment pour les actions : avec plus de 1 700 milliards de dollars de capitaux mobilisés, les introductions en Bourse ont ainsi établi un nouveau record.

L'embellie économique et l'euphorie financière contrastent avec la tempête qui secoue les démocraties. À tous ceux qui espéraient que la fonction ferait l'homme, Donald Trump a répondu en défaisant la fonction de président des États-Unis. Les institutions de Washington sont désormais suspendues à un quarteron de généraux qui s'efforcent de limiter les dommages d'une présidence transformée en bateau ivre au gré des tweets et des procédures judiciaires. Si l'économie résiste, la nation américaine est profondément divisée et affaiblie par la réactivation des clivages raciaux. Sur le plan international, le leadership et le soft power américains ont été ruinés.

En même temps que les brumes de la démagogie se dissipent, le Royaume-Uni découvre le prix exorbitant du Brexit en termes de chute de la croissance, de la livre et des revenus laminés par l'inflation, de marginalisation du rôle de la City, de tensions avec l'Écosse et l'Irlande du Nord, de perte d'influence. L'Europe, que tous imaginaient comme la victime suivante des populistes, leur a donné un coup d'arrêt en France et aux Pays-Bas, mais non pas un coup fatal comme le montre leur percée en Allemagne ou en Catalogne ainsi que leurs succès en Autriche et en République tchèque.

Sur le plan stratégique, 2017 a surtout marqué la fin de la domination des États-Unis et le début du passage de témoin à la Chine de Xi Jinping, qui a profité des errements de Donald Trump pour asseoir sa domination sur l'Asie-Pacifique tout en se faisant le héraut de la mondialisation et de la lutte contre le réchauffement climatique. Depuis le XIXe Congrès du PCC, la Chine assume ouvertement son ambition de conquérir le leadership mondial à l'horizon de 2049. Son ascension est exemplaire de l'avènement des démocratures et de la menace qu'elles font peser sur les démocraties, en revendiquant une gestion plus efficace du capitalisme, une meilleure cohésion de la société et une capacité inégalée de l'État à conduire des stratégies de long terme.

Simultanément, la défaite militaire de l'État islamique au Levant n'a pas annihilé la menace djihadiste qui bascule vers l'Afrique et l'Asie tout en se redéployant sous la forme d'un réseau social dans les pays développés. Enfin, l'année 2017 a connu le renouveau de la menace nucléaire avec la crise nord-coréenne et la confirmation des périls issus du cybermonde avec plusieurs attaques majeures. Les risques planétaires ont également été illustrés par la multiplication des catastrophes naturelles dont le coût économique a explosé pour atteindre 306 milliards de dollars.

L'année 2018 sera donc décisive. Le relèvement des risques économiques et financiers ainsi que la persistance des risques politiques et stratégiques confronteront les démocraties à un choix cardinal : accélérer les réformes et refaire leur unité ou aggraver leurs faiblesses et leurs divisions en donnant de nouvelles armes à leurs ennemis.

Un nouveau cycle économique s'ouvre, marqué par le plafonnement des gains de productivité, la résurgence de l'inflation et la remontée des taux d'intérêt avec la sortie progressive des stratégies d'assouplissement quantitatif. La réforme fiscale américaine, fondée sur des baisses d'impôts de 140 à 150 milliards de dollars par an centrées sur les entreprises et les plus riches, achète de la croissance et des profits à crédit au prix d'un gonflement supplémentaire des bulles et des inégalités. Le risque de secousse financière s'accroît, avec des effets potentiellement dévastateurs du fait d'un stock de dettes qui culmine à plus de 200 000 milliards de dollars et de l'absence de réassurance en raison de l'épuisement des politiques budgétaires et monétaires.

Sur le plan politique, les causes du populisme - de la paupérisation des classes moyennes au désarroi identitaire en passant par les menaces sécuritaires - continueront à affaiblir les institutions et les nations démocratiques. En Europe, les élections italiennes s'annoncent ainsi à très haut risque. Dans le monde, le nationalisme, le protectionnisme et la xénophobie poursuivront leur travail de sape contre les régulations internationales, les organisations multilatérales et la coopération dans la gestion des périls globaux.

Dans ce moment de grand danger, le salut des démocraties passe par leur capacité à se remettre en cause. À l'intérieur des nations, la priorité va à l'éducation des citoyens, au basculement vers une croissance inclusive et durable, à la consolidation du lien social et au renforcement de l'État de droit. Sur le plan international, face au renouveau de la violence ainsi que des régimes et des idéologies hostiles à la démocratie, il est impératif de réaffirmer la communauté de valeur et de destin du monde libre tout en assumant la charge de la défense de la liberté. Au moment où les États-Unis et le Royaume-Uni vacillent, la France, qui doit engager son redressement, et l'Europe, qui doit confirmer son renouveau, a une responsabilité historique.

Georges Bernanos rappelait qu' « on n'attend pas l'avenir comme on attend un train, on le fait » . Les démocraties, notamment en Europe, se sont habituées depuis trop longtemps à attendre l'avenir. Il est grand temps qu'elles recommencent à le faire.

      

BAVEREZ Nicolas, « 2018, année décisive pour la démocratie », Le Figaro, mardi 26 décembre 2017, n°22822, p. 13.

