Souvenirs d'un Tirailleur

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13 mars 2015

Point de vue d'un soldat algérien, Abou Slimane Said


Je m’appelle Abou Slimane Said. Je suis né le 15 Mars 1890 à Alger. En 1915 à l’âge de 25 ans je me suis engagé volontairement dans l’armée française. Avant la guerre j’ai reçu une éducation religieuse à l’école coranique de mon village puis j’ai suivi une formation de maçonnerie. Je vivais dans une petite habitation de 35 mètres carré dans le centre d’Alger avec mes parents et mes 3 frères : Achile, Amine et Bazile. Tout trois m'étaient très chers, Achile était un tombeur et était souvent avec des filles. Amine et Bazile étaient, eux, dignes de confiance bien que Bazile, l'aîné, semblait légèrement plus généreux. Mais un jour mes trois frères, partis chercher des ressources en dehors du village, ne sont jamais revenus. Une rumeur disant qu'ils se sont fait tirer dessus par des Allemands a ensuite circulé et depuis ce jour je me suis dit que je les vengerai : c’est pour cela que je me suis engagé volontairement dans l'armée.

En partant, je dis un « au revoir » à mes parents, tout en espérant pouvoir rentrer chez moi après la guerre, même si les chances étaient minimes. Nous marchions jusqu'à la mer où nous avons ensuite pris un bateau nous emmenant au territoire européen, les bâtiments étaient impressionnants comparés à ceux de mon pays natal et les gens étaient également bien vêtus.

Nous étions ensuite partis à un campement, les soldats étaient nombreux et venaient du monde entier : Annamites, Tonkinois, Marocains, Tunisiens, Sénégalais, Européens, et notre groupe, celui des Algériens. J'ai sympathisé avec certains de mes compagnons algériens, puis, ensemble, nous avons intégré le Premier régiment de tirailleurs algériens, dépendant de l'Armée de terre, ou l'armée terrestre si vous voulez. Les Blancs nous voyaient comme des hommes à utiliser, comme des outils qu'on prend dans une boîte, mais cela m'importait peu, je voulais seulement venger mes frères.

Puis je fut envoyé sur le front, je savais que la mort m’attendais mais j’étais habité par la rage de venger mes frères. Pour s’abriter nous allions dans ce qu’on appelait des tranchées, une sorte de trou en longueur pour former des chemins dans la terre. De temps en temps de nouvelles armes firent leur apparition comme les lance-flammes ou le gaz. Ces armes faisaient beaucoup de morts mais avec mes camarades d’infortune nous nous serrions les coudes et nous nous prévenions si un ennemi arrivait. De nombreuses armes ont été utilisées et faisaient énormément de morts, en commençant par les gaz que les Allemands avaient envoyé dans les tranchées françaises, il y eut également l'utilisation des lance-flammes, ces armes étaient très puissantes et pouvaient facilement tuer des dizaines de personnes.

Après mon retour la France déclara qu'elle était très reconnaissante de notre aide. Cette guerre fut meurtrière et beaucoup de mes amis y laissèrent leur vie mais j'avais finalement réussi à survivre malgré ces conditions de vie déplorables. Je rentrais ensuite chez moi, chez mes parents qui avaient pu survivre grâce à la pension de guerre qu'ils récupéraient avec mon service en tant que militaire. Toutes les nuits suivantes, nous fêtâmes mon retour de guerre, en étant vivant et en ramenant une Croix de guerre, décoration militaire que je montrais avec fierté à mes voisins et ma famille.

