01sept.2025
Poésies
Poème d’un poilu de Verdun ...
Dans un trou à Verdun
Toute la terre tremble,
Et le canon qui gronde.
Oui, je crois, il me semble
Que c’est la fin du monde.
Dans nos trous, on blasphème,
On ne croit plus au bon dieu.
Même les morts aux faces blêmes
Tendent leurs poings vers les cieux.
C’est la moisson de notre jeunesse.
On tue des gosses de vingt ans
Qui meurent là, sans une caresse,
Fauchés comme des fleurs de printemps.
A quand la fin de ce cauchemar.
On n’en peut plus; on en a marre.
Mais c’est dans un trou à Verdun
Que j’ai connu mon petit copain.
Comme l’amitié réchauffe le coeur !
On se déride; on n’a plus peur.
Et dans la boue de Verdun
Nous nous sommes serrés la main.
Prends mon bidon, un coup de pinard,
Rien de meilleur contre le cafard.
Et pourquoi conserver ces biens,
Puisque nous tous mourrons demain.
Et puis ensuite nos retrouvailles
Devant ta maison près du café.
On discutait de nos batailles
Et des copains qu’on a laissés.
Toujours dans notre petite causette :
Souville, Douaumont et La Caillette.
Mais je voyais dans tes yeux bleus,
Comme un reflet des cieux.
Tu es parti de bon matin,
Sachant bien sûr, l’étape dure.
Et puis quand on pense aller loin,
Il faut ménager sa monture.
Mais partant pour l’éternité
Au pays de l’égalité,
Tu aurais dû comme à Verdun,
Mon petit copain, me serrer la main.
Mais dis-lui bien, à Dieu le Père,
Puisque Verdun fut un enfer,
Qu’il te réserve au paradis
Une place pour toi et tes amis,
Et tous les combattants de la terre.
Une prière: honnie la guerre,
Et tous, nous nous serrerons la main,
En bons copains, en vrai copains.
Pour mon copain Marcel Bourgeois
Ancien du 147ème R.I.
Henri Eugène LALLIER (1891-1976)
Complainte amoureuse
Oui, dès l’instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes ;
De l’amour qu’en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes ;
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les vœux que je vous offris !
En vain je priai, je gémis :
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis.
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes,
Et je ne sais comment vous pûtes
De sang-froid voir ce que j’y mis.
Ah! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu’ingénument je vous le disse,
Qu’avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse,
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m’assassinassiez !
Alphonse Allais (1854-1905)
Melancholia
(début du poème de 1846)
Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous les meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! La cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas!
Ils semblent dire à Dieu : << Petits comme nous sommes,
Notre Père, voyez ce que nous font les hommes ! >>
Victor Hugo 1802-1885
Sur une barricade
Sur une barricade, au milieu des pavés
Souillés d'un sang coupable et d'un sang pur lavés,
Un enfant de douze ans est pris avec des hommes.
- Es-tu de ceux-là, toi ? - L'enfant dit: Nous en sommes.
- C'est bon, dit l'officier, on va te fusiller.
Attends ton tour. - L'enfant voit des éclairs briller,
Et tous ses compagnons tomber sous la muraille.
Il dit à l'officier: Permettez-vous que j'aille
Rapporter cette montre à ma mère chez nous ?
- Tu veux t'enfuir? - Je vais revenir. - Ces voyous
Ont peur ! Où loges-tu ? - Là, près de la fontaine.
Et je vais revenir, monsieur le capitaine.
- Va-t'en, drôle ! L'enfant s'en va. - Piège grossier !
Et les soldats riaient avec leur officier,
Et les mourants mêlaient à ce rire leur râle ;
Mais le rire cessa, car soudain l'enfant pâle,
Brusquement reparu, fier comme Viala,
Vint s'adosser au mur et leur dit : Me voilà.
La mort stupide eut honte et l'officier fit grâce.
Victor Hugo 1802-1885
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen
26 août 1789
Article premier
Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. (...)
Article 2
(...) Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression.
Article 4
La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui (...)
Article 5
Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.
Article 6
La loi (...) doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse.
Article 10
Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses (...)
Article 11
(...) tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement.
Article 16
Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de Constitution.
Le bélier piqué par une abeille
Certain bélier, d’humeur farouche et fière,
Par une abeille fut piqué ;
Son orgueil en fut choqué.
Droit au logis de l’ouvrière
Avec fureur il s’avança.
Et tout d’abord il l’enfonça,
Heurtant la tête la première,
Comme on sait que c’est la manière
De ces messieurs ; il renversa
Cire et gâteaux, la ruche entière.
L’essaim dans l’air se dispersa ;
Mais, en partant, chaque abeille laissa
Cuisante ampoule au nez du sire.
Il en souffrit un vrai martyre,
Et reconnut à ses dépens
Que l’on n’a pas grande cervelle
Quand, pour une mince querelle,
On s’en va choquer tant de gens.
Les fables de Mancini-Nivernois (1796)
Louis Jules Barbon Mancini-Mazarini duc de Nivernais (1716-1798)

Le Laboureur et ses Enfants
Travaillez, prenez de la peine,
C'est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endroit; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'oût.
Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse. »
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà, delà, partout ; si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantage.
D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor.
Jean de La Fontaine (1621 – 1695)
Fables de La Fontaine (1668)