10 décembre 2017

Banques centrales : et si l'inflation ne repartait jamais ? (décembre 2017)

L'objectif actuel des banques centrales reste le contrôle de l'inflation. Pourtant, malgré leur politique expansionniste, celle-ci se fait attendre. Analyse.

Les évolutions récentes observées aux États-Unis et dans la zone euro montrent qu'il est possible que, même au plein emploi, l'inflation sous-jacente (hors effet des prix des matières premières) reste faible, inférieure à l'objectif d'inflation de la Banque centrale. Que feront la Réserve fédérale et la BCE si l'inflation sous-jacente reste définitivement faible ?

Les deux banques centrales ne pourront plus prétendre que l'inflation va finalement revenir, et elles auront alors le choix entre deux possibilités : soit continuer à pratiquer le contrôle de l'inflation, malgré son absence, et maintenir une politique monétaire très expansionniste, ce qui conduirait nécessairement à une très forte instabilité financière; soit changer d'objectif pour la politique monétaire.

Nous regardons les situations des États-Unis et de la zone euro. Il est possible que, dans ces deux pays, le retour au plein emploi ne fasse pas remonter significativement l'inflation sous-jacente. Aujourd'hui, le taux de chômage est à peine supérieur à 4 % aux États-Unis, a baissé déjà de 12 à 9 % dans la zone euro, et l'inflation sous-jacente n'est toujours que de 1,3 %.

La baisse du chômage ne fait plus monter les salaires

On observe en effet que la baisse du taux de chômage a un effet nettement plus faible que dans le passé sur la croissance du salaire nominal. Une baisse de 1 point de taux de chômage conduit à une croissance des salaires sur un an de seulement 0,1 ou 0,2 point. Cet affaiblissement de ce qu'on appelle les effets de courbe de Phillips vient de la flexibilité accrue des marchés du travail, du développement de l'emploi dans de petites entreprises de services.

De plus, les entreprises éprouvent de plus en plus de difficultés à augmenter leurs prix de vente, même quand leurs coûts de production augmentent. Cela s'observe aujourd'hui aux États-Unis, pas encore dans la zone euro; aux États-Unis, la légère accélération des coûts salariaux a donc conduit à une baisse de la profitabilité des entreprises et non à une hausse de l'inflation. Cet affaiblissement du pricing power des entreprises (du pouvoir de passer les hausses de coûts de production dans les prix) peut être provoqué par l'accroissement de la concurrence, à l'intérieur des pays, internationalement.

Deux stratégies

Quelles conséquences pour les politiques monétaires ? Supposons donc qu'aux États-Unis et dans la zone euro l'inflation sous-jacente reste inférieure à l'objectif d'inflation, même au plein emploi. Que feraient alors la Réserve fédérale et la BCE ?

L'inflation totale peut réapparaître, bien sûr, s'il y a hausse du prix du pétrole. Mais la hausse du prix du pétrole serait associée à un recul de la croissance, surtout dans la zone euro (aux États-Unis, le secteur pétrolier profite des hausses du prix du pétrole). Il n'est donc pas clair qu'une hausse du prix du pétrole provoquerait un fort durcissement de la politique monétaire.

La Réserve fédérale et la BCE ne pourraient plus prétendre qu'il suffit d'attendre et que l'inflation sous-jacente va revenir, ce qui est leur position présente. Elles auraient alors le choix entre deux stratégies : soit conserver l'inflation targeting (le contrôle de l'inflation) comme objectif de la politique monétaire, donc maintenir une politique monétaire très expansionniste (puisque l'inflation reste inférieure à 2 %), mais le niveau anormalement bas des taux d'intérêt conduirait inéluctablement à une forte instabilité financière (excès d'endettement, bulles sur les prix des actifs...).

Vers une remise en cause de la doctrine des banques centrales ?

Soit passer à un autre objectif pour la politique monétaire. Les banques centrales pourraient contrôler les prix des actifs (actions, immobilier...). Le contrôle des prix des actifs aurait du sens, car l'offre de monnaie est aujourd'hui corrélée avec les prix des actifs, pas avec les prix des biens et services : les injections de liquidités par les banques centrales conduisent à des achats d'actifs qui font monter leurs prix.

Les banques centrales pourraient aussi passer à une politique de contrôle de l'endettement du secteur privé pour éviter les crises de la dette.

Les banques centrales continuent de croire aujourd'hui que le plein emploi finira par conduire à une hausse de l'inflation. Il est trop tôt pour être certain qu'elles ont tort. Mais, si elles ont tort et que l'inflation sous-jacente reste durablement faible, il faudra réfléchir à d'autres objectifs pour la politique monétaire. On ne pourra pas faire l'économie d'une remise en cause de la doctrine des banques centrales.

      

ARTUS Patrick, « Banques centrales : et si l’inflation ne repartait jamais ? », Le Point, dimanche 10 décembre 2017, n°201712.

06 décembre 2017

Les dépenses publiques augmentent plus que prévu (novembre 2017)

Les dépenses publiques devraient progresser de 1,9 %. Pour contenir le déficit sous les 3 % en 2017, des mesures d'économies supplémentaires sont prévues.