Lettre de Cassim, soldat sénégalais, à sa famille




"Mon cher fils, quand tu liras cette lettre, j'espère que tu comprendras les douleurs de la guerre et mon sacrifice.
        Je t'écris pour la dernière fois. Demain mes compagnons et moi serons fusillés à l'aube. Tu te demandes quelle est la cause de mon exécution,  tu t'imagines que j'ai commis un crime grave. Je vais t'expliquer ce qui s'est réellement passé.
        Deux nuits auparavant,  nous étions en train de tirer sur nos ennemis,  trop nombreux.  Les voyant se diriger vers notre emplacement,  notre chef nous ordonna de nous replier. Un de mes plus proches compagnons de guerre,  Wilfried, possédait un objet très précieux pour lui, il avait une grande valeur sentimentale.
        C'était une chaîne en fer à laquelle pendait un petit ovale de cuivre qui pouvait s'ouvrir et à l'intérieur duquel reposait une photo de sa femme et de ses deux enfants chéris. Il la portait autour de son poignet,  enroulée plusieurs fois.
        Soudain,  une bombe se cracha à seulement quelques dizaines de mètres de notre tranchée.  Un projectile atterrit à nos pieds en arrachant un cri à Wilfried.  Je le questionna du regard et il me montra son poignet. Je vis alors une brûlure grossière, mais quelque chose manquait. Il m'a fallu quelques secondes pour comprendre que sa chaîne avait disparu. C'était la faute du projectile. Puis,  Wilfried me lance : "Regarde,  Cassim, sur le champ de bataille !" J'aperçus effectivement la chaîne,  brillant distinctement parmis tous les cadavres. Sans hésiter,  je l'aide à aller chercher son porte-bonheur car je ne le laisserai pas tout seul sur le champ ; c'est trop dangereux. La voix furieuse du chef parvient jusqu'à nos oreilles : "Cassim, Wilfried, qu'est-ce que vous faites ?",  mais étions trop loin pour revenir.
        À notre retour Wilfried et moi fûmes saisis par des hommes et jetés au cachot. Nous n'avions pas eu besoin de deviner ce qui nous attendait : on sera fusillé pour l'exemple.  Je trouve cela totalement injuste qu'on tue des hommes innocents pour une chose d'aussi faible importance, enfin bon je n'y suis pour rien.
      Mon fils, sache que je t'aime très fort et ta maman aussi. Ma dernière pensée sera dédiée à vous. Sois fort et aide ta mère,  fais tout ton possible pour la rendre heureuse. Je suis sincèrement désolé de ne pas
 t'avoir vu grandir après tes trois ans, je suis persuadé que tu deviendras un jeune homme brave et courageux. Je veillerai sur vous deux de là où je suis.
        Mes amours,  je vous embrasse tous les deux, ne pleurez pas.                                 
                                                                Cassim,  18 mai 1917 à Verdun."

Seydou raconte son refus de la guerre des colonialistes, témoignage

 

Cher papa, maman.

Vous devez ne plus avoir de nouvelles de moi depuis deux ou trois ans. Je suis désolé je n’ai pas pu vous écrire plus tôt. J’aurais dû être recruté pendant cette guerre, en automne 1914, à Bamako. Pas la nôtre, celle des français, des européens qui nous exploitent comme des esclaves. J’étais prêt à les suivre, à m’enrôler dans leur armée. Ils nous disaient que nous reviendront pleins de gloire et respectés de la France après une guerre qui s’annonçait courte, je les croyais justes. Vous savez comment on nous appelle ? Les « tirailleurs sénégalais », tous les africains noirs ne sont pas sénégalais, je suis malien et j’en suis fier.

Lorsque je suis allé me faire recruter,  je voyais certains habitants, de mes compagnons,  qui n’avaient pas envie d’aller à la guerre. Les pauvres étaient enlevés violement à leur famille, mais je me disais qu’après tout c’était la guerre, ce n’est pas facile ou agréable, je connais un peu ça car je suis chasseur, j’ai déjà tiré avec une arme. Et puis j’ai commencé à entendre d’autres qui disaient qu’on était mal reçus, que les conditions dans les tranchées étaient plus qu’inhumaines, que l’on était les premiers à mourir, certaines fois inutilement.

J’ai commencé à avoir des doutes, je me suis enfui avant d’être remarqué. Je me demandais si ces rumeurs étaient vraies, si les français nous traitaient vraiment comme de la chair à cannons. Plus le temps passait, et plus les rumeurs se propageaient, se confirmaient. On disait que les hivers étaient affreux là-bas et que beaucoup d’entre nous mourraient de ce froid. Mais d’autres disaient que pendant l’hiver, des camps d’entrainement étaient ouverts pour nous et que cela était pire encore car on y mourrait de faim. Je commençais à avoir de plus en plus de doutes et j’avais de moins en moins envie de me faire recruter.

Ce qui me décida, ce sont les rumeurs sur les conditions de vie qu’avaient les noirs à l’arrière du front. Les gens disaient qu’ils servaient de cobayes pour les vaccins expérimentaux et que les malades graves étaient laissés pour morts. Ensuite, on apprit le nombre de morts vertigineux de soldats noirs en ce début de guerre, tout cela dû à l’envoi au suicide (on nous appelait « la chair à cannons » à force de nous envoyer en première ligne), à l’hiver insupportable et aux conditions de vie que subissaient les nôtres.

