"Ecrire en poésie"

Vive les poètes ! Vive le printemps ! Vive le printemps des poètes !

La guerre

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Préface

6mai

       Cher lecteur,

           Sur ce thème si important qu' est la guerre nous avons écrit deux poèmes, le premier est une petite strophe consacrée à une grande cause qui nous tient énormément à coeur, à savoir la honte internationale qu' a été à nos yeux la colonisation. Le second est une critique virulente d' une race particulière d' être humain qui nous dégoute au plus haut point: les dictateurs. Nous espérons, bien sûr, qu' ils te plairont tous les deux!

    Nous avons également réuni pour toi un florilège de cinq poèmes évoquant ce thème, qui a énormément inspiré les poètes à travers les siècles. Nous avons sélectionné ceux que nous avons jugés les plus réussis, les plus parlants et les plus vivants.

    Premièrement, nous avons choisi L' enfant grec de Victor Hugo. Ce poème évoque le massacre des Grecs par les Turcs à la suite de la déclaration d' indépendance de leur futur pays: la Grèce, en 1822. Pour un sujet fort, Hugo livre un poème extrêmement puissant et engagé. Le génie du poète fait parfaitement ressentir dans le texte la rage et l' humiliation des grecs après ce carnage, ce qui le rend particulièrement intéressant.

    Dans un deuxième temps, nous avons sélectionné Strophes pour se souvenir de Louis Aragon. Nous avons choisi ce texte car c'est un très beau mémorial en l'honneur des vingt- trois résistants, dont Michel Manoukian, qui figuraient sur la fameuse "Affiche rouge" (affiche de propagande diffusée par les nazis durant la seconde guerre mondiale, elle présentait les résistants comme étant des terroristes sans foi ni loi). Ce poème fait référence à des moments tragiques de l' histoire de France (l' occupation et la résistance en particulier ) ce qui ne l' a rendu que plus émouvant pour les lecteurs pensifs que nous avons été après sa lecture. Nous espérons qu' il suscitera chez toi la même émotion, ami lecteur!

    Notre troisième sélection s' ntitule A Napoléon. Comme son nom le laisse facilement deviner, ce poême (assez agréable à lire, bien qu' un peu long) est une large liste de toutes les choses que l' auteur (et beaucoup d' autres personnes sans doute) auraient aimé dire à Napoléon premier, agrémentée d' illustrations poétiques et de récits divers. Casimir Delavigne fait cela si bien qu'on arrive à la fin du poème sans même s'en rendre compte, forcément un peu surpris, quelque part, d' avoir été captivé aussi longtemps par un sujet aussi banal, cela grace à l'immense talent de l' auteur (méconnu, hélas!), sans aucun doute.

    Mort de Quatre-vingt-douze est notre avant-derniere poésie. C' est aussi un véritable souffle d' air frais révolutionnaire, rendant hommage à tout ceux qui ont oeuvré pour l' abolition de la monarchie en France, allant même jusqu' à les comparer à des véritables " Christs aux yeux sombres et doux" !! Malgré son optimisme un peu excessif (à nos yeux), ce poème est très agréable à lire, et surtout incroyablement énergisant, c' est pour cela que nous l' avons retenu.

    Enfin, nous avons choisi un très célèbre poême de Boris vian, sans lequel notre sélection n' aurait pas eu la même valeur : Le Déserteur. Cette oeuvre, très simple sur le plan formel et accessible à n' importe qui, n' en est pas moins une magnifique ode au pacifisme. Simple mais très efficace, ce texte est véritablement à nos yeux l' un des plus beaux poêmes (si ce n' est le plus beau) qui existe sur le thème de la guerre.

    En espèrant que tu prendras du plaisir à découvrir, ou à redécouvrir ces différents poèmes, nous te souhaitons une agréable lecture!

                                                                          Jonathan et Mathieu

La Rose et le Réséda

20avril

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l’échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Qu’importe comment s’appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l’un fut de la chapelle
Et l’autre s’y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu’elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l’un chancelle
L’autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l’autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l’aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu’aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle
La rose et le réséda

Louis Aragon, 1944

Sur la mort d’un soldat

20avril

Il était jeune et beau, son âme restait tendre.

Il git sous un ciel bleu. Serait-il mort en vain ?

Il ne connaîtra plus les ciels brumeux de Flandre

où le pain ne pourrait être bon sans levain.

 

Les kabyles, là-bas, l’ont connu sous les armes,

ils l’ont vu professeur et puis encor soldat.