Qu'il est difficile de réduire le déficit public ! Le gouvernement espère toujours, comme promis, tenir son objectif de le ramener à 2,9 % du PIB, contre 3,4 % en 2016. Mais cela se fait notamment au prix d'ajustements douloureux dans les dépenses publiques, comme la baisse des APL de 5 euros ou le financement des dépassements des opérations extérieures des soldats français sur le budget des armées. À leur arrivée à Bercy, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin ont dû redresser la barre après que la Cour des comptes eut révélé une sous-estimation des dépenses publiques dans le budget du précédent gouvernement sous François Hollande. Quelque 4 milliards de mesures de redressement avaient ainsi été prévues.

Le traditionnel budget rectificatif de fin d'année, présenté mercredi 15 novembre, prévoit 850 millions d'annulations de crédits supplémentaires pour compenser un montant équivalent d'ouvertures urgentes et financer le surcoût des opérations extérieures du ministère de la Défense (Opex et Sentinelle, qui vont coûter 1,5 milliard cette année) et les dépenses salariales non budgétées de l'Éducation nationale. Ces efforts portent les mesures de redressement en 2017 à plus de 5 milliards, « un montant inédit en cours de gestion », affirme le gouvernement.

En même temps, le ministre de l'Action et des Comptes publics prévoit des ouvertures de crédits de 3 milliards d'euros, non compensées, celles-là, pour financer des dépenses inéluctables. Il faut bien honorer le paiement de la prime d'activité (840 millions d'euros), de l'allocation adulte handicapé (1 milliard), de l'hébergement d'urgence (135 millions) ou encore de l'allocation des demandeurs d'asile et des contentieux du ministère de l'Intérieur (192 millions) ou des contrats aidés (188 millions). Autant de dépassements identifiés par la Cour des comptes dans son audit de juin. Les dépenses d'investissement des collectivités locales devraient également être un peu plus dynamiques qu'attendu, en raison du cycle électoral.

Des recettes meilleures que prévu

Du côté des recettes, bonne nouvelle pour le gouvernement. Le prélèvement sur recettes au profit de l'Union européenne est inférieur de 1,5 milliard d'euros à ce qui avait été anticipé - son montant dépend des appels de fonds des projets européens et de recettes meilleures que prévu sur la TVA (+ 900 millions) et les droits de mutation en lien avec l'amélioration de la conjoncture. Le budget présenté par Christian Eckert et Michel Sapin misait sur une croissance de 1,5 % à l'automne 2016, elle devrait plutôt atteindre 1,7 %, voire 1,8 %, ce qui stimule les rentrées d'impôts.

Pour autant, l'objectif de déficit à 2,9 % serait à peine conforté, ce qui montre à quel point les ajustements décidés à l'été étaient nécessaires pour respecter l'engagement européen de la France à repasser sous 3 % de déficit. Le Haut Conseil des finances publiques juge son atteinte « plausible ».

Les dépenses publiques, elles, sont plus dynamiques que prévu. Michel Sapin tablait sur une hausse de 1,6 %, elles devraient finalement atteindre 1,9 % (1,1 % en volume, en plus de l'inflation), preuve d'un dérapage bien identifié en juin par la Cour des comptes. La prévision des crédits des ministères serait notamment supérieure de 3 milliards d'euros par rapport à l'objectif de la loi de finances initiale de 2017, relève le Haut Conseil. Et ce, en dépit des mesures de maîtrise de la dépense adoptées à l'été.

Mais, grâce aux rentrées fiscales meilleures que prévu et à la sous-exécution du budget européen, le déficit du seul État serait un peu meilleur que la prévision inscrite dans le budget 2018. Il passerait de 76,9 milliards à 74,1 milliards.

      

VIGNAUD Marc, « Les dépenses publiques augmentent plus que prévu », Le Point, jeudi 16 novembre 2017, n°201711.

02 décembre 2017

La révolte et l'impôt (décembre 2017)

L'économiste soulève quelques risques liés à une politique fiscale trop dure, face à une féroce concurrence fiscale de nos voisins européens La France a le plus haut taux de prélèvements obligatoires de l'OCDE?; l'impôt rentre à flots, et si le déficit public en 2017 avoisinera les 3 % du PIB (l'un des pires d'Europe, puisque la dépense publique est l'autre record de l'Hexagone), il sera contenu par des rentrées fiscales remarquables, bien meilleures que prévues. La croissance alimente les caisses de l'État, par le biais de la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) notamment, de la CSG (contribution sociale généralisée devenu le second impôt en volume) ou de l'impôt sur les sociétés dont l'échéance de décembre pourrait être une divine surprise pour Bercy.

Pourtant, si contribuer à la vie de son État par l'impôt est un droit de l'homme (nos ancêtres se sont battus pour cette avancée démocratique), la question fiscale n'en demeure pas moins hypersensible dans l'opinion occidentale. Le ras-le-bol fiscal est à l'origine de la plupart des révolutions, y compris celle de 1789. Or, à l'aube du XXIe siècle, une sourde colère gronde. Le sentiment se répand d'une inégalité croissante face à l'impôt. Des contribuables parmi les plus prospères, entreprises ou individus, se dérobent à leurs devoirs. Ils se transforment en passagers clandestins, profitant des avantages d'une puissance publique sans supporter leur part de son fonctionnement.