Des révoltes éclatèrent un peu partout au Mali et dans d’autres pays d’Afrique, j’en fis partie. Ces français en qui j’avais confiance et pour qui j’étais prêt à donner ma vie nous traitaient comme du bétail. Mais ce qui me choqua le plus, c’est la violence avec laquelle la révolte fut réprimée. Certains d’entre nous sont morts, beaucoup ont été blessés.

Je pris ma décision, nous décidâmes de partir de ce pays meurtri, moi et mes amis qui étions restés. Nous réussîmes à franchir la frontière vers la Mauritanie sans encombre, ce fut facile de me repérer car le paysage ne change pas de la brousse du Mali. Mais comme je savais que j’étais toujours recherché, je ne vous ai pas écris, pour ma sécurité, j’espère que vous me pardonnez.

J’ai appris il n’y a pas longtemps que l’Armistice a été signé en faveur de la France, tant mieux, j’espère que le massacre prendra fin. J’ai également appris que les noirs enrôlés ont fait preuve d’un grand courage pendant cette guerre. Je rêve désormais d’un Mali libre, le plus tôt possible pour que je puisse revenir vous voir. J’espère pouvoir au moins vous écrire une fois par an pour vous donner de mes nouvelles. Je ne peux pas vous dire où je suis, de peur que quelqu’un lise cette lettre avant vous mais je vais bien. Aujourd’hui la guerre est finie. N’essayez pas de me répondre. Je vous aime.

            Seydou.

 - par Luc, Ruben, Mathieu, Victor

09 mars 2015

La Trêve de Noël, vue par un Tirailleur, Luc, Ruben, Théo, et Jean-Paul.


 

Cela faisait longtemps qu’un calme pareil avait quitté mes rêves. Les tirs s'étaient arrêtés, ce qui donnait une impression de vide exceptionnelle. Les soldats allemands ont dressé des sapins de noël tout le long de leur tranchée. Ils ont commencé à sortir et à s’avancer jusqu’au milieu du « no man’s land ». Ce fut à notre tour, les Français et les Britanniques de faire de même.

 

C’était la première fois que je fêtais Noël sous la neige, chez nous il n’y a que des arbres comme des palmiers ou des cocotiers.

 

         Et soudain tout le monde, ennemis comme alliés, ont commencé à se serrer la main et se saluer. Je serrais la main d’un Allemand, les Allemands ressemblent beaucoup plus aux français que ce que je pensais, je les croyais avec une grosse moustache.

 

         Certains s'échangeaient même des cigarettes, du tabac ou du chocolat. Sans que je ne m’en rende compte, un Allemand s’approcha et me tendit une plaque de chocolat en me disant : « Bon Banania ». J’ai ri, je n’étais nullement offusqué. Je crois que j’étais heureux. Tout le monde profitait de ces instants de détente où les sourires, les partages et les échanges procuraient de la chaleur dans le froid de l'hiver et au beau milieu d'une période difficile. La guerre, les morts, la famille éloignée, les peines, les souffrances, tout cela était oublié de tous, comme si ce n'était qu'un mauvais cauchemar. De la guerre, il ne restait que le paysage. Cela faisait un peu de chaleur humaine comme au pays.

 

         Et on a joué au football dans la neige, entre les tranchées sans gagnant, ni perdant. Je marquais des buts et tous me saluaient. Je suis un excellent joueur dans mon pays, je jouais pieds nus, comme à mon habitude. Cela ressemblait beaucoup aux matchs que j’organisais avec mes amis, chez moi. Je ne faisais plus la différence entre mes amis, les Français ou les Allemands, je ne pensais qu’à une seule chose : oublier.

        

         Mais j’ai su que ce qui nous arrivait était exceptionnel,dans d’autres endroits du front, une telletrêve n’était faite que lorsque des Britanniques étaient présents, avec ou sans français à leurs côtés. En effet, lorsque seuls des Français ou des Belges étaient présents, ils ne firent pas la trêve à cause des massacres commis par les soldats allemands en territoire conquis.

        

         Suite à cette trêve décidée uniquement par les soldats, l’Etat-major de chaque camp fit tirer l’artillerie les jours suivants pour disperser les groupes de fraternisant. Les soldats « contaminés » par les Allemands furent envoyés vers les zones du front les plus dures par punition. J’appris que, sur le front russe, la trêve eu également lieu mais dégénéra en mutinerie des soldats russes et en fraternisation avec les ouvriers. 

 

         En y réfléchissant, cette trêve de Noël prouva que la Première Guerre Mondiale n’avait peut-être pas fait perdre toute humanité aux soldats des tranchées.

 - par Luc, Ruben, Théo, et Jean-Paul