Ils surent qu’un Français ne verse pas de larmes

mais qu’il n’en aime point pour autant le combat.

 

Il n’est pas ici-bas de souffrances stériles.

« Heureux chantait Péguy, les épis moissonnés ».

Sont-ils heureux vraiment ? Du moins ils sont utiles

et sous la faux ils sont parfois prédestinés.

 

«Une âme, tu le sais, ne meurt pas toute entière ».

Ainsi parlait jadis le poète latin.

Pour toi, jeune Français, est close la carrière

dans l’orbe où s’est inscrit, hélas, ton court destin.

En mon pays natal, des amours m’étaient chères

et dans mon bled lointain formaient mon seul avoir.

Adieu ! Qu’à ces amours ma voix familière

Redise encor ces mots : amour, espoir, devoir ! »

 

Ta tombe va s’ouvrir un jour au cimetière

où, petit enfant, tu trottais d’un pas léger ;

en la glèbe d’argile et sous une bruyère,

il te sera, crois-nous, un frais et doux verger.

 

Régis, ô notre ami, tu n’avais pas de frère.

Se brise une lignée où manque un seul chaînon.

Dis-nous. Que restera-t-il de toi sous la pierre ?

 « Sur une croix de bois, mon nom, mon simple nom ».

 

   

               Charles DEREU

Lettre du front

20avril

A toi ma bien aimé et nos beaux enfants

De qui je suis privé depuis bien longtemps

Je suis en ce moment a l’abri du danger

J’aimerais pouvoir vous dire que vais rentrer

Mais ces mots ne seraient qu’une forme sans fond

Car tout bataillon reste pour compenser

La tragique absence de nos hommes morts au front

Mes frères et mes amis dont le sang a coulé

Déjà plus d’une année passée loin de toi

Je ne compte plus le nombre de fois

Ou j’ai relu tes lettres pour y trouver du soutien

Mais aujourd’hui j’ai vu partir tous les miens

Et je sais que je suis le prochain

J’aimerai te dire que je rentrerai demain

Mais ce serait une promesse en l'aire

Donc je rédige cette énième lettre

Pour que tu comprennes que c’est la dernière

Car derrière moi les tires emporteront mon être

C'est pourquoi la guerre n’a pas de frontières

Je l’ai appris hier en voyant mes amis coucher par terre

DIctateur

2avril

Par la force tu arriveras

Mais aussi par les voix de l'électorat 

Élu par les désespérés ou craint par les soumis 

Tu feras la pluie et le beau temps, le jour et la nuit

Au début pour tes adeptes tu es l'euphorie 

Peu après, très peu après, tu les décevras 

Arrivé par la force ou les suffrages cher ami

Tu finiras ton époque,et ta vie dans les crachats

l'argent, la guerre

2avril

Certains perdent la vie

Une vie n’a pas de prix

Ce n’est qu’un sacrifice

Pour tous ceux qui s’enrichissent

 

On ne manque pas d’arme sur le terrain

Mais on manque d’argent pour aider les siens

Tous ces billets utilisés pour tuer

Alors qu’ils pourraient aider à soigner

 

La folie du meurtre la folie d’ôter  la vie  

N’avez-vous pas honte de telles tueries

Les jardins d’enfants devenus cimetière

Pour  un objectif de dominer la Terre

 

 

ANDREA feat. TAMYM      

Morts de Quatre-vingt-douze

2avril
Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;

Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
Ô million de Christs aux yeux sombres et doux ;

Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique.
- Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !

Arthur Rimbaud

Le Déserteur

2avril

Monsieur le Président je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Monsieur le Président
je ne veux pas la faire
je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C’est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
je m’en vais déserter

Depuis que je suis né
J’ai vu mourir mon père
J’ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Qu’elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers
Quand j’étais prisonnier
On m’a volé ma femme
On m’a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J’irai sur les chemins

Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens
Refusez d’obéir
Refusez de la faire
N’allez pas à la guerre
Refusez de partir
S’il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer.

Boris Vian (1920 - 1959)

À Napoléon

2avril

De lumière et d’obscurité,
De néant et de gloire étonnant assemblage,
Astre fatal aux rois comme à la liberté ;
Au plus haut de ton cours porté par un orage,
Et par un orage emporté,
Toi, qui n’as rien connu, dans ton sanglant passage,
D’égal à ton bonheur que ton adversité ;

Dieu mortel, sous tes pieds les monts courbant leurs têtes
T’ouvraient un chemin triomphal ;
Les éléments soumis attendaient ton signal ;
D’une nuit pluvieuse écartant les tempêtes,
Pour éclairer tes fêtes,
Le soleil t’annonçait sur son char radieux ;
L’Europe t’admirait dans une horreur profonde,
Et le son de ta voix, un signe de tes yeux,
Donnaient une secousse au monde.