" Cette amoralité cynique a des effets délétères dont un vote vers les partis extrêmes et populistes "

Dans le débat qui monte, il est important de séparer deux attitudes : la fraude et l'optimisation. Les fraudeurs se soustraient à leur obligation par un comportement délictueux ? ; ils créent de fausses identités, ne déclarent pas leur fortune ou leur activité, dissimulent. Des dossiers au coeur des récents scandales révélés par la presse (Paradise et Panama Papers), relèvent de la justice pénale. Car il s'agit de délinquance, d'autant plus choquante qu'elle concerne souvent des personnalités parmi les plus importantes de la planète. Cette amoralité cynique a des effets délétères dont l'une des traductions peut être un vote vers les partis extrêmes et populistes.

En revanche, très contestable est la confusion entretenue entre ces actes répréhensibles et la logique d'optimisation. Cette dernière n'est pas de même nature et peut même être vue comme universelle. Tous les acteurs économiques la pratiquent, en utilisant des niches aussi banales que l'assurance-vie, l'investissement immobilier type Pinel pour les particuliers ou l'installation en zone franche pour une société. Ces exemples le prouvent : l'optimisation fiscale est encouragée, voire même organisée par la puissance publique, qui peut y voir un outil de politique économique.

" Oxfam recense comme paradis fiscaux quatre pays de l'Union Européenne "

Le problème est que les prolongements des mesures sont compliqués à piloter. La démarche peut échapper à ses promoteurs quand les solutions pour réduire le poids de l'impôt se développent hors de l'espace national. Oui, l'exil fiscal de dizaines de milliers de gros contribuables fait perdre à la France non seulement des rentrées substantielles mais aussi des capitaux disponibles pour l'investissement, voire des initiatives économiques. Oui, le même type d'exil se développe à toute vitesse, dans un silence gêné, chez des retraités, pas forcément aisés, s'installant au Maroc ou au Portugal. On a beau jeu de stigmatiser l'absence de sens civique?; mieux vaudrait s'interroger sur les limites d'une fiscalité française trop lourde donc répulsive.

Dans cet ordre d'idée, il est dangereux que des impôts importants - l'impôt sur le revenu et maintenant la taxe d'habitation - soient concentrés sur une part ultra-minoritaire de la population. Le risque est le même : celui de la fuite, d'autant que la compétition entre États va s'intensifier. La Commission européenne se prépare à publier sa liste des paradis fiscaux. Elle s'est vue doublée par une ONG, Oxfam, dont le propre recensement comporte... quatre pays de l'Union, l'Irlande, les Pays-Bas, le Luxembourg et Malte.

" La guerre fiscale ne fait que s'engager "

Et ce n'est pas fini : la Grande Bretagne post Brexit pourrait opter pour une féroce concurrence fiscale avec l'Europe continentale pour attirer les entreprises technologiques, symboles du changement de modèle en phase avec la quatrième révolution industrielle. Pire : un pays comme la France, sans marge de manoeuvre du fait de son très haut niveau de dépenses publiques, risque de voir ses voisins et partenaires entrer dans un processus massif de baisse de la fiscalité.

L'Allemagne, en excédent budgétaire depuis des années, pourrait relancer sa demande par une réduction générale de ses impôts. Elle améliorerait ainsi sa compétitivité et libérerait du pouvoir d'achat pour ses habitants. Si cette baisse de la pression fiscale serait gagnante outre Rhin, elle serait en ricochet catastrophique pour notre pays... Une chose est sûre, au-delà des rodomontades des politiques ou des bien-pensants, une France trop lourdement endettée semble désarmée alors que la guerre fiscale ne fait que s'engager.

      

DESSERTINE Philippe, « La révolte et l’impôt », Sud-Ouest, vendredi 1 décembre 2017.

28 novembre 2017

Conjurer la malédiction des déficits jumeaux (novembre 2017)

La France, coupée par le choc fiscal de la reprise qui s'est affirmée dans les pays développés depuis 2010, renoue enfin avec la croissance. La configuration favorable née de la baisse simultanée des prix du pétrole, de l'euro et des taux d'intérêt à partir de 2015 ainsi que le choc de confiance créé par l'élection d'Emmanuel Macron permettront à l'activité de progresser de 1,8 % cette année.

La performance reste inférieure à celle de la zone euro (2,3 %), mais s'avère plus de deux fois supérieure à celle de notre pays depuis le début de la décennie (0,7 %). Le redémarrage de l'activité est solide, car tiré aussi par l'investissement et non par la seule consommation, et profite à tous les secteurs. Le marché du travail sort de sa léthargie avec la création de 276 000 emplois en un an, qui entraîne une lente diminution du chômage conjoncturel à défaut d'enrayer l'inemploi structurel.

L'embellie de l'économie française reste toutefois sous la menace des déficits jumeaux du commerce extérieur et des finances publiques, qui témoignent de déséquilibres fondamentaux.

La hausse de la croissance se traduit par une détérioration de la balance commerciale, dont le déficit s'élève à 62 milliards d'euros sur douze mois et à 50 milliards pour les produits manufacturés - contre un excédent de 250 milliards d'euros pour l'Allemagne. Les parts de marché françaises sont désormais réduites à 3,3 % dans le monde. Leur chute découle de la dégradation de la compétitivité-prix de nos produits et d'une spécialisation insuffisante liée à la désindustrialisation. La France est reléguée à la 22e place du classement du Forum économique mondial alors qu'elle était encore 15e en 2010.

