Seydou raconte son refus de la guerre des colonialistes, témoignage

 

Cher papa, maman.

Vous devez ne plus avoir de nouvelles de moi depuis deux ou trois ans. Je suis désolé je n’ai pas pu vous écrire plus tôt. J’aurais dû être recruté pendant cette guerre, en automne 1914, à Bamako. Pas la nôtre, celle des français, des européens qui nous exploitent comme des esclaves. J’étais prêt à les suivre, à m’enrôler dans leur armée. Ils nous disaient que nous reviendront pleins de gloire et respectés de la France après une guerre qui s’annonçait courte, je les croyais justes. Vous savez comment on nous appelle ? Les « tirailleurs sénégalais », tous les africains noirs ne sont pas sénégalais, je suis malien et j’en suis fier.

Lorsque je suis allé me faire recruter,  je voyais certains habitants, de mes compagnons,  qui n’avaient pas envie d’aller à la guerre. Les pauvres étaient enlevés violement à leur famille, mais je me disais qu’après tout c’était la guerre, ce n’est pas facile ou agréable, je connais un peu ça car je suis chasseur, j’ai déjà tiré avec une arme. Et puis j’ai commencé à entendre d’autres qui disaient qu’on était mal reçus, que les conditions dans les tranchées étaient plus qu’inhumaines, que l’on était les premiers à mourir, certaines fois inutilement.

J’ai commencé à avoir des doutes, je me suis enfui avant d’être remarqué. Je me demandais si ces rumeurs étaient vraies, si les français nous traitaient vraiment comme de la chair à cannons. Plus le temps passait, et plus les rumeurs se propageaient, se confirmaient. On disait que les hivers étaient affreux là-bas et que beaucoup d’entre nous mourraient de ce froid. Mais d’autres disaient que pendant l’hiver, des camps d’entrainement étaient ouverts pour nous et que cela était pire encore car on y mourrait de faim. Je commençais à avoir de plus en plus de doutes et j’avais de moins en moins envie de me faire recruter.

Ce qui me décida, ce sont les rumeurs sur les conditions de vie qu’avaient les noirs à l’arrière du front. Les gens disaient qu’ils servaient de cobayes pour les vaccins expérimentaux et que les malades graves étaient laissés pour morts. Ensuite, on apprit le nombre de morts vertigineux de soldats noirs en ce début de guerre, tout cela dû à l’envoi au suicide (on nous appelait « la chair à cannons » à force de nous envoyer en première ligne), à l’hiver insupportable et aux conditions de vie que subissaient les nôtres.

Des révoltes éclatèrent un peu partout au Mali et dans d’autres pays d’Afrique, j’en fis partie. Ces français en qui j’avais confiance et pour qui j’étais prêt à donner ma vie nous traitaient comme du bétail. Mais ce qui me choqua le plus, c’est la violence avec laquelle la révolte fut réprimée. Certains d’entre nous sont morts, beaucoup ont été blessés.

Je pris ma décision, nous décidâmes de partir de ce pays meurtri, moi et mes amis qui étions restés. Nous réussîmes à franchir la frontière vers la Mauritanie sans encombre, ce fut facile de me repérer car le paysage ne change pas de la brousse du Mali. Mais comme je savais que j’étais toujours recherché, je ne vous ai pas écris, pour ma sécurité, j’espère que vous me pardonnez.

J’ai appris il n’y a pas longtemps que l’Armistice a été signé en faveur de la France, tant mieux, j’espère que le massacre prendra fin. J’ai également appris que les noirs enrôlés ont fait preuve d’un grand courage pendant cette guerre. Je rêve désormais d’un Mali libre, le plus tôt possible pour que je puisse revenir vous voir. J’espère pouvoir au moins vous écrire une fois par an pour vous donner de mes nouvelles. Je ne peux pas vous dire où je suis, de peur que quelqu’un lise cette lettre avant vous mais je vais bien. Aujourd’hui la guerre est finie. N’essayez pas de me répondre. Je vous aime.

            Seydou.

 - par Luc, Ruben, Mathieu, Victor