Ton souffle du chaos faisait sortir les lois ;
Ton image insultait aux dépouilles des rois,
Et, debout sur l’airain de leurs foudres guerrières,
Entretenait le ciel du bruit de tes exploits.
Les cultes renaissants, étonnés d’être frères,
Sur leurs autels rivaux, qui fumaient à la fois,
Pour toi confondaient leurs prières.

<< Conservez, disaient-ils, le vainqueur du Thabor,
Conservez le vainqueur du Tibre; >>
Que n’ont-ils pour ta gloire ajouté plus encor:
<< Dieu juste, conservez le roi d’un peuple libre! >>

Tu régnerais encor si tu l’avais voulu.
Fils de la Liberté, tu détrônas ta mère.
Armé contre ses droits d’un pouvoir éphémère,
Tu croyais l’accabler, tu l’avais résolu !
Mais le tombeau creusé pour elle
Dévore tôt ou tard le monarque absolu ;
Un tyran tombe ou meurt; seule elle est immortelle.

Justice, droits, serments, peux-tu rien respecter ?
D’un antique lien périsse la mémoire!
L’Espagne est notre sœur de dangers et de gloire;
Tu la veux pour esclave, et n’osant ajouter
À ta double couronne un nouveau diadème,
Sur son trône conquis ton orgueil veut jeter
Un simulacre de toi-même.

Mais non, tu l’espérais en vain.
Ses prélats, ses guerriers l’un l’autre s’excitèrent,
Les croyances du peuple à leur voix s’exaltèrent.
Quels signes précurseurs d’un désastre prochain!
Le beffroi, qu’ébranlait une invisible main,
S’éveillait de lui-même et sonnait les alarmes;
Les images des preux s’agitaient sous leurs armes ;
On avait vu des pleurs mouiller leurs yeux d’airain ;
On avait vu le sang du sauveur de la terre
Des flancs du marbre ému sortir à longs ruisseaux;
Les morts erraient dans l’ombre, et ces cris : guerre! guerre!
S’élevaient du fond des tombeaux.

Une nuit, c’était l’heure où les songes funèbres
Apportent aux vivans les leçons du cercueil;
Où le second Brutus vit son génie en deuil
Se dresser devant lui dans l’horreur des ténèbres;
Où Richard, tourmenté d’un sommeil sans repos,
Vit les mânes vengeurs de sa famille entière,
Rangés autour de ses drapeaux,
Le maudire et crier : voilà ta nuit dernière!

Napoléon veillait, seul et silencieux;
La fatigue inclinait cette tête puissante
Sur la carte immobile où s’attachaient ses yeux ;
Trois guerrières, trois sœurs parurent sous sa tente.

Pauvre et sans ornements, belle de ses hauts faits,
La première semblait une vierge romaine
Le front ceint d’un rameau de chêne,
Elle appuyait son bras sur un drapeau français.
Il rappelait un jour d’éternelle mémoire ;
Trois couleurs rayonnaient sur ses lambeaux sacrés
Par la foudre noircis, poudreux et déchirés,
Mais déchirés par la Victoire.

<< Je t’ai connu soldat ; salut : te voilà roi.
De Marengo la terrible journée
Dans tes fastes, dit-elle, a pris place après mo i;
Salut; je suis sa sœur aînée.

<< Je te guidais au premier rang ;
Je protégeai ta course et dictai la parole
Qui ranima des tiens le courage expirant,
Lorsque la mort te vit si grand,
Qu’elle te respecta sous les foudres d’Arcole.

<< Tu changeas mon drapeau contre un sceptre d’airain ;
Tremble, je vois pâlir ton étoile éclipsée.
La force est sans appui, du jour qu’elle est sans frein.
Adieu, ton règne expire et ta gloire est passée. >>

La seconde unissait aux palmes des déserts
Les dépouilles d’Alexandrie.
Les feux dont le soleil inonde sa patrie,
De ses brûlants regards allumaient les éclairs.
Sa main, par la conquête armée,
Dégoutante du sang des descendants d’Omar,
Tenait le glaive de César
Et le compas de Ptolémée.