La situation des finances publiques n'est pas moins préoccupante. Le déficit ne sera ramené en dessous de 3 % du PIB en 2017 qu'au prix de coupes sombres dans l'État régalien et de surtaxes mises à la charge des entreprises pour compenser les violations répétées du droit constitutionnel et européen par l'administration fiscale. Ce résultat est d'autant plus précaire que les taux d'intérêt, à un plus bas historique, ont entamé une lente remontée. La sortie de la France de la procédure européenne sanctionnant les déficits excessifs est loin d'être acquise, comme le montre le retour du déficit à 3 % du PIB en 2019.

La France occupera à partir de 2018 la dernière place dans la zone euro, dès lors que le déficit de l'Espagne sera limité à 2,4 % du PIB en 2018 et 1,7 % du PIB en 2019. Loin de se resserrer, l'écart avec la performance moyenne de nos partenaires européens se creuse en termes de déficit (2,9 % contre 1,1 % du PIB) comme de dette publique (96,9 % contre 87,2 % du PIB).

L'asphyxie des finances publiques françaises ne découle pas d'une insuffisance des prélèvements obligatoires (47,3 %) et des recettes qui sont aujourd'hui les plus élevés du monde développé, devançant y compris le Danemark. Elle résulte de la dérive continue des dépenses qui culminent à 55 % du PIB et continueront à augmenter de 1,9 % en 2018. Ceci est particulièrement vrai pour l'État, dont les dépenses et le déficit progresseront de plus de 7 milliards pour atteindre respectivement 418 et 83 milliards d'euros en 2018.

Le déficit commercial est l'enfant du déficit budgétaire. Les prélèvements acquittés par les entreprises françaises représentent 17,7 % du PIB contre 13,6 % et 9,3 % du PIB pour leurs concurrentes italiennes et allemandes, ce qui mine leur compétitivité. La dépense publique est en priorité orientée vers les transferts sociaux (34 % du PIB) qui contribuent aux maux qu'ils sont censés combattre comme le souligne la persistance du chômage de masse ainsi que la poussée de la pauvreté, de l'exclusion et de la violence. L'orientation systématique de l'épargne vers le financement du déficit public tarit l'investissement privé et contribue à expliquer l'obsolescence de notre appareil de production et la faiblesse de l'innovation.

La transformation du modèle français ne sera pas portée par l'extérieur. L'environnement économique se tend avec la remontée du prix du pétrole, des taux d'intérêt et de l'euro. Seules les réformes intérieures peuvent rehausser la croissance potentielle, tombée à 1,2 % contre 2 % dans les années 1990. La clé réside plus que jamais dans la baisse effective de la dépense publique, ainsi que son redéploiement vers les fonctions régaliennes et vers l'investissement. Cette réforme ne peut se limiter aux coups de rabot ponctuels et contre-productifs qui ont jalonné l'été 2017 ; elle implique une reconfiguration de la puissance publique.

Jacques Rueff rappelait à juste titre qu' « il n'y a pas de déficits sans pleurs » . Éliminons les déficits jumeaux pour retrouver le chemin de la prospérité, du plein-emploi et de la cohésion nationale.

      

BAVEREZ Nicolas, « Conjurer la malédiction des déficits jumeaux », Le Figaro, lundi 27 novembre 2017, n°22798, p. 23.

Un drame français : trop de chômeurs, pas assez de bras (novembre 2017)

Dans un pays qui compte plus de trois millions de demandeurs d'emploi, le premier problème des chefs d'entreprise devient la difficulté à trouver les compétences dont ils ont besoin. La faute à la crise, mais pas seulement.

Un industriel de l'agroalimentaire, installé en Touraine, dirige une entreprise qui tourne bien. Sa réputation de bon employeur ne l'empêche pas d'avoir un petit problème : « Je suis prêt à embaucher demain quinze chauffeurs de camion. Mais je n'en trouve pas . » Etrange, dans un pays qui compte trois millions et demi de demandeurs d'emploi, voire cinq millions et demi si on englobe ceux qui travaillent moins qu'ils ne le voudraient. Quinze patrons d'entreprises du Nord se rencontrent un soir pour écouter l'un d'entre eux qui raconte la réinvention exemplaire de son métier. Pourtant, leur problème est ailleurs : « On n'arrive pas à recruter les gens qu'il nous faut . » Bizarre, dans une région bien au-delà du taux de chômage national à 9,4 %. Un constructeur de navires, dans le Sud-Ouest, a le même souci : pour polir les coques de ses bateaux, « il n'y a plus de polisseurs français. Sur le chantier, ils sont tous polonais . » On en vient à se demander si c'est surprenant.

Ces témoignages que l'on entend partout aujourd'hui en France pourraient bien sûr relever de l'anecdote. Mais les indicateurs globaux vont dans le même sens. Dans les usines, c'est même spectaculaire. L'Institut de la statistique a la bonne idée de demander régulièrement aux industriels leur impression sur la question. Au début de l'année, ils étaient 27 % à dire qu'ils avaient du mal à recruter. Aujourd'hui, ils sont... 42 %. Pratiquement un sur deux ! Il faut remonter au printemps 2008 pour retrouver une telle proportion (avant la rechute brutale à l'automne), ou au début des années 2000. Ailleurs aussi, les chiffres sont au plus haut depuis près de deux décennies : 35 % dans les services, 58 % dans le bâtiment. Dans les PME, la difficulté à recruter est devenue le premier frein à la croissance. Selon une enquête privée, plus des deux tiers de leurs dirigeants peinent à trouver les qualifications qu'ils recherchent sur le marché du travail.

Un boulet pour la croissance

La France ressemble à un cheval déjà à bout de souffle alors qu'il vient juste de passer du pas au trot. Le manque de compétences décrit par les recruteurs est d'autant plus impressionnant qu'il apparaît très tôt, avec une croissance encore mollassonne. Le produit intérieur brut (PIB) n'a progressé que de 2,2 % sur un an, ce qui est faible pour une reprise. Et depuis le redémarrage de la production à la mi-2013, l'activité n'a gagné que 5 %. La dernière fois que les entreprises avaient eu autant de mal à recruter, au printemps 2008, la production avait gagné 10 % dans les quatre années précédentes. Et en l'an 2000, elle avait progressé de 14 % !

Cette pénurie de salariés qualifiés est tellement forte qu'elle pourrait même devenir le plus gros boulet qui empêche le pays d'avancer. « La croissance commence à buter sur les capacités productives de l'économie française », constatait ainsi, début novembre, l'économiste Emmanuel Jessua dans la Lettre de l'institut COE-Rexecode. Les entreprises ont aujourd'hui davantage de problèmes d'offre que de demande.

Ce qui est vrai pour le travail l'est aussi pour le capital. Les usines tournent à 85 % de leurs capacités, rythme le plus soutenu depuis près d'une décennie. Les industriels français n'envisagent pourtant pas d'accroître leurs efforts d'équipement l'an prochain. Ils se cabrent devant l'investissement parce qu'ils craignent de ne pas trouver les salariés capables de faire tourner les nouvelles machines, estime Patrick Artus, économiste en chef de la banque Natixis.

Cette pénurie dramatique de compétences dans un pays qui compte trop de chômeurs vient bien sûr de la crise profonde subie cette dernière décennie. Beaucoup d'ouvriers et d'employés ont perdu leur emploi il y a longtemps. Eloignés de l'activité, ils ont aussi perdu leur savoir-faire. Le nombre d'inscrits à Pôle emploi depuis plus d'un an augmente. Ils font désormais 45 % du total des inscrits et la durée moyenne d'inscription approche les 600 jours. Mais la crise n'est pas la seule explication. Les comparaisons de l'OCDE sur les compétences des adultes dans les pays avancés révèlent que la France est mal placée, en particulier pour le niveau des peu qualifiés.

Actionner d'autres leviers

D'où l'urgence de la formation permanente, au-delà des progrès à faire à l'école et au collège. Tout le défi ici est de former sans enfermer. Le chantier naval n'aura peut-être plus besoin de polisseurs quand sa grosse commande sera livrée et les camions pourraient se passer de chauffeur dans dix ans.

Le plan d'investissement du gouvernement prévoit 15 milliards d'euros dans les cinq prochaines années « pour armer les entreprises, armer les jeunes par rapport aux défis de demain », selon la ministre du Travail Muriel Pénicaud. L'économiste Jean Pisani-Ferry, qui a coordonné ce plan, estime que ce serait un beau résultat d'arriver à faire vraiment retrouver le chemin de l'emploi à 300.000 personnes. Certes... mais c'est à peine un point de taux de chômage. Pour aller plus avant, il faudra actionner d'autres leviers. Comme la mobilité : trop de femmes et d'hommes refusent une formation ou abandonnent un emploi parce qu'ils n'ont pas les moyens de s'y rendre.

Terminons par le témoignage d'un autre chef d'entreprise, dans la mécanique. Son problème à lui, c'est la pénurie d'ajusteurs. Une autre entreprise, qui en employait une dizaine dont quelques jeunes, a dû fermer non loin de chez lui. Mais il n'a réussi à en recruter aucun et a donc dû refuser des commandes. Dans un pays où un actif sur onze reste au chômage, ça ressemble à un formidable gâchis.

      

VITTORI Jean-Marc, « Un drame français : trop de chômeurs, pas assez de bras », Les Échos, lundi 27 novembre 2017.

21 novembre 2017

Il faut une politique monétaire plus vertueuse (novembre 2017)

Le système actuel mariant autonomie des politiques monétaires, liberté des capitaux et changes flottants est trop fragile et inefficace. Il faut a minima rétablir des changes fixes.

La nomination d'un nouveau président de la Réserve fédérale s'est accompagnée des louanges rituelles sur la politique monétaire américaine. Il est de bon ton à Paris de s'émerveiller du statut de la Fed qui, en lui imposant de promouvoir la stabilité des prix et le plein-emploi, assurerait aux Etats-Unis une croissance harmonieuse, loin des affres austéritaires de l'Europe. On peut néanmoins s'interroger sur la pertinence de tels commentaires. Ils se heurtent au destin d'Alan Greenspan, présenté comme un gourou « parlant à l'oreille des marchés » puis comme le premier responsable de la déroute bancaire de 2008.