<< Je t’ai connu banni; salut : te voilà roi.
Du mont Thabor la brillante journée
Dans tes fastes, dit-elle, a pris place après moi;
Salut! Je suis sa sœur aînée.

<< Je te dois l’éclat immortel
Du nom que je reçus aux pieds des pyramides.
J’ai vu les turbans d’Ismaël
Foulés au bord du Nil par tes coursiers rapides.
Les arts sous ton égide avaient placé leurs fils,
Quand des restes muets de Thèbe et de Memphis
Ils interrogeaient la poussière;
Et, si tu t’égarais dans ton vol glorieux,
C’était comme l’aiglon qui se perd dans les cieux,
C’était pour chercher la lumière.

<< Tu voulus l’étouffer sous ton sceptre d’airain;
Tremble, je vois pâlir ton étoile éclipsée.
La force est sans appui, du jour qu’elle est sans frein.
Adieu! Ton règne expire, et ta gloire est passée. >>

La dernière… O pitié, des fers chargeaient ses bras!
L’oeil baissé vers la terre où chacun de ses pas
Laissait une empreinte sanglante,
Elle s’avançait chancelante
En murmurant ces mots : meurt et ne se rend pas.
Loin d’elle les trésors qui parent la conquête,
Et l’appareil des drapeaux prisonniers!
Mais des cyprès, beaux comme des lauriers,
De leur sombre couronne environnaient sa tête.

<< Tu ne me connaîtras qu’en cessant d’être roi.
Écoute et tremble : aucune autre journée
Dans tes fastes jamais n’aura place après moi,
Et je n’eus point de sœur aînée.

<< De vaillance et de deuil souvenir désastreux,
J’affranchirai les rois que ton bras tient en laisse,
Et je transporterai la chaîne qui les blesse
Aux peuples qui vaincront pour eux.
Les siècles douteront, en lisant ton histoire,
Si tes vieux compagnons de gloire,
Si ces débris vivans de tant d’exploits divers,
Se sont plus illustrés par trente ans de victoire,
Que par un seul jour de revers.

<< Je chasserai du ciel ton étoile éclipsée;
Je briserai ton glaive et ton sceptre d’airain;
La force est sans appui, du jour qu’elle est sans frein.
Adieu! Ton règne expire, et ta gloire est passée. >>

Toutes trois vers le ciel avaient repris l’essor,
Et le guerrier surpris les écoutait encor;
Leur souvenir pesait sur son ame oppressée;
Mais aux roulemens du tambour,
Cette image bientôt sortit de sa pensée,
Comme l’ombre des nuits se dissipe effacée
Par les premiers rayons du jour.

Il crut avoir dompté les enfants de Pélage;
Entraîné de nouveau par ce char vagabond
Qui portait en tous lieux la guerre et l’esclavage,
Passant sur son empire, il le franchit d’un bond;
Et tout fumant encor, ses coursiers hors d’haleine,
Que les feux du midi naguère avaient lassés,
De la Bérésina, qui coulait sous sa chaîne,
Buvaient déjà les flots glacés.

Il dormait sur la foi de son astre infidèle,
Trompé par ces flatteurs dont la voix criminelle
L’avait mal conseillé.
Il rêvait, en tombant, l’empire de la terre,
Et ne rouvrit les yeux qu’aux éclats du tonnerre;
Où s’est-il réveillé! …

Seul et sur un rocher d’où sa vie importune
Troublait encor les rois d’une terreur commune,
Du fond de son exil encor présent partout,
Grand comme son malheur, détrôné, mais debout
Sur les débris de sa fortune.

Laissant l’Europe vide et la victoire en deuil,
Ainsi, de faute en faute et d’orage en orage,
Il est venu mourir sur un dernier écueil,
Où sa puissance a fait naufrage.
La vaste mer murmure autour de son cercueil.

Une île t’a reçu sans couronne et sans vie,
Toi qu’un empire immense eut peine à contenir;
Sous la tombe, où s’éteint ton royal avenir,
Descend avec toi seul toute une dynastie.

Et le pêcheur le soir s’y repose en chemin ;
Reprenant ses filets qu’avec peine il soulève
Il s’éloigne à pas lents, foule ta cendre, et rêve…
A ses travaux du lendemain.