Ils font l'impasse sur les crises financières de plus en plus sévères qui caractérisent les retournements cycliques. Ils ignorent certains résultats théoriques, puisque Paul Samuelson s'interrogeait en 1978, lors du vote de la loi donnant à la Fed ses statuts actuels, sur la possibilité d'avoir simultanément stabilité des prix et plein-emploi. Surtout, ils rabaissent la banque centrale au niveau de la mouche du coche. Car, à l'instar du char de la fable, le char économique qui chemine grâce au dynamisme des entrepreneurs doit peu à la mouche monétaire.

Cela ne signifie pas que l'on doit négliger la politique monétaire. Il faut simplement comprendre son utilité dans un contexte où l'économie de plus en plus concurrentielle est de moins en moins inflationniste. A court terme, son rôle est défini par le statut de la Fed de 1978. Pas par les incantations sur le plein-emploi et la stabilité des prix, mais par la troisième mission qui lui est assignée, celle de maintenir des taux d'intérêt bas. En cas de ralentissement conjoncturel, un creusement du déficit public assure un soutien nécessaire de l'activité. Un niveau faible des taux d'intérêt allège la charge d'intérêts qui en résulte.

Trois systèmes monétaires

A long terme, ce rôle repose sur des choix aujourd'hui rarement évoqués. Ces choix s'articulent autour de ce que les économistes appellent le « triangle des incompatibilités de Mundell » . Selon Robert Mundell, liberté de circulation des capitaux, autonomie de la politique monétaire et changes fixes constituent la meilleure situation, mais il n'est possible d'avoir que deux parmi ces trois possibilités. Cela implique que trois systèmes monétaires sont susceptibles d'exister.

Il se trouve que, depuis le Bank Charter Act anglais de 1844 qui inaugure la gestion monétaire moderne, le monde les a successivement testés. En 1844, l'étalon-or adopté par les Anglais associe changes fixes et liberté de circulation des capitaux. Chaque pays partageant ce choix perd ipso facto l'autonomie de sa politique monétaire et se trouve dans l'obligation d'avoir la même inflation que ses partenaires. Ce système a vécu jusqu'en janvier 1915. Après 1918, dans un rapport à la Société des Nations, le Suédois Gustav Cassel suggère de garder des changes fixes mais d'assouplir le système, d'abord en les rendant ajustables et ensuite en redonnant à chaque banque centrale la libre conduite de sa politique monétaire. La logique du triangle de Mundell conduit alors à la disparition de la liberté de circulation des capitaux. La période allant de 1922 à 1976 est celle de la deuxième combinaison mundellienne, où changes fixes et politiques monétaires autonomes nécessitent la généralisation des contrôles des changes. En 1976, les Etats-Unis, qui ont déconnecté le dollar de l'or en août 1971, instaurent la troisième combinaison mundellienne, celle de l'autonomie de la politique monétaire et de la liberté de circulation des capitaux, un tel choix conduisant inévitablement à deschanges flottants.

Accumulation des dettes

Faisons le bilan de chacune des combinaisons mundelliennes. La première a été emportée par la guerre de 1914 et non par ses propres faiblesses. En revanche, la mondialisation amorcée dans les années 1960 a rendu insupportable le maintien des contrôles des changes indispensables à la deuxième. Quant à la troisième qui régit notre monde actuel, sa fragilité est chaque jour plus évidente. Loin de conduire aux équilibres d'épargne annoncés par ses défenseurs, elle favorise une accumulation incontrôlée de dettes. L'économie américaine est en déficit extérieur quasi permanent depuis quarante ans, accumulant une dette extérieure nette qui représente près de 60 % du PIB. Les Américains vivent au-dessus de leurs moyens. Ils ont transformé Allemands, Japonais et, plus récemment Chinois, en épargnants structurels du système.

Il y a trente ans, les accords du Louvre affichaient la volonté de leurs signataires de sortir peu ou prou des changes flottants. Ils sont restés lettre morte. Les nouveaux dirigeants de la Fed feront oeuvre utile s'ils reviennent à l'esprit de ces accords et s'engagent dans la voie de la restauration de la première combinaison mundellienne, celle de la prévisibilité des changes fixes et de la dynamique favorisée par la liberté d'investir.

    

DANIEL Jean-Marc, " Il faut une politique monétaire plus vertueuse ", LesEchos.fr, mardi 21 novembre 2017.

Le grand vide de la boîte à outils économiques (novembre 2017)

En cas de nouvelle crise financière, les Etats n'auront presque plus de leviers à actionner. Taux d'intérêts au plus bas et dettes au plus haut limitent les marges de manoeuvre. Singulièrement émoussés, les outils classiques de politique économique sont à réinventer.

Un Etat en défaut de paiement, le Venezuela. Une grande entreprise française qui dévisse en Bourse sur fond de dette massive avant de rebondir, Altice... La planète financière fait à nouveau entendre des craquements sonores. Rien à voir évidemment avec le vacarme assourdissant des années 2007 et 2008. Mais le doute est profond après des années de politiques monétaires extraordinairement accommodantes qui ont fait flamber nombre d'actifs financiers - actions, obligations, immobilier. Un peu comme dans les années 2000, justement, quand la Réserve fédérale cherchait à éviter la déflation après l'éclatement de la bulle Internet et quand la Chine accumulait des excédents commerciaux colossaux aussitôt investis sur les marchés occidentaux.

Sauf que... la boîte à outils anti-crise semble aujourd'hui pratiquement vide. La différence est impressionnante. C'est vrai d'abord pour la politique monétaire. Quand la Réserve fédérale des Etats-Unis a commencé à baisser les taux d'intérêt à l'été 2007, son taux directeur ( « Fed funds ») dépassait 5 %. Aujourd'hui, il est à peine de 1 %, alors que les Etats-Unis connaissent l'une des plus longues périodes de croissance de leur histoire et que le chômage y touche moins de 4,5 % des actifs. En Europe, la Banque centrale européenne a bloqué son taux principal, celui auquel les banques peuvent se refinancer à court terme, à... 0 % depuis près de deux ans, alors qu'il était à plus de 4 % début 2008. Le taux auquel elle rémunère les dépôts est même négatif depuis le printemps 2014 !

Plus possible donc de baisser les taux d'intérêt. Sauf à les faire devenir franchement négatifs, ce qui pose toute une série de problèmes pour l'instant sans solution (par exemple comment éviter un report massif vers l'argent liquide ou une révolte des épargnants). Voilà pourquoi de nombreuses voix s'élèvent pour que les banquiers remontent leurs taux d'intérêt... afin de pouvoir les baisser en cas de pépin. Un peu comme si on conseillait à quelqu'un d'enlever son pull pour qu'il puisse le remettre si jamais le froid devenait plus vif. C'est évidemment le signe d'un profond désarroi.

Les banquiers centraux pourraient bien sûr employer l'autre outil qu'ils ont façonné pendant la dernière crise, des achats d'obligations voire d'actions sur les marchés financiers (quantitative easing). Mais cet outil présente deux inconvénients majeurs. D'abord il gonfle les bilans des banques centrales, au risque de finir par saper la confiance dans la monnaie. Ensuite, son efficacité est sérieusement mise en doute. Les banquiers centraux sont d'ailleurs en train de le remballer.

Ce n'est pas mieux sur le front budgétaire. En une décennie, la dette publique des pays avancés a bondi de 72 % de leur PIB à 105 %, une hausse sans précédent en temps de paix. Au Royaume-Uni, cette dette a plus que doublé. Aux Etats-Unis, elle a augmenté de 46 points de PIB. Au Japon, elle fera bientôt deux années et demie de production. En cas de nouvelle tempête, il sera beaucoup plus compliqué d'ouvrir en grand les vannes de la dépense publique, comme le firent les pays du G20 dans un bel ensemble en 2009. Sauf à développer encore la « répression financière », cet ensemble de règles qui contraint les investisseurs, en particulier les banquiers et les assureurs, à acheter massivement des obligations d'Etat.

A vrai dire, il y a bien une autre solution hétérodoxe, explorée par le Japon. Elle associe le budgétaire et le monétaire : l'Etat accumule d'énormes déficits financés par des obligations qu'achète la banque centrale. Dans le passé, ce genre de méthode a le plus souvent débouché sur une fuite catastrophique devant la monnaie. Il en sera peut-être autrement à l'avenir. Bien sûr, on peut toujours se rassurer en se disant que la prochaine crise n'est pas pour demain, que les leçons des événements récents ont été tirées, que les institutions financières sont à la fois plus solides et mieux surveillées, que de nouveaux mécanismes protecteurs ont été créés dans la zone euro. Mais en réalité, ce n'est pas seulement les instruments anti-crise qui manquent dans la boîte à outils de la politique économique. On en donnera juste trois exemples.

D'abord, la fiscalité. Dans une économie ouverte où l'information circule à la vitesse de la lumière, la géographie des échanges est bouleversée. Les entreprises peuvent servir un client d'un pays donné à partir d'une usine située dans un deuxième pays, facturer à partir d'un troisième, localiser la propriété intellectuelle dans un quatrième, etc. Les Etats commencent péniblement à coordonner la lutte contre l'optimisation fiscale, sans remettre en cause la base territoriale de l'imposition forgée il y a près d'un siècle. Derrière, c'est le financement des Etats qui est en jeu.

Ensuite, la concurrence. Là aussi, le cadre juridique a été forgé au début du siècle dernier. La fortune colossale d'un Microsoft révélait déjà un vice de construction dans la protection de la propriété intellectuelle. Mais cette fortune est ridicule au regard de ce qu'amassent aujourd'hui les plates-formes numériques comme Google, Alibaba ou Amazon. Les règles de concurrence bâties pour lutter contre la prédation des Rockefeller sont ici totalement inopérantes. Enfin la croissance. Les débats sur l'hypothèse d'une « stagnation séculaire » révèlent une incapacité collective à comprendre ce qui fera la croissance de demain - et quels sont les leviers capables de la stimuler. La boîte à outils économiques du XXIe siècle reste à inventer.

     

VITTORI Jean-Marc, " Le grand vide de la boîte à outils économiques ", Les Échos, mardi 21 novembre 2017, n°22576, p. 10.

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