Casimir Delavigne (1793-1843), Les Messéniennes, Livre II (1835)

À Napoléon

2avril

De lumière et d’obscurité,
De néant et de gloire étonnant assemblage,
Astre fatal aux rois comme à la liberté;
Au plus haut de ton cours porté par un orage,
Et par un orage emporté,
Toi, qui n’as rien connu, dans ton sanglant passage,
D’égal à ton bonheur que ton adversité;

Dieu mortel, sous tes pieds les monts courbant leurs têtes
T’ouvraient un chemin triomphal;
Les élémens soumis attendaient ton signal;
D’une nuit pluvieuse écartant les tempêtes,
Pour éclairer tes fêtes,
Le soleil t’annonçait sur son char radieux;
L’Europe t’admirait dans une horreur profonde,
Et le son de ta voix, un signe de tes yeux,
Donnaient une secousse au monde.

Ton souffle du chaos faisait sortir les lois;
Ton image insultait aux dépouilles des rois,
Et, debout sur l’airain de leurs foudres guerrières,
Entretenait le ciel du bruit de tes exploits.
Les cultes renaissans, étonnés d’être frères,
Sur leurs autels rivaux, qui fumaient à la fois,
Pour toi confondaient leurs prières.

<< Conservez, disaient-ils, le vainqueur du Thabor,
Conservez le vainqueur du Tibre; >>
Que n’ont-ils pour ta gloire ajouté plus encor:
<< Dieu juste, conservez le roi d’un peuple libre! >>

Tu régnerais encor si tu l’avais voulu.
Fils de la Liberté, tu détrônas ta mère.
Armé contre ses droits d’un pouvoir éphémère,
Tu croyais l’accabler, tu l’avais résolu!
Mais le tombeau creusé pour elle
Dévore tôt ou tard le monarque absolu;
Un tyran tombe ou meurt; seule elle est immortelle.

Justice, droits, sermens, peux-tu rien respecter?
D’un antique lien périsse la mémoire!
L’Espagne est notre soeur de dangers et de gloire;
Tu la veux pour esclave, et n’osant ajouter
À ta double couronne un nouveau diadème,
Sur son trône conquis ton orgueil veut jeter
Un simulacre de toi-même.

Mais non, tu l’espérais en vain.
Ses prélats, ses guerriers l’un l’autre s’excitèrent,
Les croyances du peuple à leur voix s’exaltèrent.
Quels signes précurseurs d’un désastre prochain!
Le beffroi, qu’ébranlait une invisible main,
S’éveillait de lui-même et sonnait les alarmes;
Les images des preux s’agitaient sous leurs armes;
On avait vu des pleurs mouiller leurs yeux d’airain;
On avait vu le sang du sauveur de la terre
Des flancs du marbre ému sortir à longs ruisseaux;
Les morts erraient dans l’ombre, et ces cris : guerre! guerre!
S’élevaient du fond des tombeaux.

Une nuit, c’était l’heure où les songes funèbres
Apportent aux vivans les leçons du cercueil;
Où le second Brutus vit son génie en deuil
Se dresser devant lui dans l’horreur des ténèbres;
Où Richard, tourmenté d’un sommeil sans repos,
Vit les mânes vengeurs de sa famille entière,
Rangés autour de ses drapeaux,
Le maudire et crier : voilà ta nuit dernière!

Napoléon veillait, seul et silencieux;
La fatigue inclinait cette tête puissante
Sur la carte immobile où s’attachaient ses yeux;
Trois guerrières, trois soeurs parurent sous sa tente.

Pauvre et sans ornemens, belle de ses hauts faits,
La première semblait une vierge romaine
Le front ceint d’un rameau de chêne,
Elle appuyait son bras sur un drapeau français.
Il rappelait un jour d’éternelle mémoire;
Trois couleurs rayonnaient sur ses lambeaux sacrés
Par la foudre noircis, poudreux et déchirés,
Mais déchirés par la Victoire.

<< Je t’ai connu soldat; salut : te voilà roi.
De Marengo la terrible journée
Dans tes fastes, dit-elle, a pris place après moi;
Salut; je suis sa soeur aînée.

<< Je te guidais au premier rang;
Je protégeai ta course et dictai la parole
Qui ranima des tiens le courage expirant,
Lorsque la mort te vit si grand,
Qu’elle te respecta sous les foudres d’Arcole.

<< Tu changeas mon drapeau contre un sceptre d’airain;
Tremble, je vois pâlir ton étoile éclipsée.
La force est sans appui, du jour qu’elle est sans frein.
Adieu, ton règne expire et ta gloire est passée. >>

La seconde unissait aux palmes des déserts
Les dépouilles d’Alexandrie.
Les feux dont le soleil inonde sa patrie,
De ses brûlans regards allumaient les éclairs.
Sa main, par la conquête armée,
Dégouttante du sang des descendans d’Omar,
Tenait le glaive de César
Et le compas de Ptolémée.

<< Je t’ai connu banni; salut : te voilà roi.
Du mont Thabor la brillante journée
Dans tes fastes, dit-elle, a pris place après moi;
Salut! Je suis sa soeur aînée.

<< Je te dois l’éclat immortel
Du nom que je reçus aux pieds des pyramides.
J’ai vu les turbans d’Ismaël
Foulés au bord du Nil par tes coursiers rapides.
Les arts sous ton égide avaient placé leurs fils,
Quand des restes muets de Thèbe et de Memphis
Ils interrogeaient la poussière;
Et, si tu t’égarais dans ton vol glorieux,
C’était comme l’aiglon qui se perd dans les cieux,
C’était pour chercher la lumière.

<< Tu voulus l’étouffer sous ton sceptre d’airain;
Tremble, je vois pâlir ton étoile éclipsée.
La force est sans appui, du jour qu’elle est sans frein.
Adieu! Ton règne expire, et ta gloire est passée. >>

La dernière… O pitié, des fers chargeaient ses bras!
L’oeil baissé vers la terre où chacun de ses pas
Laissait une empreinte sanglante,
Elle s’avançait chancelante
En murmurant ces mots : meurt et ne se rend pas.
Loin d’elle les trésors qui parent la conquête,
Et l’appareil des drapeaux prisonniers!
Mais des cyprès, beaux comme des lauriers,
De leur sombre couronne environnaient sa tête.

<< Tu ne me connaîtras qu’en cessant d’être roi.
Écoute et tremble : aucune autre journée
Dans tes fastes jamais n’aura place après moi,
Et je n’eus point de soeur aînée.

<< De vaillance et de deuil souvenir désastreux,
J’affranchirai les rois que ton bras tient en laisse,
Et je transporterai la chaîne qui les blesse
Aux peuples qui vaincront pour eux.
Les siècles douteront, en lisant ton histoire,
Si tes vieux compagnons de gloire,
Si ces débris vivans de tant d’exploits divers,
Se sont plus illustrés par trente ans de victoire,
Que par un seul jour de revers.

<< Je chasserai du ciel ton étoile éclipsée;
Je briserai ton glaive et ton sceptre d’airain;
La force est sans appui, du jour qu’elle est sans frein.
Adieu! Ton règne expire, et ta gloire est passée. >>

Toutes trois vers le ciel avaient repris l’essor,
Et le guerrier surpris les écoutait encor;
Leur souvenir pesait sur son ame oppressée;
Mais aux roulemens du tambour,
Cette image bientôt sortit de sa pensée,
Comme l’ombre des nuits se dissipe effacée
Par les premiers rayons du jour.

Il crut avoir dompté les enfans de Pélage;
Entraîné de nouveau par ce char vagabond
Qui portait en tous lieux la guerre et l’esclavage,
Passant sur son empire, il le franchit d’un bond;
Et tout fumans encor, ses coursiers hors d’haleine,
Que les feux du midi naguère avaient lassés,
De la Bérésina, qui coulait sous sa chaîne,
Buvaient déjà les flots glacés.

Il dormait sur la foi de son astre infidèle,
Trompé par ces flatteurs dont la voix criminelle
L’avait mal conseillé.
Il rêvait, en tombant, l’empire de la terre,
Et ne rouvrit les yeux qu’aux éclats du tonnerre;
Où s’est-il réveillé! …

Seul et sur un rocher d’où sa vie importune
Troublait encor les rois d’une terreur commune,
Du fond de son exil encor présent partout,
Grand comme son malheur, détrôné, mais debout
Sur les débris de sa fortune.

Laissant l’Europe vide et la victoire en deuil,
Ainsi, de faute en faute et d’orage en orage,
Il est venu mourir sur un dernier écueil,
Où sa puissance a fait naufrage.
La vaste mer murmure autour de son cercueil.

Une île t’a reçu sans couronne et sans vie,
Toi qu’un empire immense eut peine à contenir;
Sous la tombe, où s’éteint ton royal avenir,
Descend avec toi seul toute une dynastie.

Et le pêcheur le soir s’y repose en chemin;
Reprenant ses filets qu’avec peine il soulève
Il s’éloigne à pas lents, foule ta cendre, et rêve…
A ses travaux du lendemain.

Casimir Delavigne (1793-1843), Les Messéniennes, Livre II (1835)